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20 Jl 2008
 

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edition Chapitre 8
SOIN DU SALUT

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice »¹. En ce peu de paroles, le Sauveur du monde nous donne une juste idée de la conduite que nous devons tenir à l'égard du Salut.
Ce Salut, ce royaume de Dieu, c'est dans l’éternité que nous le posséderons, c'est à la mort que nous le trouverons ; mais c’est dans cette vie que nous devons le chercher. Si donc je ne le cherche pas pendant cette vie, je ne le trouverai pas à ma mort ; et si j'ai le malheur de ne pas le trouver à ma mort, je ne le trouverai jamais ; et pendant l'éternité j'aurai l'affreux désespoir d'avoir pu le posséder, et de ne plus pouvoir le posséder.
C'est, dis-je, dans cette vie qu'il faut le chercher : car l'unique voie pour y arriver et pour le trouver, ce sont les bonnes œuvres, c’est la sainteté. Or ces bonnes œuvres, quand les pratique-t-on ? En cette vie, et non en l’autre ; cette sainteté, où l’acquiert-on ? dans le temps présent, et non dans l'éternité ; sur la terre, et non dans le ciel. En effet, il y a cette différence à remarquer entre le ciel et la terre : la terre fait les saints, mais elle ne fait pas les bienheureux ; et au contraire, le ciel fait les bienheureux ; mais il ne fait pas les saints. Supposez en effet un saint que Dieu aura élevé à la plus haute gloire dans le ciel, tout l'éclat de sa gloire n'ajoutera pas un seul degré à sa sainteté : cette glorification couronnera sa sainteté, confirmera sa sainteté, consommera sa sainteté ; mais elle ne l’augmentera pas, elle ne la rendra ni plus méritoire, ni plus parfaite.
C'est donc dès maintenant, et sans différer, que nous devons donner toute notre attention à chercher le royaume de Dieu : mais encore comment faut-il le chercher ? D’abord ; c'est-à-dire que nous devons faire du Salut notre première affaire ; pourquoi ? parce que c'est notre plus grande affaire. Règle divine, règle la plus droite et la plus juste, puisqu'elle est fondée sur la nature des choses, et que c’est une loi émanée et intangible de Dieu. Mais nous, toutefois, nous prétendons renverser cet ordre, nous entreprenons de contredire cette loi, nous voulons substituer à cette règle, une règle tout opposée. Car Jésus-Christ nous dit : « « Cherchez d'abord le royaume de Dieu ; et pour ce qui est du vêtement, de la nourriture, des biens de la vie, n'en soyez point en peine. Vous pouvez vous en reposer sur votre Père céleste, qui vous aime, et qui vous donnera toutes ces choses par surcroît »². Mais nous , au contraire, nous disons : Cherchons d'abord les biens de la vie ; et pour ce qui regarde les biens de l'éternité, le royaume de Dieu, le Salut, n’en soyons point en peine, mais confions-nous en la miséricorde du Seigneur : il est bon, il ne nous abandonnera pas.
Nous le disons, sinon de bouche, du moins en pratique ; et c'est ainsi que raisonnèrent les conviés de l'Évangile. Ils étaient invités à un grand repas ; il fallait, pour y assister, certains habits de cérémonie, certains préparatifs ; mais eux, tout occupés de leurs affaires temporelles, ils préférèrent s’y donner et repoussèrent l’invitation qu’on leur avait faite. Ils ne doutèrent point qu'ils n'eussent en cela de bonnes raisons pour s'excuser ; et, pleins de confiance, l’un dit : Je me marie, et il faut que j'aille célébrer les noces ; l’autre dit : J'ai acheté une terre, et je ne puis me dispenser d’aller la voir ; ... Tous conclurent enfin qu'ils avaient des choses plus pressées que ce repas, et répondirent que ce serait pour une autre fois. Or, qu'est-ce que ce grand repas ? Dans le langage de l’Écriture, c'est le Salut. Dieu nous y appelle, et nous y appelle tous ; Il ne se contente pas, pour nous y convier, de nous envoyer ses ministres et ses serviteurs, mais il nous a même envoyé son Fils unique. On nous avertit que de la part du maître tout est prêt, et qu'il ne reste plus qu’à nous préparer nous-mêmes, et à nous rendre au festin. Mais que répondons-nous ? J’ai d'autres affaires présentement, dit un mondain ; et pour ces affaires humaines, que ne fait-on pas ? est-il moyen, quelque pénible et quelque fatigant qu'il soit, qu'on ne mette en œuvre pour se pousser, pour s'avancer, pour se distinguer, pour s'enrichir ? Il semble que le monde ait alors la vertu de faire des miracles, et de rendre possible ce qui de soi-même, paraîtrait avoir des difficultés insurmontables, et être au-dessus des forces de l'homme. Il donne de la santé aux faibles, et leur fait soutenir des fatigues capables de ruiner les santés les plus robustes. Il donne de l'énergie aux paresseux, il donne du courage aux lâches... Voilà comment on cherche les biens du monde, et comment on croit devoir les chercher. De sorte que si l'on vient à bout de ses desseins, quoi qu'il en ait coûté, on s'estime heureux, et l'on ne pense point à se plaindre de toute la peine qu’on s’est donné pour arriver à ses fins. Et si ses efforts aboutissent à un échec, on ne se plaint pas tant de toutes les fatigues qu’on s’est imposé, mais du mauvais résultat qu’il s’en est suivi. Tant on est persuadé par cette fausse et dangereuse maxime, que pour les affaires du monde on ne doit rien épargner, et qu'elles demandent toute notre application.
Et que fait-on pour le Salut ? quand il s'agit du royaume de Dieu, à quoi se tient-on obligé, et quelle diligence y apporte-t-on ? Les uns ne s’en préoccupent aucunement, et tout le soin que les autres en prennent se résume à quelque pratique extérieure de religion, bien imparfaite. On ne s'en inquiète pas davantage ; comme si cela suffisait, et que Dieu dût suppléer au reste. En vérité, est-ce ainsi que le Sauveur des hommes nous pousse à chercher le royaume des Cieux ? Il veut que nous le cherchions comme un trésor, avec ardeur et prudence. Il veut que nous le cherchions comme notre fin et notre dernière fin : or en toutes choses la fin et surtout la fin dernière, doit toujours être la première dans l’intention ; on ne doit viser que là, aspirer que là, agir que pour arriver là.
