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20 Jl 2008
 

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edition Traité du Salut du Père Bardaloue

Préface

Il y a longtemps qu’aurait dû paraître ce traité sur le Salut du Père Bourdaloue. La promesse de la publication remonte au début de l’existence de l’Association Théotime, et depuis, bien d’autres ouvrages ont déjà vu le jour. Il semblait en effet important de moderniser le style du Père Bourdaloue sans en enlever la rigueur pour le rendre plus accessible. De plus, il fallait en réduire le volume pour en faire un ouvrage plus léger. Pour ce faire, ce qui pouvait paraître des redites ou des longueurs a été supprimé. Mais le fond et les analyses du sujet ont substantiellement conservé leur intégrité, du moins nous l’espérons.
Ce thème du Salut est d’une importance fondamentale, non seulement pour nous préparer à la mort, mais aussi pour orienter nos décisions et notre vie dans le bon sens. On ne parle plus guère du salut ; on n’y pense pas davantage. Même à l’église, les prédications n’abordent plus ce sujet pourtant essentiel à notre foi chrétienne. On pourrait même dire, non sans exagération il est vrai, qu’on y parle de tout, sauf du Salut. Pourtant, étudié avec rigueur et sans complaisance, ce thème est toujours capable de toucher le cœur des hommes, pourvu qu’ils acceptent de considérer la vie autrement qu’une existence matérielle et temporelle. La vie ne s’arrête pas à la mort, et il importe de savoir ce qu’il adviendra de nous après la mort. Et ce qu’il en adviendra dépend de la manière dont nous aurons vécu notre existence terrestre. Ce traité du Salut montre le génie du Père Bourdaloue. Il analyse avec profondeur et minutie les moindres aspects du sujet. Ce livret mérite vraiment d’être lu et médité avec attention, mais surtout d’être mis en pratique, pour pouvoir entrer en possession du Salut acquis par le Sang versé du Christ.


