1ère lecture : Apocalypse 7, 2… 14
2ème lecture : 1ère Lettre St Jean 3, 1 - 3
Evangile : Saint Matthieu 5, 1 – 12
L’abbé Carmignac, un savant exégète contemporain, remarque que dans les béatitudes, chaque fois qu’il est question du Royaume de Dieu, il n’est pas promis pour l’avenir, il est donné par Jésus dans le présent. Bienheureux, vous, les pauvres car le Royaume de Dieu est à vous, il ne dit pas sera vôtre, ni même que vous y entrerez à force de pauvreté, de mortification, de pénitence, mais il dit : bienheureux les pauvres parce que le Royaume des Cieux est à vous, non pas en espérance, mais à vous actuellement. Il est vrai que ces béatitudes alternent avec les autres où la récompense est donnée comme future. Cela s’explique assez en ce sens que pour notre intelligence humaine trop matérielle, il est difficile de comprendre qu’on puisse avoir faim et soif et dans le même temps être rassasiés. Cela aurait paru trop contradictoire. Voilà pourquoi Jésus a dit : vous qui pleurez maintenant, eh bien vous vous réjouirez plus tard, de même vous qui avez faim sur la terre, vous serez rassasiés dans le ciel. Voilà une continuité qui semble s’imposer. Et il n’est pas faux d’interpréter les béatitudes comme un contraste entre la misère de la vie présente et la gloire de la vie future. Cependant les paroles de Jésus ont ce petit quelque chose d’équivoque qui nous invite à interpréter aussi les béatitudes de manière à amener peu à peu notre sens charnel à la compréhension des choses spirituelles. En effet pour Notre Seigneur la béatitude est déjà en ce monde, et ceux qui ont la faim des biens terrestres, c à d. ceux qui en sont dépourvus, et non ceux qui en sont avides, sont rassasiés au plan spirituel. C’est de la même manière que Jésus a dit que celui qui aura quitté tous ses biens, sa femme, son père, sa mère etc.. pour le royaume de Dieu recevra non seulement la vie éternelle, mais aussi le centuple dès ici-bas ; ici-bas, il n’est pas dit que ce sera dans le ciel. Ce qui est absolument incompréhensible aux cœurs charnels, mais compréhensible aux cœurs spirituels.
C’est pourquoi quand nous fêtons les saints aujourd’hui, nous ne tournons pas nos regards vers le ciel comme vers un autre univers, un univers différent de l’univers présent où l’on passe après la mort et dans des conditions mystérieuses. De même que le Christ est tout à la fois ici-bas dans nos tabernacles et au ciel, de même les saints habitent la terre tout autant que le ciel, et c’est vraiment l’esprit de l’Eglise de ne pas distinguer un état d’un autre état et de placer les saints de la terre tout près des saints du ciel. Car les saints du ciel ont été d’abord des saints sur la terre, et c’est parce qu’ils étaient des saints sur la terre qu’ils sont maintenant au ciel. La gloire change, mais quant au bonheur, on peut dire qu’il reste fondamentalement le même et qu’il y a une certaine continuité entre le bonheur du ciel et le bonheur de la terre promis par Jésus. S’il y a une différence c’est dans les conceptions du bonheur, entre ce bonheur selon l’évangile, et le bonheur que nous offre le monde, bonheur terrestre fondé sur l’argent et les plaisirs.
Voilà pourquoi, Frères et Sœurs dans le Christ, en cette fête de la Toussaint nous devons prendre conscience que la grâce a déjà commencé de nous béatifier, que nous sommes déjà pleins de joie et d’allégresse jusque dans les malheurs présents, que nous sommes infiniment rassasiés par l’Eucharistie, surtout dans la mesure où nous jeûnons des biens matériels, que nous sommes comblés de richesses dans la mesure où nous acceptons la pauvreté matérielle, et ainsi pour les autres paradoxes évangéliques qui font la vie du chrétien sur la terre et le mettent en lien étroit avec le ciel. N’est-ce pas ce qu’avait vécu une sainte fondatrice d’une Congrégation au XIX° siècle quand elle écrivait à une amie ces lignes que je ne peux m’empêcher de vous lire : « Nous sommes favorisées, écrivait-elle, de beaucoup de béatitudes évangéliques que le monde appelle tribulations comme embarras, pauvreté, persécutions, calomnies, contradictions. La plus grande partie de la ville est déchaînée contre nous. Ce sont des intrigues, des propos.. On nous appelle « voleuses » ! N’est-ce pas charmant ? Oui, en prenant la longue vue de la foi, car la nature dirait : « ceci est fort désagréable ». Mais la grâce dit : « Chut, aveugle nature, tu n’y entends rien ! Ceci est superbe, c’est un grand sujet de joie, car c’est dans l’Evangile. »