Et voilà pourquoi notre adorable Maître ne nous a pas seulement dit : « Cherchez, le royaume de Dieu » ; mais il ajoute : « et sa justice ». Qu'est-ce que cette justice, sinon ces œuvres chrétiennes, cette sainteté de vie sans quoi l'on ne peut prétendre au royaume éternel ? Car je viens de le dire, et je ne puis trop le répéter, ce royaume n'est que pour les saints. Il n'est ni pour les grands, ni pour les nobles, ni pour les riches, ni pour les savants ; disons mieux, il est pour les grands, et pour les nobles, et pour les riches, et pour les savants, et pour tous les autres, pourvu, qu'à la grandeur, qu'à la noblesse, qu'à l'opulence, qu'à la science, qu'à tous les avantages qu'ils possèdent ils joignent la sainteté. Tous ces avantages sans la sainteté seront réprouvés de Dieu, et la sainteté sans aucun de ces avantages sera couronnée par Dieu.
Mais cette justice, cette sainteté de vie, ce mérite des œuvres, c'est ce qui nous dérange et ce que nous plaçons au dernier rang. Qu’on nous en parle, et une foule de prétextes se présentent pour nous tenir lieu d'excuses, ou de prétendues excuses : on est trop occupé, on n'a pas le temps, on a des engagements indispensables, on est fatigué ou une santé trop fragile...; en un mot, on a mille raisons, toutes aussi spécieuses et fausses les unes que les autres.
Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'on se croit par là bien justifié devant Dieu, alors qu’on ne l'est pas. Ces conviés qui s'excusèrent ne doutèrent point que le Maître qui les avait invités ne fût très content d'eux, et satisfait de leurs excuses. Mais il en jugea tout autrement, il en fut indigné, et déclara sur l'heure que jamais aucun de ces gens-là ne paraîtrait à sa table¹. Tel est, de la part de Dieu, le jugement qui nous attend. Dès que nous refusons de travailler à notre Salut, et d'y travailler résolument, il nous rejette par une réprobation anticipée, et nous exclut de son royaume. Quel arrêt ! quelle condamnation ! Malheur à l'homme qui s'y expose ! Ah ! nous avons des affaires : mais du moins, pour ne rien dire de plus, comptons le Salut au nombre de ces affaires, et gardons-le comme une occupation digne de nous.
Non seulement elle n’en est pas indigne mais, en comparaison, nulle autre ne mérite autant nos soins ; et tout le temps que nous donnons à toute autre affaire, au préjudice de celle-là ou en dehors de celle-là, ne peut être que du temps perdu. Je ne dis pas que c'est du temps perdu pour le monde, mais pour le Salut : or étant perdu pour le Salut, tout autre emploi que nous en faisons n'est plus qu'un amusement frivole, et tout autre fruit que nous en retirons n'est que vanité et illusion.






Chapitre 9
SUBSTITUTIONS DIVINES

Dans l'économie du Salut, il y a de la part de Dieu des substitutions terribles ; c'est-à-dire Dieu abandonne les uns, et appelle les autres ; Dieu dépouille les uns, et enrichit les autres ; Dieu ôte aux uns les grâces du Salut, et les confère aux autres. Mystère de prédestination certain et incontestable. Mystère qui, tout rigoureux qu'il paraît et qu'il est en fait, ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus droite justice, et que par le jugement de Dieu le plus équitable. Enfin mystère où Dieu fait tellement éclater la sévérité de sa justice, qu'il nous découvre en même temps tous les trésors de sa miséricorde, et les ressources inépuisables de sa providence : de sorte qu'à la vue de ce grand mystère, je puis bien dire comme le Prophète : « Le Seigneur a parlé, et voici deux choses que j'ai entendues tout à la fois »², savoir : que le Dieu que j'adore est également redoutable par son infinie puissance, et aimable par sa souveraine bonté.
I. Mystère certain et incontestable, mystère de foi. Toute l'Écriture, surtout l'Évangile, les Épîtres des apôtres, nous annoncent cette vérité, et les exemples les plus mémorables l'ont confirmée jusque dans ces derniers siècles : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé, disait le Sauveur du monde aux Juifs, et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits »¹… N'est- ce pas aussi selon cette conduite de Dieu que saint Paul et saint Barnabé eurent l'ordre d'aller prêcher l'Évangile aux Gentils, et qu'ils se retirèrent de la Judée en prononçant cette espèce de malédiction : « Puisque vous rejetez la parole du salut, et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voilà que nous nous tournons vers les nations ; car le Seigneur nous l'a ainsi ordonné »².
II. Il y aurait cent autres témoignages à produire les plus évidents , et qui nous marquent deux sortes de substitutions : substitutions générales, et substitutions particulières. Substitutions générales d'une nation à une autre nation. Les Gentils ont pris la place des juifs : « Ceux qui étaient enveloppés des plus épaisses ténèbres, et assis à l'ombre de la mort, ont vu s'élever sur eux le plus grand jour, et ont été éclairés de la plus brillante lumière »³ ; tandis que le peuple choisi de Dieu, que les enfants de la promesse sont tombés dans l'aveuglement le plus profond, et dans un abandon qui s'est perpétué de génération en génération, et d'où ils ne sont jamais revenus. Vengeance divine dont nous n'avons pas seulement la preuve dans cette nation réprouvée, mais ailleurs. On a vu des provinces, des royaumes, des empires, où la vraie Église de Jésus-Christ dominait, et où la plus pure, la plus fervente catholicité formait des milliers de saints, perdre tout à coup la foi de leurs pères, et se précipiter dans tous les abîmes où l'esprit de mensonge les a conduits, pendant que cette même foi, proscrite et bannie, passait au delà des mers, et portait le salut à des sauvages et à des infidèles. Voilà, dis-je, ce que l'on a vu, et de quoi nous avons encore devant les yeux les tristes exemples. Plaise au ciel de ne pas nous enlever un si riche talent, et que nous ne servions pas d'exemple à ceux qui viendront après nous, comme nous en servent ceux qui nous ont précédés. Le danger est plus à craindre et plus pressant que nous ne le croyons : puissions-nous y prendre garde !