Chapitre 1
LA NECESSITE DU SALUT

On devrait parler du Salut comme d'une affaire souverainement importante, et on aurait raison d’en parler de la sorte. Mais c'est encore trop peu dire ; il faut dire que le Salut est une affaire absolument nécessaire suivant cette parole de Jésus à Marthe : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes pour beaucoup de choses ; une seule est nécessaire »¹. Le salut n'est donc pas seulement une affaire d'une importance extrême, mais une affaire d'une absolue nécessité. Ce qui est bien différent. En effet qu’une affaire soit importante, cela signifie que la négliger serait très dommageable, mais cela ne signifie pas que ce serait définitivement irréparable. Tandis que pour une chose nécessaire, la perdre, c’est tout perdre, et, a fortiori, si c’est la seule nécessaire. Or tel est le Salut : affaire nécessaire, et seule nécessaire. Nécessaire, parce que je ne peux pas me passer du Salut ; seule nécessaire, parce que je peux me passer de tout sauf du Salut. C’est dans le Salut que Dieu a placé toutes ses promesses de bonheur en en faisant la fin dernière de l’homme. C’est de lui que dépend notre béatitude éternelle. Je peux me passer de tout en cette vie, de la richesse, des biens matériels, des amitiés et des plaisirs et même des biens les plus indispensables comme la nourriture, les vêtements. Car nous devrons un jour mourir et, tôt ou tard nous laisserons tout cela. C’est pourquoi toutes mes actions doivent se rapporter au Salut. C’est à cela seul que doivent tendre mes pensées, mes paroles, mes actes, à moins de me résigner à ma damnation éternelle.
Terrible alternative : ou un malheur éternel, qui est la damnation, ou une éternelle béatitude, qui est le Salut ! Voilà sur quoi porte l’unique choix de l’homme sans qu’il y ait de moyen terme. Le ciel ou l’enfer, point d'autre destinée. Si je me sauve, le ciel est à moi, et il ne me sera jamais enlevé ; si je me damne, l'enfer devient immanquablement mon partage, et jamais je ne cesserai d'y souffrir ; car la mort n'est point pour nous un anéantissement : ce n'est point, comme pour la bête, une destruction totale ; au contraire, l'homme en mourant ne fait que changer de vie : d'une vie courte et fragile, il passe à une vie immortelle qui durera toujours ; vie qui sera pour les élus la plénitude du bonheur ; et vie qui sera pour les réprouvés, le malheur suprême avec la plénitude des maux. C’est ainsi que Dieu, dans sa Sagesse immuable, en a décidé pour toujours. Voilà notre foi, voilà notre religion.
Il s’ensuit que le Salut est une affaire tellement nécessaire, qu'il n’est jamais permis, en aucun cas, ni pour qui que ce soit, de le délaisser. Un père peut sacrifier son repos et sa santé pour ses enfants ; un ami peut renoncer à sa fortune, et se dépouiller de tous ses biens pour son ami ; bien plus il peut, en faveur de cet ami, sacrifier jusqu'à sa vie. Mais s'agit-il du Salut, il n'y a ni lien de sang et de nature, ni amour paternel, ni amitié si étroite que ce soit, qui puisse nous autoriser à faire le sacrifice d'un bien supérieur à toute amitié et à toute considération.
Plutôt que de consentir à la perte de mon âme, je devrais, si cela dépendait de moi, laisser périr le monde entier. Et ce n'est pas encore assez dire : car, selon les principes de la morale évangélique, et selon la loi de la charité que je me dois à moi-même, non seulement il ne m'est pas permis de sacrifier, en quelque manière que ce puisse être, mon Salut, mais il ne m’est même pas possible de le mettre en danger.
Cette nécessité du Salut, souvent méditée et bien comprise, est, avec le secours de la grâce, la meilleure garantie contre toutes les tentations qui peuvent nous assaillir. Supposons une personne dans le dénuement. Un heureux hasard lui donne l’occasion rêvée de se sortir d’embarras ; il lui suffirait de renoncer à son honnêteté, à ses principes d’intégrité qui font sa fierté : avec la fin de son épreuve, il pourrait jouir d’une aisance qui assurerait son propre avenir et celui de sa famille. Que ce soit de participer à un marché malhonnête, ou de se livrer à la prostitution, ou de prendre part à une activité condamnable, comme le commerce de drogue, cette occasion lui offre l’opportunité de voir la fin de ses tourments. Telle autre personne est sur le point de perdre son emploi, si elle ne consent pas aux propositions malhonnêtes de son patron ou de son chef de service… Il n’est pas même le prétexte de vouloir faire le bien qui puisse pousser à mal agir. Quelle maîtrise de soi ne faut-il pas avoir pour dominer les mouvements de son cœur et ne pas succomber à de pareilles tentations, et demeurer ferme dans son devoir. Car de quoi n'est-on pas capable quand la nécessité nous presse, et à quels forfaits n'a-t-elle pas conduit quantité de personnes qui, du reste, n’étaient ni mauvaises ni méchantes ? On se donne vite de bonnes excuses, on étouffe la voix de sa conscience, et on se dit aisément à soi-même que, dans la situation où l'on est, il n'y a pas de loi, que tout est permis ; on exagère même la gravité de la situation qui nous sert de prétexte, et l'on prend pour dernière extrémité ou pour nécessité absolue ce qui n'est, en fait, que difficulté ou incommodité... Quoiqu'il en soit, tout cela conduit à des conséquences désastreuses dont les suites seront encore plus terribles.
Or quel est pour nous, contre de telles tentations, le plus puissant secours ? Le voici. C'est de se remettre fortement en mémoire cette vérité fondamentale : il n'y a qu'« une chose nécessaire »¹ ; c'est de s'armer de cette pensée, « comme, selon une image de saint Paul, d'une cuirasse, d'un casque, d'un bouclier grâce auxquels on peut éteindre tous les traits enflammés »², de l'esprit tentateur. C'est d'opposer nécessité à nécessité, la nécessité de sauver son âme, qui est une nécessité primordiale et souveraine, à la nécessité de sauver sa fortune, de sauver ses biens, de sauver sa vie.
Car c’est ainsi qu’il faut raisonner : il est vrai que je pourrais me relever, assurer mon avenir et celui de mes proches, rétablir ma situation, mais il me faudrait pour cela abandonner cette honnêteté qui, du reste, n'est guère aujourd’hui de saison et qui m'empêche de faire les mêmes profits que tant d'autres qui n’ont pas ces scrupules : mais en me relevant selon le monde, je me perdrais pour Dieu, je perdrais mon âme : or il faut la sauver. Il est vrai que ma conduite pourrait ne pas être comprise par mes amis et mes proches ; et peut-être serais-je abandonné de tous ? Mais qu’importe : car en acquiesçant à ce qu'on m’offre, j'offenserais un maître bien plus puissant que tous les grands de la terre, et pour conserver ou acquérir des biens passagers, je sacrifierais un héritage éternel, je sacrifierais mon âme, et je la damnerais : or il la faut sauver. C’est là le seul nécessaire, et en comparaison de ce nécessaire, rien n'est proprement ni ne doit être dit nécessaire, parce que dès qu'il s'agit de ce nécessaire, toute autre chose qui s'y trouve en quelque sorte opposée cesse dès lors d'être nécessaire ; parce que c'est à ce seul nécessaire que doivent se rapporter, comme à la règle fondamentale et immuable, toutes mes décisions, toutes mes résolutions et toutes mes actions.
Ce fut ainsi que raisonna la chaste Suzanne, lorsqu'elle se vit calomniée par ces deux vieillards qui voulurent abuser d’elle sous la menace de la faire condamner.
Tout cela est bien beau, dira-t-on ; voilà de beaux sentiments, de belles pensées ; mais, comment vivre avec de tels sentiments, de telles pensées ? or il faut vivre. De tels raisonnements ne conduisent à rien et paralysent les plus grandes énergies ; or il faut faire quelque chose, il faut agir, il faut avoir un projet pour vivre. J'en conviens, ce ne sont pas ces réflexions qui nous feront vivre en ce monde; mais de ces réflexions on apprend à mourir si du moins l'on ne peut vivre sans risquer le salut de son âme. Je l'avoue, avec de semblables réflexions on ne fait rien dans le monde, on n'amasse rien, on ne parvient à rien ; mais de ces réflexions, on apprend à se passer de tout, si l'on ne peut rien faire, ni rien amasser, ni parvenir à rien, sans exposer son Salut. Disons mieux, on apprend de ces réflexions que c'est tout faire que de faire son Salut, que c'est tout gagner que d'amasser un trésor de mérites pour le ciel, que c'est parvenir à tout que de parvenir au terme du Salut. Et ce sont ces réflexions qui ont appris à tant de chrétiens à mépriser le monde pour gagner le ciel ; car, malgré la corruption générale du monde, il y a toujours eu dans chaque état de vie et dans toutes les classes sociales, des croyants de caractère disposés à renoncer à toutes choses pour assurer leur Salut : il y en a eu, dis-je, et plaise au ciel qu'il y en ait toujours ! La nécessité du Salut était-elle autre chose pour eux que pour nous ? y étaient-ils plus concernés que nous ? Non, sans doute ; c'était pour eux comme ce l’est pour nous, la même nécessité : mais ils y pensaient beaucoup plus que nous ; et en y pensant plus que nous, ils en comprenaient aussi davantage que nous la nécessité. Pensons-y comme eux, méditons-en la nécessité comme eux et nous la comprendrons comme eux ; et en la comprenant comme ils l'ont comprise, nous en ferons comme eux notre affaire essentielle, et nous y appliquerons tous nos soins et toutes nos activités.
Mais, hélas ! A quoi se portent nos efforts ? Quand je vois l’agitation du monde, l’objet futile des relations entre les hommes ; quand je vois cette multitude confuse de gens qui vont et viennent, qui s'empressent et se tourmentent, toujours affairés et inquiets de réussir, n'ayant que leur réussite matérielle à l’esprit, ne travaillant que pour cela et n'aspirant qu'à cela : au milieu de ce tumulte, j’irais volontiers leur crier avec le Sage : « Hommes dépourvus d’intelligence, et aussi peu raisonnables que des enfants nouveau-nés »¹, à quoi pensez-vous ? que faites-vous ? En dehors d’une seule chose, « tout le reste n'est que vanité »¹ ; par quelle espèce d'envoûtement, cette vanité vous charme, cette vanité vous entraîne, cette vanité vous possède aux dépens de l'unique nécessaire ! Je le dirais aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, aux savants et aux ignorants. Et malheur à quiconque ne m'écouterait pas ! et dès à présent, malheur à quiconque demeure en cette affaire du Salut dans une indifférence et un mépris qu'on ne saurait assez déplorer !²