Substitutions particulières, d'un homme à un autre homme. Dans l'ancienne loi, Jacob eut la bénédiction qui, par le droit d'aînesse, appartenait à son frère Ésaü : figure si familière à l'apôtre saint Paul, et qu'il met si souvent en œuvre. Dans la loi nouvelle, saint Mathias succéda à Judas, déchu de l'apostolat. Ce n'est pas seulement une fois que des solitaires, que des pénitents, que des justes se sont pervertis, et qu'en même temps des mondains, des pécheurs scandaleux, des impies ont été touchés, ont ouvert les yeux, et non seulement sont revenus à Dieu, mais se sont élevés à la plus haute sainteté. On est encore quelquefois témoin de certaines chutes qui étonnent, et d'autre part on entend aussi parler de certaines conversions qui ne paraissent pas moins surprenantes. Chacun en juge selon sa pensée, et chacun prétend en connaître les véritables causes ; mais si nous pouvions approfondir les secrets de Dieu, nous trouverions souvent que cela s'est fait par un transfert de grâces que celui-là a rejetées, et dont celui-ci a profité. Quoi qu'il en soit, n'oublions jamais l'avis que donnait saint Paul aux Romains, de ne pas se laisser enfler des dons qu'ils avaient reçus, mais de se tenir toujours dans une crainte humble et salutaire. Si nous pouvons croire avec quelque confiance que nous marchons dans le chemin du salut et de la perfection chrétienne, humilions-nous à la vue de tant d’autres qui, après y avoir passé de longues années, et y avoir fait incomparablement plus de progrès que nous, ont eu le malheur d'en sortir, et de s'engager dans la voie de perdition, où ils ont péri. Et si nous voyons un pécheur plongé dans toutes les abominations du vice et du libertinage, ne pensons point avoir droit de le mépriser ; mais humilions-nous encore à la vue de tant d'autres aussi corrompus, et pour ainsi dire aussi perdus que lui, qui ont eu le bonheur de se reconnaître, de se relever, d'acquérir, par la ferveur de leur pénitence, un fonds de mérites que nous n'avons pas, et de parvenir dans le ciel à un point de gloire où nous ne pouvons guère espérer d'atteindre. Voilà le grand sentiment que nous avons à prendre, et dont nous ne devons point nous départir…
III. Mystère qui, tout rigoureux qu'il paraît, et qu'il est en effet, ne s'accomplit néanmoins que selon les lois de la plus droite justice, et que par le jugement de Dieu le plus équitable. Quand on nous dit que Dieu délaisse une âme, et qu'il ne lui donne plus, comme autrefois, ses soins paternels et qu'il ne fait plus descendre sur cette terre stérile et déserte, ni la rosée du ciel pour l'amollir, ni les rayons du soleil pour l'éclairer ; et qu'il n'y croît plus que des ronces et des épines : quand nous entendons cette affreuse malédiction que Dieu lance contre son peuple : « Vous ne serez plus mon peuple, et je ne serai plus votre Dieu »¹ ; quand nous lisons au livre des Rois cette triste parole de Samuel à Saül : « Le Seigneur vous a rejeté »², et que là même nous voyons comment l'Esprit de Dieu sort de ce prince malheureux , et va susciter David pour occuper le trône d'Israël ; quand nous pensons à cette menace prononcée par le Fils de Dieu : « Plusieurs viendront de l'orient et de l'occident, et, tout étrangers qu'ils sont, ils auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux ; mais les enfants du royaume seront jetés dehors dans les ténèbres »³ ; et quand enfin tout cela se vérifie à nos yeux, c'est-à-dire quand nous sommes témoins de la corruption et du débordement de mœurs où se sont précipités des gens dont la vie, il y a quelques années, était très régulière, très chrétienne, très édifiante, et que nous faisons cette réflexion qu'il a fallu, pour en venir à de telles extrémités, qu'ils aient été étrangement abandonnés de Dieu, ces idées nous effrayent. Nous nous figurons Dieu comme un juge terrible, nous tremblons sous sa main toute-puissante, nous adorons ses jugements ; mais autant que nous les révérons, autant nous les redoutons. On ne peut disconvenir qu'ils ne soient à craindre, et il est bon même que nous soyons touchés de cette crainte salutaire dont le Prophète royal souhaitait être pénétré jusque dans la moelle de ses os. Mais après tout nous avons d'ailleurs de quoi nous rassurer ; et voici comment. Car, suivant les principes de la religion, cette soustraction de grâces ne vient pas de Dieu primitivement, pour m'exprimer de la sorte, mais de nous-mêmes. Que veut dire cela ? c'est que Dieu ne soustrait à l'homme la grâce qu'après que l'homme, par sa résistance, s'en est rendu formellement indigne ; c'est que Dieu ne cesse de communiquer à l’homme son esprit, qu'après que l'homme, par une obstination volontaire et libre, lui a fermé l'entrée de son cœur ; c'est que Dieu n'abandonne l'homme, et ne le retranche du nombre des justes, qu'après que l'homme a lui-même abandonné Dieu, et qu'il s'est livré à son sens réprouvé et aux ennemis de son Salut.
Il ne tenait qu'à cet homme d'écouter la voix de Dieu, de suivre la grâce de Dieu, d'être fidèle aux inspirations de l'Esprit de Dieu, de demeurer, avec l'assistance d'En-Haut, inviolablement attaché à Dieu : et Dieu alors l’eût toujours soutenu, lui eût toujours été présent par une protection constante, lui eût toujours fourni de nouveaux secours ; car ne plaise au ciel que jamais nous donnions dans cette erreur si hautement condamnée par l'Église, savoir : qu'il y ait des justes que Dieu laisse manquer des grâces nécessaires, lors même qu'ils veulent agir, et qu'ils s'efforcent d'obéir à ses divines volontés, selon l'état et le pouvoir actuel où ils se trouvent ! Si donc Dieu interrompt, à notre égard, le cours de sa providence spirituelle, et laisse tarir pour nous les sources du salut, nous n'en pouvons accuser que nous-mêmes. Il a abandonné les Juifs ; mais n’avait-il pas auparavant recherché mille fois cette ingrate nation, et n'avait-il pas employé mille moyens pour vaincre leur opiniâtreté, et pour amollir la dureté de leur cœur ? Sans insister sur bien d'autres exemples assez connus, quoique éloignés de nous, il abandonne tous les jours une infinité de pécheurs ; mais si nous pouvions pénétrer dans le secret de leurs âmes, nous verrions combien, avant que d'en venir là, il fait d'efforts pour les attirer à lui et pour les gagner. Or qu'y a-t-il en cela de la part de Dieu que de raisonnable ? La conséquence que nous devons en tirer, c'est de prendre bien garde à nous, de redoubler chaque jour notre attention, de conserver chèrement le don de Dieu, si nous l'avons ; de ne nous mettre jamais au hasard de perdre un talent si précieux ; de nous souvenir que nous les portons dans des vases très fragiles, et que c'est néanmoins toute notre richesse et tout notre Salut.