Chapitre 2
COMMENT LA GLOIRE DE CE MONDE PEUT AMENER A DESIRER LE SALUT

Les prédicateurs ont coutume d’inspirer du mépris pour les richesses et les puissances de ce monde. Ils en font des descriptions les plus éloquentes pour les rabaisser dans notre estime et pour nous en détacher. Ainsi disent-ils que ce ne sont que des biens passagers, plus illusoires que réels qui n’apportent qu’inquiétude, déception et amertume. Il est bien vrai qu’il en est ainsi, et il serait sot d’y contredire. Mais, malgré cela, quoique nous puissions dire, nous sommes obligés de constater que ces biens du monde, si méprisables en eux-mêmes, ne laissent pas d’avoir un côté attractif et désirable par cette grandeur même ; et c'est par là qu’il me semble non seulement permis, mais peut-être très utile à un chrétien de les envisager, pourvu qu'on les envisage chrétiennement.
« Les cieux, dit un psaume, proclament la gloire de Dieu, et la voûte céleste, dont il est le créateur, nous fait connaître l'excellence de l'ouvrier qui l'a formé »¹. C’est à cause de ce principe, et conformément à cette parole du Psaume, que l'apôtre saint Paul reprochait aux sages de l'antiquité de ne pas avoir glorifié Dieu d’après la connaissance qu'ils pouvaient en avoir par ses oeuvres. Car toutes les choses visibles, ajoutait-il, tous les êtres perçus par nos sens, dont la perfection est visible à nos yeux, nous découvrent les perfections invisibles du Dieu souverain qui les a créés : c’est à tel point que les philosophes du paganisme ont été inexcusables de ne pas avoir rendu à ces perfections divines, qu'ils ne pouvaient pas ignorer, les louanges qui leur étaient dues. Pour la même raison, les grandeurs célestes et la gloire éternelle peuvent être appréhendées par ce que nous qualifions de grandeurs et de gloires en ce monde qui en sont, en fait, des images bien qu’imparfaites. Ce sont des ébauches de ce que Dieu prépare pour ceux qui l’aiment. Ce sont, pour ainsi dire, comme des essais grossiers de ce que la munificence de Dieu réserve aux élus en fait de richesses, d’honneur et de joie dans les demeures éternelles de la Béatitude, quand Il lui plaira de les retirer de cette vie mortelle pour les introduire dans la terre des vivants, quand il les fera sortir du désert de ce monde pour les recevoir dans la Jérusalem céleste, quand il leur ouvrira ses demeures éternelles et qu’il découvrira à leurs yeux toutes les beautés et toutes les richesses qu’elles contiennent, quand il les revêtira de sa divine lumière et les élèvera dans la gloire des saints ; enfin quand il les mettra en possession de ce Salut, connu ici-bas seulement « de manière confuse et comme dans un miroir »² et apparaissant alors dans toute sa splendeur.
Voilà pourquoi les grandeurs et les richesses du monde peuvent inciter à rechercher le Salut, et à conquérir le Royaume de Dieu. Car, d'une part, considérant ces grandeurs éphémères, et même en y ajoutant de nouvelles et d’aussi élevées qu’il est possible d’en imaginer ; et, d'autre part, méditant ces paroles de l’Apôtre, « ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, voilà tout ce que Dieu destine à ceux qu'il aime »³, quelle conséquence devrai-je tirer de ces deux considérations ? Me référant à saint Chrysostome, je peux dire : « Quelque mépris que je fasse de la terre et que je doive en faire, il m'est toutefois impossible de ne pas y découvrir des choses merveilleuses, ni de ne pas en entendre le récit ou de m’en imaginer de plus fantastiques. Cependant ni tout ce que je vois, ni tout ce que j'entends, ni tout ce que je puis me figurer, rien de tout cela n'approche de ce que j'espère après cette vie, et de ce que Dieu a fait pour moi dans un autre monde que celui-ci. Quand je vois ou m’imagine toutes les merveilles du monde qui me charment tant : tout cela est moins que la gloire que j'attends ; tout cela ne peut même pas être comparé à l’état bienheureux que j'espère ; tout cela n'est rien auprès de la gloire que j'attends quand bien même je multiplierais à l’infini tous ces biens de la terre. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que cette gloire ? qu'est-ce que ce salut ? mais en même temps, Seigneur, qu'est-ce que l'homme ? et quelle bonté, quelle libéralité et quelle puissance doivent être celles de Dieu pour vouloir nous récompenser de la sorte, et nous glorifier, non seulement au delà de tous nos mérites, mais au delà de toute conception ? »
C'est ainsi que raisonnait saint Jean Chrysostome, et c'est par la vue des richesses humaines et des grandeurs du monde, que je peux acquérir une connaissance plus sensible et plus parfaite du Salut et de la gloire qui me sont réservés dans le ciel, si je suis assez heureux pour y parvenir. Ne pouvant présentement connaître cette gloire pour ce qu'elle est réellement, je la connais par ce qu'elle n'est pas et la connaissance que j'en ai par ce qu'elle n'est pas, me donne une meilleure idée de ce qu'elle est. Il ne s’agit donc pas de déployer son éloquence pour réduire à néant toutes les grandeurs du monde, mais de reconnaître que ces grandeurs ont de l’attrait et sont désirables afin qu’ensuite, s’élevant au-dessus d’elles, nous concevions du Salut une gloire plus grande et plus désirable.
Témoins quotidiens de tant de richesses, acquises parfois malhonnêtement, du triomphe de l’injustice et de la toute-puissance de l’argent, la foi, si nous ne l’avons pas perdue, devrait nous faire partager l’opinion de Saint Augustin qui admirait la libéralité de Dieu à l’égard même de ses ennemis les plus déclarés. Si c'est là sur la terre le partage des pécheurs, lors même qu'ils se moquent de Dieu, qu'a-t-Il donc préparé dans son royaume pour les bons et fidèles serviteurs qui s'attachent à Lui seul ! La richesse, l’influence, le pouvoir voilà ce que Dieu accorde également au vice et à l’impiété ; voilà ce que Dieu accorde aux impies plus souvent et plus abondamment même qu’aux autres. Que reste-t-il alors pour la vertu ? que reste-t-il ou plutôt que ne reste-t-il point pour les élus en qui Dieu a mis ses complaisances ?
Heureux qui sait envisager de la sorte les grandeurs du siècle présent, et qui de là apprend à apprécier les espérances et la gloire du siècle futur ! Il n'est point à craindre que ce présent ne le rende esclave, puisque c'est de ce même présent qu'il tire de puissantes raisons pour se porter vers l'avenir. Quelque impression que ce présent fasse d'abord sur son cœur, elle ne lui peut être nuisible, puisqu'au contraire elle ne lui sert qu'à donner une plus grande idée de l'avenir après lequel il aspire et où il ne peut arriver que par un détachement véritable et volontaire de ce présent. En sorte que toute la grandeur et toutes les richesses présentes, bien loin de le détourner du Salut par leurs attraits et leurs charmes, ne servent qu'à l'affermir davantage dans cette vérité évangélique : « Que sert-il à l'homme de gagner tout le monde, s'il vient à se perdre lui-même ? et quel échange pourra le dédommager de la perte de son âme ?¹ »
Sentence énoncée par Jésus-Christ même, qui est la vérité éternelle ; sentence spéculativement bien connue, mais bien peu suivie dans la pratique. Car voici l’effroyable renversement des valeurs auquel nous assistons partout et qui s’étend de plus en plus : parce que les sens, tout matériels et tout grossiers, n’atteignent que les objets qu'ils saisissent et qui leur sont présents, c'est à ce matériel que nous nous arrêtons. Au lieu de dire comme saint Paul : « Nous n'avons point ici une demeure stable et permanente, mais nous en attendons une autre dans l'avenir », à peine pensons-nous qu'il y ait un avenir au delà de cette vie dont la mort est le terme ; à peine nous laissons-nous convaincre qu'il y ait un autre bonheur, qu'il y ait d'autres biens et d’autres grandeurs que ces grandeurs et ces biens visibles dont nous pouvons jouir en cette vie passagère ? d'où il arrive que nous avons si peu de goût pour les choses du ciel, et pour tout ce qui a rapport au Salut. On nous en parle, nous y pensons même ; mais ce qu’on nous en dit, comment l'écoutons-nous, et comment y pensons-nous ? avec la même indifférence que si nous n'y prenions aucun intérêt. Et il n'y a rien en cela de surprenant, puisque l'homme sensuel et animal ne peut s'élever au-dessus de lui-même, ni pénétrer avec ses yeux de chair dans les mystères de Dieu.
C'est pour cela que la vue du monde nous devient si dangereuse et si pernicieuse. Non seulement elle pourrait et devrait nous être salutaire, comme elle l’a été pour un petit nombre de chrétiens, accoutumés à juger de tout par les seules lumières de la foi, mais elle nous détourne, par ses dehors trompeurs de notre véritable bien et contribue à pervertir le commun des mortels. Car telle est la cause de ce mortel assoupissement, et, si je l'ose dire, de cette stupide insensibilité où nous vivons à l’égard du Salut.
N'est-ce pas là notre état, et celui d'une infinité de personnes, qui semblent, à les voir agir, n'avoir été créés que pour cette vie, et y avoir établi leur fin dernière ? Ce qui les occupe, ce n'est guère leur destinée éternelle ; et pourvu que, sur leur route, il ne leur manque rien de tout ce qu’ils souhaitent en richesses, en honneurs, en joies ou en commodités, ils se mettent peu en peine du but de leur existence. Mais quel est-il donc ce but, et sommes-nous excusables de l’ignorer, quand tout ce qui nous entoure nous l’apprend ? Il suffirait d’y réfléchir un peu ; mais les futilités de cette vie nous envoûtent tant que nous n’avons de pensées que pour elles et jamais pour le seul bien digne de notre attention. Cependant l'heure viendra, prenons-y garde, l'heure viendra où nous en connaîtrons l’excellence et la valeur infinies, non par des comparaisons et des conjectures, mais par une connaissance évidente et directe. Cette connaissance, claire et désormais délivrée de toutes les illusions des sens, remettra en un instant toutes nos idées en place, mais peut-être, hélas ! pour susciter en même temps tous nos regrets. Regrets d'autant plus vifs, que nous commencerons alors à concevoir une plus haute estime du salut, et que cette estime n'aura d'autre effet que de nous en faire ressentir plus vivement la perte.