IV. Mystère où Dieu fait tellement éclater la sévérité de sa justice, qu'il nous découvre en même temps tous les trésors de sa miséricorde, et les ressources inépuisables de sa providence. Car il n'en est pas de notre Dieu comme de ces maîtres intéressés qui reprennent leurs dons pour les avoir et pour les garder. Ce qu'il enlève d'une part, il le rend de l'autre ; mais à qui le rend-il ? à ceux que sa miséricorde choisit pour faire valoir ce que d'autres possédaient inutilement et qu'ils dissipaient. De sorte que les dons de Dieu, si je l'ose dire ainsi, ne font que changer de mains. Substitution où nous ne pouvons assez admirer, ni les adorables conseils de sa sagesse, ni les soins paternels de son amour. Et d'abord, c'est par de telles substitutions qu'il remplit le nombre de ses élus ; car il veut que ce nombre soit complet : au défaut de l'un, il appellera l'autre ; l'étranger deviendra l'héritier, et l'esclave succédera au fils, lequel était né libre. Quand le père de famille apprend que ceux qu'il avait invités à son festin ont refusé d'y venir, il ne veut pas pour cela que tous les apprêts qu'il a faits soient perdus ; mais il ordonne sur l'heure, à son serviteur, d'aller dans toutes les rues de la ville, et de lui amener les pauvres, les paralytiques, les aveugles, les boiteux, et quand, malgré tout ce qu'on a pu ramasser de monde, on lui rapporte encore qu’il y a des places qui restent, il donne un nouvel ordre qu'on cherche, hors de la ville, dans les chemins et le long des haies, et qu'on presse les gens d'entrer : pourquoi ? « afin, dit-il, que ma maison se remplisse »¹. C'est ainsi que les anges rebelles ayant laissé, par leur chute, comme un grand vide dans le ciel, Dieu leur a substitué les hommes, ne voulant pas que la damnation de ces esprits réprouvés interrompît le cours de ses largesses, ni qu’elle mît des bornes à sa miséricorde. Or ce qui est vrai des anges à l’égard des hommes, l’est pareillement d’un homme à l’égard d'un autre homme.
De plus, c'est par ces mêmes substitutions que Dieu tourne le mal à bien, et que le péché sert au salut des pécheurs et à leur sanctification. Ce pécheur abusait de telle grâce, et Dieu l'a transportée à cet autre aussi pécheur, peut-être même plus pécheur que lui, mais qui dans l’heureux moment de la grâce qui vient tout de nouveau le solliciter, cède enfin à l’attrait, et le suit et se convertit. Ce pénitent, efface tout le passé par la ferveur de sa pénitence ; il s'avance, il se perfectionne, il se fait un saint ; voilà l’œuvre du Seigneur, voilà le miracle de sa droite, voilà ce qui répand l'édification sur la terre, et la joie dans toute la cour céleste. Ajoutez que souvent dans ces substitutions, la perte d'un petit nombre de pécheurs est plus que suffisamment, et même plus qu'abondamment compensée par le grand nombre des autres que Dieu prend de là occasion de sauver, tant il est vrai, et tant le Prophète a eu sujet de dire, que les miséricordes du Seigneur sont au-dessus de ses jugements.
Mais ce n'est pas encore tout ; il me semble que dans les substitutions dont je parle, et dont je tâche, autant qu’il m’est permis, de développer le profond mystère, je découvre quelques traits de la miséricorde divine à l'égard même du pécheur que Dieu prive de certaines grâces, pour les répandre ailleurs. Car ces grâces, par l'abus que ce pécheur en faisait, ne servaient, qu'à le rendre plus criminel et plus redevable à la justice de Dieu ; si bien que dans un sens, il vaut mieux pour lui de ne point les avoir, que de les tourner à sa ruine et à sa condamnation. Donnons à Dieu la gloire qui lui est due, reconnaissons en toutes choses la droiture et la sainteté de ses voies.
Si, dans la vue des dérèglements de notre vie, nous craignons qu'il ne nous ait abandonnés, ne nous abandonnons point nous-mêmes ; c'est-à-dire ne nous persuadons point qu'il n'y ait plus de retour à espérer, ni de Dieu à nous, ni de nous à Dieu. Tant que nous vivons en ce monde, il y a toujours un fonds de grâces dont nous pouvons user. Avec ce fonds de grâces, tout petit qu'il est, nous pouvons gémir, prier, réclamer la bonté divine, et pourquoi le Seigneur ne nous écouterait-il pas ? Heureux le fidèle qui met toute son étude et son application à se pourvoir pour le Salut ; qui ne peut souffrir sur cela le moindre déchet ; qui, bien loin de se laisser ravir ce qu’il possède, le fait croître chaque jour, et ajoute mérites sur mérites ! Il doit souhaiter le salut de tous les hommes et il doit le demander à Dieu, et c'est ce que la charité nous inspire, mais avant le salut des autres, il doit demander le sien, et le souhaiter par préférence : car, en matière de Salut, voilà le premier objet de notre charité.
Ah ! quel sera le mortel dépit, quelle sera la consternation de tant de réprouvés au jugement de Dieu, quand il leur montrera les places qu’il leur destinait et dont ils seront éternellement exclus ! quand, dis-je, un ecclésiastique verra en sa place un laïque ; quand un religieux verra en sa place un homme du siècle; quand un chrétien verra en sa place un infidèle ! Nous sommes si jaloux de garder chacun nos droits et nos rangs dans le monde; soyons-le mille fois encore plus de les pouvoir garder un jour dans le ciel.









Chapitre 10
DU PETIT NOMBRE DES ÉLUS

Il est constant que le nombre des élus sera le plus petit, et qu'il y aura incomparablement plus de réprouvés. Or, les prédicateurs se demandent s'il est à propos d'expliquer aux peuples cette vérité, parce qu'elle est capable de troubler les âmes, et de les jeter dans le découragement. J'aimerais autant qu'on me demandât s'il est bon d'expliquer aux peuples l'Évangile. Hé ! qu'y a-t-il en effet de plus marqué dans l'Évangile, que ce petit nombre des élus ? Qu’y a-t-il que le Sauveur du monde, dans ses divines instructions, nous ait déclaré plus authentiquement, nous ait répété plus souvent, nous ait fait plus formellement et plus clairement entendre ? « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus »¹ : c'est ainsi qu'il conclut quelques unes de ses paraboles. « Le chemin qui mène a la perdition est large et spacieux, dit-il ailleurs : le grand nombre va là. Mais que la voie qui conduit à la vie est étroite ! il y en a peu qui y marchent. Faites effort pour y entrer »². Est-il rien de plus précis que ces paroles ? Voilà ce que le Fils de Dieu enseignait publiquement : voilà ce qu'il inculquait à ses disciples, ce qu'il représentait sous différentes figures, qu'il serait trop long de rapporter. Sommes-nous mieux instruits que lui de ce qu'il convient ou ne convient pas d'annoncer aux fidèles ? Prêchons l'Évangile, et prêchons-le sans en rien retrancher ni en rien adoucir ; prêchons-le dans toute son étendue, dans toute sa pureté, dans toute sa sévérité, dans toute sa force. Malheur à quiconque s'en scandalisera ! il portera lui-même, et lui seul, la peine de son scandale.
On dit : Ce petit nombre d'élus, cette vérité fait trembler ; mais aussi l’Apôtre veut-il que nous opérions notre Salut avec crainte et tremblement. On dit : C'est une matière qui trouble les consciences; mais aussi est-il bon de les troubler quelquefois, et il vaut mieux les réveiller en les troublant, que de les laisser s'endormir dans un repos oisif et trompeur. Enfin, dit-on, l'idée d'un si petit nombre d'élus décourage et désespère : oui, cette idée peut décourager et peut même désespérer quand elle est mal conçue, quand elle est mal proposée, quand elle est portée trop loin, et surtout quand elle est établie sur de faux principes et sur des opinions erronées. Mais qu'on la conçoive selon la vérité de la chose ; qu'on la propose telle qu'elle est dans son fond, et non point telle que nous l'imaginons ; qu'on la renferme en de justes bornes, hors desquelles un zèle outré et une sévérité mal réglée peuvent la porter ; qu'on l'établisse sur de bons principes…: bien loin alors de jeter dans le découragement, rien n'est plus capable de nous émouvoir, de nous exciter, d'allumer toute notre ardeur, et de nous engager à faire les derniers efforts pour assurer notre Salut, et pour avoir place parmi la troupe bienheureuse des prédestinés. Il s'agit donc présentement de voir comment ce sujet doit être touché, quels écueils il faut éviter, et selon quels principes il faut raisonner, afin de le rendre utile et profitable.
Je l'avoue d'abord, il y a certaines doctrines suivant lesquelles on ne peut prêcher le petit nombre des élus sans ruiner l'espérance chrétienne, et sans mettre ses auditeurs au désespoir. Par exemple, dire qu'il y aura peu d'élus, parce que Dieu ne veut pas le salut de tous les hommes ; parce que Jésus-Christ, Fils de Dieu, n’a pas répandu son sang ni offert sa mort pour le salut de tous les hommes, parce qu'il ne donne pas sa grâce, ni ne fournit pas les moyens de salut à tous les hommes ; je le sais, encore une fois, et j'en conviens, débiter de pareilles propositions, et s'appuyer sur de semblables preuves pour conclure précisément de là que très peu entreront dans l’héritage céleste et parviendront à la vie éternelle, c’est scandaliser tout un auditoire, et ralentir toute sa ferveur, en renversant toutes ses prétentions au royaume de Dieu. Chacun dira ce que les apôtres dirent au Sauveur du monde, et le dira avec bien plus de sujet qu'eux : « Si cela est de la sorte, qui est-ce qui pourra être sauvé »¹ ? Aussi l'Église a-t-elle foudroyé de si pernicieuses erreurs, et a-t-elle cru devoir prévenir par ses anathèmes de si funestes conséquences.
Pour ne pas donner dans ces extrémités, et pour prendre le point juste où l'on doit s'en tenir, si j'entreprenais de faire un discours sur le petit nombre des élus, voici, ce me semble, quel en devrait être le fond. Je poserais avant toute chose les principes suivants :
1. Que nous avons tous droit d'espérer que nous serons du nombre des élus. Droit fondé sur la bonté et sur la miséricorde de Dieu, qui nous aime tous comme son ouvrage, et dont la providence prend soin de tous les êtres que sa puissance a créés ; droit fondé sur les promesses de Dieu, qui nous regardent tous, surtout comme chrétiens. Droit fondé sur la grâce de notre adoption, puisque nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons acquis un pouvoir spécial de devenir enfants de Dieu¹. Or tous les enfants ont droit à l’héritage du Père et par conséquent, en qualité d’enfants de Dieu, nous avons tous droit à l'héritage de Dieu.
2. Que non seulement nous sommes tous en droit, mais dans une obligation indispensable d'espérer que nous serons du nombre des élus. Comment cela ? c'est que Dieu nous commande à tous d'espérer en lui, de même qu'il nous commande à tous de croire en lui et de l'aimer. L'espérance en Dieu est donc pour nous d'une obligation aussi étroite que la foi et que l'amour de Dieu. Or être obligé d'espérer en Dieu, c'est être obligé d'espérer le royaume de Dieu, la possession éternelle de Dieu… ; de sorte qu'il ne nous est jamais permis, tant que nous vivons sur la terre, de nous entretenir volontairement dans la pensée et la créance formelle que nous serons du nombre des réprouvés : pourquoi ? parce que dès lors, nous ne pourrions plus pratiquer la vertu d'espérance, ni en accomplir le commandement.
3. Qu'il n'y a point même de pécheur qui ne doive conserver cette espérance, qui ne commette un nouveau péché quand il vient à perdre cette espérance, et qui ne mette le comble à tous ses péchés, quand il renonce tout à fait à cette espérance. Car, comme je l'ai déjà fait remarquer, on peut être actuellement pécheur, et être un jour au nombre des élus : témoin saint Pierre, témoin saint Paul, témoin Madeleine. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise, en demeurant toujours pécheur, mais en se convertissant. Or, il n'y a point de pécheur dont Dieu ne veuille la conversion : « Ce n'est point la mort des pécheurs que je demande ; mais je veux qu'ils se convertissent et qu'ils vivent »². Il n'y a point de pécheur que Jésus-Christ ne soit venu chercher et racheter. Donc tout cela étant essentiellement lié avec l'espérance en Dieu, il n'y a point de pécheur qui ne doive toujours la garder dans son cœur, quelque pécheur qu'il soit du reste, et en quelque abîme qu'il se trouve plongé.