Chapitre 3
DU DÉSIR DU SALUT

Le désir naît de l'estime, et la force du désir provient à la fois de la valeur du bien convoité et de l’estime que nous en avons. Je dois désirer le Salut de la même manière que je dois aimer Dieu. Dieu étant le bien suprême, je dois L’aimer par dessus tout ; et parce que le Salut est le bonheur suprême, je dois le désirer plus que tout. S’il y a quelque chose que j'aime plus que Dieu, je suis coupable de Lui préférer une créature parce que je transgresse le principe de la souveraineté de son être : rien ne doit être préféré à Dieu ; pareillement s’il y a quelque chose que je désire plus que le Salut, je manque à la charité que je me dois à moi-même en préférant au souverain bonheur de mon âme un bonheur trompeur et passager. Il faut dire même davantage : s’il y a quelque chose que j'aime autant que Dieu, je L’offense, parce que Dieu étant par nature au-dessus de tout, rien ne peut entrer en comparaison, ni ne doit être mis à égalité avec Lui ; et pareillement désirer quelque chose autant que le Salut est un désordre, parce que, dans mon estime et dans mon cœur, j'ôte au plus grand de tous les biens ce caractère de supériorité et d'excellence qui lui est propre et qui ne se trouve, ni ne peut se trouver dans aucun bien mortel et périssable.
Ce n'est pas encore assez dire ; quand bien même je n’aimerais rien plus que Dieu, rien autant que Dieu, si j’aime avec Dieu quelque chose que je n'aime pas pour Dieu, je n'ai pas cette plénitude d'amour qui est due à Dieu, puisque mon amour est partagé ; et d'ailleurs, en ce que j'aime avec Dieu, sans l’aimer pour Dieu, je n'honore pas Dieu comme fin dernière à qui tout doit être rapporté. De même, quand bien même je ne désirerais rien plus que le Salut, rien autant que le Salut, si je désire avec le Salut quelque chose que je ne désire pas pour le Salut et en vue du Salut, mon désir n’est pas pur. Le Salut est un bien tel que je dois le considérer comme mon seul bien et que tout autre bien auquel je pourrais prétendre n’est un vrai bien que dans la mesure où il peut m'aider à parvenir au Salut, comme au seul terme de mon espérance et à la plénitude de tous les biens.
On dira peut-être : n’est-il pas bien de désirer tout ce qui est nécessaire à l’entretien de la vie ? Oui, je peux le désirer ; mais tous ces biens ne sont que des biens relatifs par rapport au premier bien, qui est le Salut ; d'où il s'ensuit que je ne dois les désirer qu'en les subordonnant au Salut, et selon le rapport qu'ils peuvent avoir avec lui. En les désirant de la sorte, ce n’est pas à proprement dit ces biens que je désire, mais le Salut dans ces biens et par ces biens, conformément au bon usage que je suis décidé d'en faire ; en sorte qu’il est toujours vrai de dire alors que je ne désire que le Salut, ni ne veux rien d’autre que le Salut.
Ainsi, il n'y a que le Salut que je doive désirer en lui-même et pour lui-même. Quand je demande à Dieu tout le reste, je ne dois le lui demander que sous condition, et qu'avec une entière soumission pour tout ce qu'il lui plaira de décider de m’accorder ou de me refuser. Ne dois-je pas, en effet, me soumettre à sa sagesse et à sa providence pour juger si mon désir est bon, s’il est conforme à sa volonté et à ses vues, s'il m'est utile qu’il s'accomplisse, et s'il en tirera gloire et honneur ; autrement, non seulement je devrais renoncer à un tel désir, mais aussi, le désavouer et prier Dieu que, bien loin de l'exaucer, Il fasse tout le contraire, supposé que sa gloire et mon bien spirituel y trouvent avantage. Par contre, quand je lui demande mon Salut, je dois le lui demander de manière absolue, sans toutes ces conditions qui vont de soi, et sans avoir cette indifférence sur l’issue de ma prière… Si bien qu'il ne m'est jamais permis de renoncer au désir du Salut, comme il ne m'est jamais permis de renoncer au Salut même : bien loin de laisser ce désir s'éteindre dans mon cœur, je dois sans cesse l'y entretenir et le ranimer.
Dieu ne me défend pas de lui demander d'autres biens ; mais il veut que je les lui demande à la condition qu'ils ne nuisent pas à mon Salut, mais qu’ils y concourent. Sans quoi, Il rejette toutes mes demandes, parce qu'elles ne sont ni dignes de lui, qui a tout fait pour le Salut des élus ; ni dignes de moi, qu'il n’a créé et mis en cette vie que pour tendre à la Vie éternelle et obtenir le Salut.
Tous les saints étaient habités par ce désir. Ils vivaient sur terre comme des étrangers et des voyageurs ; leurs regards se portaient uniquement vers leur patrie du ciel. Pour saint Paul, la vie n'était qu'un esclavage et une triste captivité ; pour lui, « mourir était un gain »¹, parce que c'était passer en Dieu et arriver au terme du Salut.
Si nous comprenions aussi ce qu’est le Salut ; si Dieu, pour un moment, daignait faire luire à nos yeux un rayon de sa gloire, et de la gloire qu'il nous prépare à nous-mêmes, quelle sainte ardeur s'allumerait dans nos cœurs ?
Mais comment j’accomplis ce devoir ? comment le monde, et même les chrétiens l’accomplissent-ils ? rien de plus rare que le désir du salut : pourquoi ? parce que ce désir est étouffé dans les cœurs par mille autres désirs qui n'ont pour fin que la vie présente et les biens matériels. Non seulement on désire les biens de la vie avec le Salut sans les désirer pour le Salut ; non seulement on les désire autant que le Salut, non seulement même on les désire plus que le Salut, mais le comble de l'aveuglement et du désordre, c'est que la plupart ne désirent que les biens matériels, ne soupirent qu'après les biens de la vie présente, et ne pensent pas plus au Salut que s'ils n'y croyaient pas, ou n'y espéraient pas. Est-ce en effet par une indifférence religieuse ou un athéisme pratique qu'ils vivent dans une telle insouciance du Salut ? est-ce par une espèce d'envoûtement et d'ensorcellement ? Quoi qu'il en soit, si je considère l’ensemble des croyants, qu'est-ce que je vois ? je vois des gens affamés de richesses, des gens affamés d'honneurs, de plaisirs, et des plaisirs les plus honteux.
Nous aimons, mais quoi ? est-ce ce qui nous conduit au Salut ? nous haïssons, mais quoi ? est-ce ce qui nous détourne du Salut ? nous nous réjouissons, mais de quoi ? est-ce des mérites que nous acquérons pour le Salut ? nous nous affligeons, mais pourquoi ? est-ce parce que nous avons souffert quelque dommage et fait quelque perte relative au Salut ? Toute notre vie se passe en désirs, et en désirs qui nous agitent, qui nous tourmentent, qui nous dévorent et nous consument : car telle est la vie de l'homme ; vie de désirs, mais de quels désirs ? de désirs futiles, de désirs terrestres, de désirs insensés, de désirs nuisibles, de ces mêmes désirs que nourrissaient les Israélites, et que Dieu semblait exaucer quand il voulait les punir en les abandonnant à eux-mêmes et à la perversité de leur cœur.
Puissions-nous mortifier tous ces désirs qui nous entraînent dans la voie de la perdition ! Car voilà, dit l'Apôtre, où ils nous conduisent, et où ils aboutissent. Ils nous distraient pendant la vie, ils nous tourmentent, ils nous trompent, et par une conséquence inéluctable ils nous damnent ; tourments et illusions sont les effets habituels de ces vains désirs que quantité de gens éprouvent sans apprendre pour autant à ouvrir les yeux. Ou ce sont des biens qui nous sont refusés et que nous n'obtenons jamais, malgré tous les soins que nous y apportons ; ou, si nous sommes plus favorisés par la chance, ce sont des biens dont nous découvrons vite la fausseté et la vanité ; désirs qui nous tourmentent par les inquiétudes, les craintes, les soupçons, les impatiences, les colères et les peines qu’ils causent. Interrogeons là-dessus une multitude innombrable d’ambitieux, d’arrivistes, de sensuels : s'ils sont de bonne foi, ils conviendront que leur plus grand supplice en cette vie, ce sont les violents désirs qui les dominent et que leur inspirent l'ambition, la cupidité, l'amour du plaisir ; et si l'on ne peut pas les contenter par des voies honnêtes, on n’hésite pas à suivre les chemins de l'injustice et du péché ; voilà pourquoi ces désirs nous damnent.
Au contraire, par des avantages tout opposés, un vrai désir du Salut sert à nous occuper utilement, à nous apporter la paix dans les adversités et les événements les plus fâcheux de la vie, à nous sanctifier et à nous sauver. Ce désir du Salut est, pour l’âme fidèle, l'occupation la plus sûre ; pour peu qu’elle y fixe toutes ses pensées, comme à son unique bien, elle en goûte par avance les douceurs, et ce désir est comme un pain quotidien qui la nourrit. Ce même désir du Salut, en délivrant l'âme de tous les désirs du monde, l'établit dans un repos presque inaltérable. A peine s’aperçoit-elle de tout ce qui se passe dans le monde, tant elle y prend peu d'intérêt, et tant elle est au-dessus de tous les évènements. Elle n'a qu'un point de référence : le ciel ; hors de là, rien ne l'inquiète, parce que hors de là, elle ne tient à rien, ni ne veut rien. Par une conséquence toute naturelle, autant que ce désir du Salut contribue au repos de l'âme chrétienne, autant contribue-t-il à sa sanctification : car si c'est un désir véritable, comme il doit être, c'est un désir efficace qui, dans la pratique, nous fait éviter avec un soin extrême tout ce qui peut nuire, si peu que ce soit, à notre Salut, et nous applique sans relâche à toutes les œuvres capables de nous l’obtenir. Or ces œuvres, ce sont des œuvres saintes et sanctifiantes : et voilà comment le désir du Salut nous sauve. Et que pouvons-nous désirer d’autre avec plus d'empressement et d’ardeur, que ce bien qui seul nous suffit, et sans lequel nul autre bien ne peut nous combler ?



Chapitre 4
L’INCERTITUDE DU SALUT

Terrible incertitude que cette affaire si essentielle de mon Salut ! Je suis certain que Dieu veut me sauver, je suis certain que je puis me sauver. Mais me sauverai-je ? car de tous les hommes qui vivent sur la terre, en est-il un qui sache s'il est digne de haine ou d'amour ? quel sera le terme de ma course ? sera-ce le ciel ou l'enfer ? Ce ne sont point là de ces craintes scrupuleuses dont les âmes timorées se tourmentent sans raison ; ce ne sont point de vaines terreurs : combien de réprouvés ont longtemps mieux vécu que moi et paraissaient être plus en sûreté que moi et ont finalement commis des fautes qui les ont damnés ?
En dérobant à notre connaissance l’issue de notre destin, les vues de Dieu n’en sont que plus saintes et salutaires, pourvu que nous sachions en profiter. Dieu veut nous préserver de la négligence où nous tomberions, si nous avions une certitude absolue de notre prédestination ou de notre réprobation. Car l'un et l'autre, ou plutôt l'assurance de l'un et de l'autre, nous porterait à un total relâchement. Dieu veut que « par de bonnes œuvres, suivant l’avis de Saint Pierre, « nous nous étudiions de plus en plus à rendre sûre notre vocation et notre élection ; car c’est ainsi qu’il nous sera largement accordé l’entrée dans le royaume de Jésus-Christ »¹. Dieu veut que nous nous humiliions sans cesse sous sa main toute-puissante, comme un criminel qui attend une sentence d'absolution ou de mort, et qui, prosterné aux pieds de son juge, n'omet rien pour le toucher et obtenir grâce. Dieu veut que nous vivions dans une continuelle défiance de nous-mêmes. Par là, l'incertitude où nous sommes de notre Salut, tout effrayante qu'elle puisse être, bien loin d'être nuisible et dommageable, deviendra utile et profitable.
Du reste, nous ne devons pas perdre confiance, et ne pas oublier que nous ne pouvons non seulement nous sauver sans Dieu, mais que par Dieu ; et parce que Dieu veut notre Salut et ne nous refuse aucun des secours nécessaires, voilà ce qui doit nous rassurer et calmer nos inquiétudes. Dieu veut que nous les jetions toutes en Lui. C’est pourquoi, sans présumer de ses miséricordes, nous pouvons défier tous les ennemis de notre âme, et dire avec le psalmiste : « Le Seigneur est ma lumière, Il est ma défense ; de quoi aurais-je peur ? Quand je marcherais au milieu des ombres de la mort, mon cœur n'en serait pas ébranlé, parce que mon espérance est dans le Seigneur et qu’il est auprès de moi. Je ne veux de lui qu'une chose, et je la chercherai et tâcherai de la mériter : c'est d'être avec lui pendant tous les siècles des siècles dans sa sainte maison et dans le séjour de sa gloire »¹. C'est là que se portent tous mes désirs : tout le reste ne m'est rien.
Confiance chrétienne, mais qui, pour être chrétienne, doit avoir ses règles, et ne pas aller au delà de certaines limites. Car il y a des gens d’une sécurité merveilleuse, ou plutôt d'une présomption énorme touchant leur Salut. Ce ne sont pas tous, à vrai dire, des athées et des impies, des pécheurs, des débauchés et des voleurs ; il en est même de fort honnêtes selon le monde. Quelques pratiques communes de prières orales dont ils s'acquittent avec beaucoup de négligence et de tiédeur, voilà à quoi se réduit toute leur religion. Jamais ils n'élèvent leur âme vers Dieu, et ne s'entretiennent affectueusement avec Lui. Tandis que saint Paul qui fut ravi jusqu’au troisième ciel, qui était crucifié au monde et pour qui le monde était crucifié, avait peur qu’après avoir prêché aux autres, il ne soit réprouvé lui-même². Saint Paul tremble ; et mille gens dans le monde, tout au plus chrétiens, et chrétiens encore très imparfaits, se tiennent en assurance ! Il faut, ou que saint Paul ait été dans l'erreur, ou que nous y soyons ; ne pouvant pas soupçonner l’Apôtre de se tromper, c'est donc à nous d'être sans cesse sur nos gardes. Toute notre application ne suffira pas pour nous mettre dans une pleine assurance, et, quoique nous fassions, nous aurons toujours sujet de craindre : car il sera toujours vrai que les voies de Dieu sont incompréhensibles, et ses jugements impénétrables. Mais Il aura toujours égard à nos supplications, à notre zèle, à nos bonnes œuvres que requiert notre Salut que Dieu a fait dépendre après sa grâce, de notre fidélité. Si ce n'est pas assez pour enlever toute défiance de soi-même, c'est assez pour affermir et soutenir notre espérance en la miséricorde divine. Ce sage mélange de défiance et d'espérance sert de gardien et préserve des deux extrêmes à éviter : une défiance excessive et une espérance présomptueuse. Par là on attirerait sur soi la double bénédiction que le Prophète a promise au juste qui, tout ensemble, craint le Seigneur et se confie en Lui.