Ces principes supposés comme autant de maximes incontestables, j'examinerais ensuite, non point s'il y aura peu d'élus, puisque Jésus-Christ nous l'a lui-même expressément enseigné dans son Évangile, mais pourquoi il y en aura peu. Et il ne me serait pas difficile d'en donner la raison, savoir, qu'il y en a peu et fort peu qui marchent dans la voie du salut, et qui veulent y marcher. Je ne dis pas qu'il y en a peu qui puissent y marcher ; car une autre vérité fondamentale que j'établirais, c'est que nous le pouvons tous avec la grâce divine, qui ne nous est point pour cela refusée. Sur quoi je reprendrais et je conclurais que si le nombre des élus sera petit, même dans le christianisme, c'est par la faute et la négligence du grand nombre des chrétiens…
De là, prenant l'Évangile et entrant dans le détail, je dirais : à qui le Salut est-il promis ? à ceux qui se font violence ; à ceux qui se renoncent eux-mêmes et qui portent leur croix ; à ceux qui observent les commandements, surtout les deux commandements les plus essentiels, qui sont l'amour de Dieu et la charité du prochain ; à ceux qui travaillent pour Dieu, qui agissent selon Dieu, qui pratiquent les bonnes œuvres, et font en toutes choses la volonté de Dieu... Voilà le caractère des élus, mais sans cela ce seraient immanquablement des réprouvés. Or y en a-t-il beaucoup, parmi les chrétiens mêmes, à qui ces caractères conviennent ? Là-dessus je renverrais à l'expérience : c'est la preuve la plus sensible et la plus convaincante. Sans juger mal de personne en particulier, ni damner personne, il suffit de jeter les yeux autour de nous, et de parcourir toutes les conditions du monde, pour voir qu’il y en a peu qui fassent quelque chose pour gagner le ciel ; peu qui sachent profiter des croix de la vie, et qui les reçoivent avec soumission ; peu qui donnent à Dieu ce qui lui est dû, qui l'aiment véritablement, qui le servent fidèlement, qui cherchent à lui plaire en accomplissant ses saintes volontés ; peu qui s'acquittent envers le prochain des devoirs de la charité, qui en aient dans le cœur les sentiments, et qui dans la pratique en exercent les œuvres…
Et quel est aussi le langage ordinaire sur la corruption des mœurs ? ce ne sont point seulement les gens de bien, mais les plus libertins, qui en parlent hautement. N'entend-on pas dire sans cesse que tout est renversé dans le monde, que le dérèglement y est général, qu'il n'y a ni âge, ni sexe, ni état, qui en soit exempt ; qu'on ne trouve presque nulle part ni religion, ni crainte de Dieu, ni probité, ni droiture, ni bonne foi, ni justice, ni charité, ni honnêteté et ni pudeur… Or, parler de la sorte, n'est-ce pas rendre un témoignage évident du petit nombre des élus ?
Et si l'on se retranchait à me dire que c'est la mort, après tout, qui décide du sort éternel des hommes, que ce n'est ni du commencement, ni même du cours de la vie que dépend absolument le Salut, mais de la fin, et que tout consiste à mourir dans des dispositions chrétiennes : il est vrai, répondrais-je ; mais on ne peut guère espérer de mourir dans ces dispositions chrétiennes, qu'après y avoir vécu ; et puisqu'il y en a très peu qui y vivent, je conclurais qu'il y en a très peu qui y meurent. Car il me serait aisé de détruire la fausse opinion des mondains, qui se persuadent que, pour bien finir et pour mourir chrétiennement, il n'est question que de recevoir dans l'extrémité de la maladie les derniers sacrements de l’Église et de donner certains signes de repentir. Ah ! qu'il y a là dessus d'illusions ! A peine oserais-je déclarer tout ce que j'en pense.
Non, certes, il ne s'agit point seulement de les recevoir ces sacrements si saints en eux-mêmes et si salutaires, mais il faut les recevoir saintement, c'est-à-dire qu'il faut les recevoir avec une véritable conversion de cœur, et voilà le point de la difficulté. Je n’entreprendrais pas d’approfondir ce terrible mystère, et j’en laisserais à Dieu le jugement. Mais, du reste, n’ignorant pas à quoi se réduisent la plupart de ces conversions à l’article de la mort, de ces conversions précipitées, de ces conversions commencées, exécutées, consommées dans l'espace de quelques moments où l'on ne sait plus guère ce que l'on fait ; de ces conversions qui seraient autant de miracles, si c’étaient de bonnes et de vraies conversions ; et sachant combien il y entre souvent de politique, de sagesse mondaine, de cérémonie, de respect humain… je m'en tiendrais au sentiment de saint Augustin, ou plutôt à celui de tous les Pères, et je dirais en général qu'il est bien à craindre que la pénitence d'un mourant qui n'est pénitent qu’à la mort ne meure avec lui, et que ce ne soit une pénitence réprouvée. A ce nombre presque infini de faux pénitents à la mort, j'ajouterais encore le nombre très considérable de tant d'autres que la mort surprend, qu'elle enlève tout d’un coup, qui meurent sans sacrements, sans secours, sans connaissance, sans aucune vue ni aucun sentiment de Dieu. Et de tout cela, je viendrais, sans hésiter, après le Sauveur du monde, à cette affreuse conséquence : « Beaucoup d'appelés et peu d'élus ».
Cette importante matière, traitée de la sorte, ne doit produire aucun mauvais effet, et peut en produire de très bons. Elle ne doit désespérer personne, puisqu'il n'y a personne qui ne puisse être du petit nombre des élus. Je dis plus, et quand il y en aurait quelques-uns que ce sujet désespérât, qui sont-ils ? ceux qui ne veulent pas bien leur Salut, ceux qui ne sont pas déterminés, comme il faut l’être, à tout entreprendre et à tout faire pour leur Salut, ceux qui prétendent concilier ensemble et accorder une vie molle, sensuelle et commode et le Salut ; une vie sans œuvres, sans gêne, sans pénitence, et le Salut ; l'amour du monde et le Salut ; les passions, les inclinations naturelles, et le Salut... Ceux-là, j'en conviens, à l'exemple de ce jeune homme qui vint consulter le Fils de Dieu, s'en retourneront tout tristes et tout abattus. Mais cette tristesse, cet abattement, ils ne pourront l’attribuer qu’à eux-mêmes, qu'à leur faiblesse volontaire, qu'à leur lâcheté : et, tout bien examiné, il vaudrait mieux, si j'ose le dire, les désespérer ainsi pour quelque temps, que de les laisser dans leur aveuglement et leurs fausses préventions sur l'affaire la plus essentielle, qui est le Salut.