Chapitre 5
DIEU VEUT LE SALUT DE TOUS LES HOMMES

Dieu veut-il me sauver ? Ou ne le veut-il pas ? A s’en tenir à la vraie foi, je dois dire sans hésiter que Dieu veut mon salut, et qu'il le veut sincèrement, parce qu'il veut sincèrement le salut de tous les hommes.
Rien ne nous a été enseigné en des termes plus formels dans les divines Écritures. Ainsi en la 2° lettre de saint Pierre, il est dit que « Dieu ne veut pas qu'aucun homme ne périsse »¹ ; mais il veut au contraire que tous se sauvent. C'est pour cela même qu'il use de patience envers les pécheurs afin que tous parviennent au Salut. Si, à la vérité il y aura peu d'élus, c'est-à-dire que peu parviendront au Salut, c’est parce que les autres n'auront pas bien usé, comme ils le pouvaient et comme ils le devaient, des grâces que Dieu, de toute éternité, leur avait préparées, et des moyens qu'il leur avait fournis dans leur existence présente. Ainsi parmi les réprouvés, il n'y en aura donc pas un seul qui puisse imputer à Dieu sa perte ; mais ils seront forcés de se l'imputer à eux-mêmes, en reconnaissant qu'il ne tenait qu'à eux de se sauver, et que Dieu ne les a point laissés manquer des secours nécessaires pour arriver au terme bienheureux où Il voulait les conduire.
Dieu a envoyé son Fils pour être le Médiateur, le Rédempteur, le Sauveur de tous les hommes qui ont déjà vécu en ce monde, ou qui y vivront, et ce jusqu'à la fin du monde : si bien que, de même qu'il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, de même il a voulu que le Sang de Jésus-Christ se répandît, sans aucune exception, sur tout le genre humain, et qu'il effaçât toutes les iniquités de la terre.
Voilà ce que nous enseigne la Bible. Et il est bien étrange qu'il se trouve des gens qui, sur cela, deviennent ingénieux contre leur propre intérêt, et qui, par de vaines subtilités, nient en Dieu la volonté universelle du Salut.
Le monde n’a pas été partagé en deux : ceux que Dieu a choisis et favorisés et ceux qu'il a rejetés et entièrement délaissés. Un tel partage fait injure à la miséricorde infinie qui remplit tout l'univers, et l’apprécie mal ; c’est offenser Dieu, le Créateur, le Père commun de tous les hommes, que de fermer à certains hommes l’amour de Dieu qui est ouvert à tous, et dont personne n'est exclu, s’il ne s'en sépare par sa propre faute. Goûtons dans le silence de la méditation cette vérité si aimable ; nous y trouverons non seulement un solide appui et un secours assuré pour notre foi, mais encore un réconfort pour notre vie intérieure.
Car, dans la vive persuasion de cette vérité, nous ne pouvons qu’adorer la bonté de Dieu, l'admirer et y mettre notre confiance ; je me jette, ou pour mieux dire, je me précipite dans cette providence universelle qui embrasse toutes les nations, toutes les conditions, tous les états. Je vais à Dieu, et, dans un sentiment d'amour et de reconnaissance et je lui dis avec le Prophète : « O mon Dieu ! ô ma miséricorde ! » Je mesure l’immensité de sa charité, ou j’essaie de la mesurer. Et pour reprendre les paroles de Saint Paul, j'en considère la hauteur, la profondeur, la largeur, la longueur. Toutes ces pensées me confondent, et je ne puis assez m'émerveiller de voir que cette charité divine s'étend jusqu'à moi ; jusqu'à moi créature ingrate et rebelle, jusqu'à moi pécheur endurci et digne des plus rigoureux châtiments du ciel…
Mais à l’opposé, par une logique identique, si je doute de cette volonté de Dieu touchant mon Salut, et celui de tout homme, que deviendrai-je ? Toute mon ardeur s'amollira, toute ma ferveur s'éteindra ; plus de pénitence, plus de bonnes œuvres : et pourquoi ? parce que je ne saurai pas si mon repentir et mes bonnes œuvres pourront contribuer à mon Salut. Est-il rien en effet qui doive plus dérouter la vie chrétienne, que cette pensée : Dieu peut-être veut me sauver, mais peut-être aussi ne le veut-il pas ? Alors comment saurais-je si tous mes efforts, ma fidélité me seront utiles, si je ne sais pas si Dieu veut me sauver, condition essentielle pour être sauvé ? Rien ne pourrait me toucher, ni la gloire du ciel, le bonheur des saints, ni les terribles jugements de Dieu, ou les tourments de l'enfer, aucune pratique religieuse ne pourrait me réjouir si je suis dans l’incertitude de mon sort éternel décidé arbitrairement par Dieu. Je me verrais au contraire exposé à la tentation de tout quitter, de tout abandonner, et de se laisser aller à sa bonne ou à sa mauvaise destinée.
En fait, Dieu veut ce Salut pour tous ; mais nous, le voulons-nous ? car si nous le voulons comme Dieu le veut, nous devons y travailler comme Dieu y travaille ; c’est-à-dire que nous devons user de tous les moyens qu'il nous présente, et n'en omettre aucun ; nous devons éviter tout le mal qu'il défend, et pratiquer tout le bien qu'il commande; nous devons veiller sans cesse à profiter de toutes les grâces qu’Il nous donne. Dire sans cela que l’on veut son Salut, c'est se contredire et s’abuser soi-même ; car vouloir le Salut et ne rien vouloir faire de tout ce que l'on sait indispensable au Salut, n’est-ce pas là, dans une même volonté, deux sentiments opposés et incompatibles qui se détruisent l'un l’autre ? En vrai nous nous tromperons toujours nous-mêmes et chercherons toujours à rejeter sur Dieu ce que nous devons n’imputer qu'à nous-mêmes, et qu'à la plus lâche et la plus profonde négligence.








Chapitre 6
POSSIBILITÉ DU SALUT POUR TOUS
Quand un homme du monde dit qu'il ne peut pas se sauver dans son état, c'est mauvais signe : car un des premiers principes pour se sauver, c’est de croire qu'on le peut.
Mais ce qui est plus grave, c’est que, persuadé, quoique faussement, que dans sa condition il ne peut faire son Salut, il y demeure cependant : car il est un autre principe non moins incontestable, c'est que dès qu'on ne croit pas pouvoir se sauver dans un état, il faut le quitter sans plus tarder. J’ai, dites-vous, des engagements indispensables qui m’y retiennent ; et moi je réponds que si ce sont des engagements indispensables, ils peuvent dès lors s'accorder avec votre Salut, puisque étant indispensables pour vous, ils sont pour vous de la volonté de Dieu, et que Dieu, qui veut tous nous sauver, ne peut vous engager dans une condition où votre Salut vous serait impossible.
C'est un langage mille fois rebattu dans le monde, de dire qu'on ne peut s’y sauver : et pourquoi ? parce que la vie qu’on y mène, nous détourne du Salut. Mais comment en détourne-t-il ? Est-ce par lui-même ? Cela ne peut être, puisque c’est un état où Dieu nous a appelé et où Il veut qu'on se sanctifie. Il donne par conséquent à chacun des grâces de salut et de sanctification, et non seulement des grâces communes à tous, mais des grâces propres et particulières que nous appelons pour cela grâces d'état. De plus, dans cette vie du monde, un nombre infini d'autres personnes avant nous ont vécu très chrétiennement, très saintement, et ont achevé leur existence par une fin heureuse.
Dieu ne peut être l'auteur d'une condition où l'on ne pourrait pas garder sa loi, ni s'acquitter des devoirs de la religion. Il faut donc conclure qu'il n'y a point d'état qui, de lui-même, soit opposé au Salut, à moins que cet état ne soit pas de Dieu mais une invention de la perversion humaine comme l’est la prostitution.
C'est le même commandement que Saint Paul adresse aux chrétiens de toutes conditions : « La volonté de Dieu est que vous deveniez saints »¹. Voilà pourquoi il recommandait à tous d'acquérir la perfection de leur état. D'où il est évident que Dieu, ordonnant ainsi de nous sanctifier dans notre état, quel qu'il soit, et voulant que par la sainteté de nos œuvres nous nous sauvions, la chose est en notre pouvoir, suivant cette règle que Dieu ne nous ordonne jamais rien qui soit au-dessus de nos forces…
Mais, pour aller au fond des choses, pourquoi ne pourrions-nous pas accorder les devoirs de notre état et ceux de la religion ? Le service du monde, autant qu'il se rapporte à notre condition, n'est pas contraire au service de Dieu. Car, quoi que nous puissions alléguer, trois vérités sont incontestables : 1° Que les devoirs du monde et ceux de la religion ne sont pas incompatibles. 2° Qu'on ne s'acquitte jamais mieux des devoirs du monde, qu’en s'acquittant bien des devoirs de la religion. 3° Qu'on ne peut même remplir ceux de la religion, sans s'acquitter des devoirs du monde : et voilà de quelle manière nous pouvons et nous devons pratiquer cette excellente morale du Sauveur des hommes : « rendez à César — c'est-à-dire au monde — ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu »². L'un n'est pas ici séparé de l'autre. Par où nous voyons, selon la pensée de notre divin Maître, qu'il n'est donc pas impossible de servir tout à la fois, et conformément à notre état, Dieu et le monde ; Dieu pour lui-même, et le monde en vue de Dieu.
J'ai ajouté, et c'est une vérité fondée sur la raison et l'expérience, qu'on ne s'acquitte jamais mieux de ce qu'on doit à son état et au monde, qu'en s'acquittant bien de ce qu'on doit à Dieu, parce qu'alors tout ce qu'on fait pour son état et pour le monde, on le fait pour Dieu et dans l'esprit de Dieu ; or, le faisant dans l'esprit de Dieu et pour Dieu, on le fait avec une conscience beaucoup plus droite, avec un zèle plus pur et plus ardent, avec plus d'assiduité, de régularité, de probité. Un troisième et dernier principe, non moins vrai que les deux autres, c'est qu'on ne peut même s'acquitter pleinement de ce qu'on doit à Dieu, si l'on ne s'acquitte de ce qu'on doit à son état et au monde, puisque, dès qu'on le doit au monde et à son état, Dieu veut qu'on y satisfasse, et c'est là une partie de la religion.
De tout ceci concluons que si notre état nous détourne du Salut, ce n'est pas par lui-même, mais par notre faute : car, loin d’être un obstacle au salut, c'est au contraire la voie du salut que Dieu nous a marquée. Nous devons tous aspirer au même terme, mais nous ne devons pas y arriver tous par la même voie. Chacun a la sienne : or la nôtre, c'est l'état que Dieu nous a choisi ; et en nous y appelant, il nous dit : « Voilà votre chemin, c'est par là que vous marcherez »¹.Tout autre ne serait pas si sûr pour nous, dès lors qu'il serait de notre choix personnel, sans être celui de Dieu.
Comment donc et en quel sens est-il vrai qu'on ne peut se sauver dans son état ? C'est par la vie qu'on y mène et qu'on veut mener, laquelle ne peut s’allier au Salut : mais on peut y vivre autrement et on doit y vivre autrement. Mon travail — dira-t-on — est si abondant qu’il fait oublier les vérités éternelles, négliger les pratiques religieuses, le soin du Salut. Le remède, ce serait de ménager chaque année, chaque mois, chaque semaine, et même chaque jour, quelque temps pour se recueillir et pour rentrer en soi-même. Ce temps ne ferait pas défaut et on saurait assez le trouver, si l'on y était bien résolu ; mais pour cela, il faudrait prendre un peu sur soi, et c'est à quoi on ne s'est jamais décidé. On se livre à des occupations tout humaines, on se laisse accaparer par elles, la tête en est sans cesse remplie; le souvenir de Dieu s'efface, et on pense à tout, sauf à se sauver…
Il n’est donc point question pour nous sauver, de changer d’état. Souvent même, comme nous l’avons déjà observé, ce changement pourrait être préjudiciable au Salut, parce que le nouvel état qu'on suivrait ne serait point selon Dieu, choisi et voulu par Lui.
Il n'est pas question non plus de renoncer absolument au monde, et de nous retirer dans la solitude pour ne s’occuper que des choses éternelles, et ne s’exercer qu’aux exercices intérieurs de l'âme. Cela est bon pour un petit nombre à qui Dieu inspire cette résolution, et à qui il donne la force de l'exécuter ; mais qu’en serait-il de la société humaine, si chacun prenait ce parti ? Rien de plus sage et de plus raisonnable que cette règle de saint Paul, lorsqu’il écrivait aux premiers croyants nouvellement convertis : « Mes frères, demeurez dans les mêmes conditions où vous étiez quand il a plu à Dieu de vous appeler »¹ ; c’est comme s'il leur avait dit : dans les conditions où vous étiez, vous pouvez être chrétiens et vivre en chrétiens ; car ce n'est pas précisément à la condition de vie que la qualité de chrétien est attachée. Or, vivant en chrétiens et pratiquant l’Évangile dans votre condition particulière, vous vous sauverez, puisque c'est de cette vie chrétienne et de cette fidèle observation de la loi que le Salut dépend. Être, au milieu même du monde, continuellement en guerre avec le monde, se défendre contre ses attraits, ne pas suivre ses maximes, repousser ses exemples, ne pas se laisser emporter par le tourbillon des affaires, est chose difficile, il est vrai ; mais en matière de Salut, à raison de son importance, il n'y a point de difficulté qui puisse nous servir de légitime excuse. Bien plus : ces difficultés à vaincre et ces efforts à faire, ce sont les moyens propres de notre Salut. Chaque condition a ses peines ; et la Providence l'a ainsi réglé, afin que dans toute condition il y eut des sujets de mérite par la pratique de cette abnégation évangélique en quoi consiste le vrai christianisme, et par conséquent le Salut.