Quoi qu'il en soit, tout auditeur sage et chrétien profitera de cette pensée du petit nombre des élus, et saisi d'une juste frayeur, il apprendra : 1° à redoubler de vigilance, et à se prémunir plus que jamais contre tous les dangers où peut l'exposer le commerce de la vie ; 2° à ne pas demeurer un seul jour dans l'état du péché mortel, s'il lui arrive quelquefois d'y tom-ber, mais à courir incessamment au remède et à se relever par un prompt retour ; 3° à se séparer de la multitude, et par conséquent du monde, à s'en séparer, dis-je, sinon d'effet, car tous ne le peuvent pas, au moins d'esprit, de cœur, de sentiments, de pratiques ; 4° à suivre le petit nombre des chrétiens vraiment chrétiens, c'est-à-dire des chrétiens réglés dans toute leur conduite, fidèles à tous leurs devoirs… 5° prendre résolument et généreusement la voie étroite, puisque c'est l'unique voie que Jésus-Christ est venu nous enseigner ; 6° enfin à réclamer sans cesse la grâce du ciel, à recommander sans cesse son âme à Dieu, et à lui faire chaque jour l'excellente prière de Salomon : « Dieu de miséricorde, Seigneur, donnez-moi la vraie sagesse, qui est la science du salut, et ne me rejetez jamais du nombre de vos enfants »¹, qui sont vos élus. Oui, mon Dieu, souvenez-vous de mon âme, souvenez-vous du Sang qu'elle a coûté. Elle vous doit être précieuse par là. Sauvez-la, Seigneur, ne la perdez pas, ou ne permettez pas que je la perde moi-même : car si jamais elle était perdue, c'est de moi-même que viendrait sa perte. Je la mets, mon Dieu, sous votre protection toute-puissante, mais en même temps je veux, à quelque prix que ce soit, la conserver : je redoublerai pour cela tous mes efforts, je n'y épargnerai rien. Telle est ma résolution, Seigneur ; et puisque c'est vous qui me l'inspirez, c'est par vous que je l'accomplirai.
Heureux le prédicateur qui renvoie ses auditeurs en de si saintes dispositions ! Son travail est bien employé, et tout sujet qui fait naître de pareils sentiments ne peut être que très-solide et très utile.





Chapitre 11
PENSÉES DIVERSES SUR LE SALUT

J'entends dire assez communément dans le monde, au sujet d'un homme qui, après avoir passé toute sa vie dans les affaires humaines, quitte une charge, prend sa retraite qu’il n’a plus rien maintenant qui l’occupe et qu’il va penser à son Salut. Il va y penser ? Hé quoi ! il n'y a donc point encore pensé ? il a donc attendu jusqu'à présent pour y penser ? il a donc vécu depuis tant d'années dans un danger continuel de mourir sans avoir pris soin d'y penser ? le Salut était donc pour lui une de ces affaires auxquelles on ne pense que lorsqu'il ne reste plus rien d’autre à penser ? Quel aveuglement ! quel renversement !
Il fera bien néanmoins d'y penser ; car il vaut mieux, après tout, y penser tard, que de ne jamais y penser : mais en y pensant, qu'il commence par se confondre devant Dieu de ne pas y avoir pensé plus tôt. Qu’il tienne pour perdu le temps où il n'y a pas pensé, l’eût-il employé dans les plus grands services, et eût-il paru dans les plus grands honneurs. Qu'il comprenne que si les autres affaires ont leur temps particulier, l'affaire du Salut est de tous les temps, et que tout âge est mûr pour le ciel. Qu'il admire la patience de Dieu qui ne s'est point lassé de ses retardements. Surtout qu'il agisse désormais, qu’il redouble le pas, et qu'il se souvienne que « la nuit approche »¹, et que plus le jour baisse, plus il doit hâter sa marche. Ce ne sera pas en vain : le juste dont parle le Sage, dans l'étroit espace d'une première jeunesse, fournit une ample carrière et anticipe un long avenir² : pourquoi le mondain revenu du monde, en reprenant la voie du Salut, quoique dans une vieillesse déjà avancée, ne pourrait-il pas, selon le même sens, rappeler tout le chemin qu'il n'a pas fait ?
Il est de foi que nous ne serons jamais damnés que pour ne pas avoir voulu notre Salut, et pour ne pas l'avoir voulu de la manière dont nous pouvions le vouloir ; tellement que Dieu aura le plus juste sujet de nous reprocher ce défaut de volonté et d’en faire contre nous un titre de condamnation. N’est-ce pas en effet, se rendre digne de toutes les vengeances divines, que de perdre un si grand bien, lorsqu'il n'y a qu'à le vouloir pour se l'assurer ? Mais est-il donc possible qu'il y ait un homme assez ennemi de lui-même et assez perdu de sens, pour ne vouloir pas être sauvé ? Il est vrai, nous voulons être sauvés, mais nous ne voulons pas nous sauver. Or Dieu qui veut notre Salut et qui nous ordonne de le vouloir, ne veut pas simplement que par sa grâce nous soyons sauvés, mais qu'avec sa grâce nous nous sauvions.

Fausse ressource du mondain : Dieu ne m'a pas fait pour me damner. Non sans doute ; mais aussi Dieu ne vous a pas fait pour l'offenser. Quoiqu'il ne vous ait pas fait pour l'offenser, vous l'offensez ; ne vous étonnez plus que, quoiqu'il ne vous ait pas fait pour vous damner, il vous damne.
Ce n'est point un paradoxe, mais une vérité certaine, que nous n'avons point, après Dieu, d'ennemi plus à craindre que nous-mêmes : comment cela ? parce que nul ennemi, quel qu'il soit, ne nous peut faire autant de mal, ni causer autant de dommage, que nous le pouvons nous-mêmes. Que toutes les puissances des ténèbres se liguent contre moi, que tous les potentats de la terre conjurent ma ruine, ils pourront me ravir mes biens, ils pourront tourmenter mon corps, ils pourront m'enlever la vie, et là-dessus je ne serai pas en état de leur résister ; mais jamais ils ne m'enlèveront malgré moi ce que j'ai de plus précieux, qui est mon âme. Ils auront beau s'armer, m'attaquer et m'accabler, je la conserverai, si je veux : et, indépendamment de toutes leurs violences, aidé du secours de Dieu, je la sauverai. Car il n’y a que moi qui puisse la perdre ; d'où il s'ensuit que je suis donc plus redoutable pour moi que tout le reste du monde, puisqu'il ne tient qu'à moi de donner la mort à mon âme, et de l'exclure du royaume de Dieu.
D'autant plus redoutable que je me suis toujours présent à moi-même, parce que je me porte partout moi-même, et avec moi toutes mes passions, toutes mes convoitises, toutes mes habitudes et mes mauvaises inclinations. Aussi, quand je demande à Dieu qu’il me défende de mes ennemis, je lui demande, ou surtout je dois lui demander qu'il me défende de moi-même. Et de ma part, pour me mettre moi-même en défense, autant qu'il m'est possible, je dois me comporter envers moi comme je me comporterais envers un ennemi que j'aurais sans cesse à mes côtés, et dont je ne détournerais jamais la vue ; dont j'observerais jusqu'aux moindres mouvements ; sur qui je tâcherais de prendre toujours l'avantage, sachant qu'il n'attend que le moment de me frapper d'un coup mortel. « Celui qui hait son âme dans la vie présente, disait en ce sens le Fils de Dieu, la gardera pour la vie éternelle »¹. Triste, mais salutaire condition de l'homme, d'être ainsi obligé de se tourner contre soi-même, et de ne pouvoir se sauver que par une guerre perpétuelle avec soi-même, que par la haine de soi-même !

Nous disons quelquefois à Dieu, dans l'ardeur de la prière : Seigneur, ayez pitié de mon âme ! Les plus grands pécheurs le disent à certains moments où les pensées et les sentiments de la religion se réveillent en eux, et où ils voient le danger et l’horreur de leur état. Ah ! Seigneur, ayez pitié de mon âme. Mais Dieu, par la parole du Saint-Esprit et par la bouche du Sage, nous répond : Ayez-en pitié vous-même de cette âme que j'ai confiée à vos soins, et qui est votre âme. Je l'ai formée à mon image, je l'ai rachetée de mon Sang, je l'ai enrichie des dons de ma grâce, je l'ai appelée à ma gloire, je veux la sauver ; et si elle s'écarte de mes voies, des voies de ce salut éternel que je lui ai proposé comme sa fin dernière et le terme de ses espérances, je n'omets rien pour la ramener de ses égarements, pour la relever de ses chutes, pour la purifier de ses taches, pour la guérir de ses blessures, pour la ressusciter par la pénitence, et pour lui rendre la vie.
N'est-ce pas là l'aimer ? n'est-ce pas en avoir pitié ? Mais vous, vous la défigurez, vous la profanez, vous la sacrifiez à vos passions, vous la perdez, et tout cela par le péché. N'est-ce donc pas à vous-même qu'on doit dire : Ayez pitié de votre âme ? Ayez-en pitié, d'autant, plus que c'est la vôtre. Quand ce serait l'âme d'un étranger, l'âme d'un infidèle et d'un païen, l'âme de votre ennemi, vous devriez être sensible à sa perte, et vous souvenir que c'est une âme pour qui Jésus-Christ est mort. Mais outre cette raison générale, il y en a une beaucoup plus particulière à votre égard, dès que c'est de votre âme, que c'est de vous-même qu'il s'agit. Est-il rien de plus misérable qu'un misérable qui n'est pas touché de sa misère, et qui n'a nulle pitié de lui-même ?

Dans l'affaire du Salut chacun y est pour soi. C'est-à-dire qu'à l'égard du Salut chacun gagne ou perd pour soi-même, et ne gagne ou ne perd que pour soi-même, indépendamment de tous les autres. Si je me sauve, quand tout le monde hors moi se damnerait, je n'en serais pas moins heureux ; et si je me damne quand tout le monde hors moi se sauverait, je n'en serais pas moins malheureux. Non pas que nous ne puissions et que nous ne devions, par une charité et des secours mutuels, contribuer au salut les uns des autres : mais dans le fond ce qui nous sauvera, ce ne sont ni les prières, ni les soins, ni les mérites d'autrui, mais nos propres mérites unis aux mérites de Jésus-Christ. Qu'on m'oppose donc tant qu'on voudra la multitude, la coutume, l'exemple ; qu'on me dise : c'est là l'usage du monde, c'est ainsi que le monde vit et qu’il agit ; ne pouvant réformer le monde, je le laisserai vivre comme il vit, et agir comme il agit; mais moi j'agirai et je vivrai comme il me semblera plus convenable au salut de mon âme; et, sans égard à tous les discours, je me contenterai de répondre en deux mots : Chacun y est pour soi.

Nous sommes admirables, quand nous prétendons rendre un grand service à Dieu de nous appliquer à l'affaire de notre Salut, et d'y donner nos soins. Il semble que Dieu nous en soit bien redevable; comme si c'était son intérêt, et non pas le nôtre. Eh ! mon Dieu, pour qui donc est-ce que je travaille, en travaillant à me sauver ? n'est-ce pas pour moi-même ? et à qui en revient tout l'avantage ? n'est-ce pas à moi-même ? Car qu'est-ce devant vous, Seigneur, et pour vous, qu'une aussi vile créature que moi ? qu'est-ce que tout l’univers avec moi ? Depuis que vous avez précipité du ciel des légions d’anges, et qu'ils sont devenus des démons ; depuis que vous avez frappé de vos anathèmes tant de pécheurs qui brûlent actuellement dans l’enfer, et qui doivent y brûler éternellement, en êtes-vous moins grand, ô mon Dieu ? en êtes-vous moins glorieux et moins puissant ? Et quand le monde entier serait détruit, et que je me trouverais enseveli dans ses ruines ; quand, par un juste jugement vous lanceriez sur tout ce qu'il y a d'hommes, et sur moi comme sur les autres, toutes vos malédictions, l'éclat qui vous environne en recevrait-il la plus légère atteinte, et en seriez-vous moins riche, moins heureux ? O bonté souveraine ! sans avoir nul besoin de moi, vous ne voulez pas que je me perde, et vous me faites de la charité que je me dois à moi-même un commandement exprès ; vous m'en faites un mérite et un sujet de récompense.


Transmis par Admin Actif Mardi 28 Février 2006 (1191 lectures)
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