Chapitre 7
VOIE ÉTROITE DU SALUT

L'Évangile de Jésus-Christ dépasse la raison ; mais on peut dire en même temps qu'il n’est rien de plus raisonnable : c'est la droiture et la vérité même. Il ne déguise point, il ne flatte point. Ce qui peut se faire sans peine, il le représente tout aussi aisé qu'il l'est ; et ce qui porte avec soi quelque difficulté, il le propose comme difficile, et ne cherche point à l'adoucir par de fausses illusions.
Ordinairement, on ne découvre pas d'abord à un homme tous les obstacles qui pourraient le détourner d'une entreprise ; au contraire on lui en cache une partie, afin de ne pas l’effrayer et l’en détourner. L'Évangile n'use point de ces prudences à l’égard du Salut ; il nous déclare tout de suite que c'est une affaire qui demande les plus grands efforts.
Le Sauveur des hommes n'a rien omis pour nous le faire entendre. Il a mille fois insisté sur ce point. S'il parle de la voie du Salut, il s'écrie ; que cette voie est étroite ! S'il parle du royaume que son Père nous a préparé, et dont la possession n'est autre chose que le salut, il nous avertit qu'on ne l'emporte point sans violence.
Si, pour nous donner de ce Salut des images concrètes, il use de comparaisons. Il nous le fait entrevoir comme un somptueux édifice, mais dont la construction est immensément coûteuse ; comme un trésor caché, mais qu’on ne trouve qu'à force de remuer la terre et de creuser ; comme une pierre précieuse, mais qu'on n'achète qu'en se dépouillant de tout le reste… voilà le chemin que Jésus-Christ nous a ouvert. Il n'y en a point d'autre, ni jamais il n’y en aura d’autre.
Or nous éprouvons combien nombreuses sont les épreuves de ce chemin, et combien il est difficile à le garder, surtout dans l'extrême faiblesse où nous sommes. C'est pourquoi le même Fils de Dieu ne nous a pas dit simplement : « Entrez dans ce chemin », mais : « Efforcez-vous d'y entrer »¹, excitez-vous, animez-vous, et renouvelez sans cesse votre courage pour y avancer et y persévérer.
On me dira que cette morale est bien sévère ; eh ! Qui en doute ? Nous en convenons ; nous ne prenons point en l’annonçant, de circuits, ni de détours ; nous sommes prêts, ainsi qu'il nous est ordonné, de la publier sur les toits. Mais du reste, avec toute sa sévérité, cette morale subsiste toujours telle que nous l'avons reçue, et toujours elle subsistera. Tout cela est rigoureux, il est vrai ; mais il n'est pas moins vrai, quelque rigoureux que tout cela soit, qu'il ne nous est pas permis d'en rien retrancher ; il n'est pas moins vrai que quiconque refuse de s'assujettir à tout cela est dans la voie de la perdition, et qu'il n'y a point de salut pour lui ; il n’est pas moins vrai que de prétendre modérer tout cela, expliquer tout cela par des interprétations favorisant la cupidité de l'homme et flattant nos inclinations sensuelles, c'est se tromper soi-même, et tromper ceux qu'on entraîne dans la même erreur ; et qu'en se trompant ainsi soi-même et trompant les autres, on se damne et on les damne avec soi. Voilà ce qui ne peut être contesté, dès qu'on a quelque peu de morale chrétienne ; et comme les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Église de Jésus-Christ, je puis ajouter que jamais toutes les ruses ni tous les prétextes de notre amour-propre ne prévaudront contre ces principes évangéliques, et contre les obligations étroites qu'ils nous imposent. Le ciel et la terre passeront, mais la parole du Seigneur ne passera point. Or il nous a dit en venant parmi nous : « Ce n'est point la paix, ni un repos oisif que je vous apporte, mais je viens vous mettre le glaive à la main »¹ ; je viens vous apprendre à vaincre tous les ennemis de votre Salut, et surtout à vous vaincre vous-mêmes. N'espérons pas changer cet ordre de la divine sagesse ; mais, pour nous y conformer, pensons plutôt à nous changer nous-mêmes.
On me demandera : Qui pourra donc se sauver ? ceux qui pratiqueront l'Évangile. On ira plus loin, et on me demandera : Qui pourra le pratiquer, cet Évangile dont la morale est si pure et la perfection si élevée ? ceux qui, par une volonté ferme et inébranlable, aidée de la grâce, s'y détermineront fortement. Mais on ne s'en tiendra pas encore là, et l'on me demandera enfin : Qui pourra se déterminer à une vie aussi réglée et aussi laborieuse que celle que nous prescrit l’Évangile ? ceux qui, par une solide et fréquente réflexion, se seront bien rempli l'esprit et bien convaincus de l’importance du Salut. Car quoique je l'aie déjà remarqué plus d'une fois, je le redis et je ne puis trop le redire, c'est de là que tout dépend ; c'est-à-dire de cette vive persuasion, de cette vue toujours présente, de cette idée du Salut comme de l'affaire capitale, comme de l'unique affaire, comme d'une affaire qui seule, ou par son succès, doit faire notre bonheur souverain, ou par sa perte, notre souverain malheur. Voilà le ressort qui remuera toutes les puissances de notre âme ; voilà, après la grâce du Seigneur, le premier mobile d'où nous recevrons ces grandes motions auxquelles rien ne résiste. Tellement que, quelque combat qu'il y ait à soutenir et quelques nœuds qu'il y ait à rompre, quelques charmes que le monde présente à nos yeux pour nous attirer et nous attacher, rien désormais ne nous touchera, ne nous ébranlera, ne nous retiendra : pourquoi ? Parce que dans notre estime, nous ne mettrons rien en parallèle avec le Salut…
Tant que cette pensée occupera le croyant et que, pour la conserver, il la renouvellera souvent et se la rappellera, j'ose dire qu'alors il sera comme invulnérable et invincible. Il réprimera les passions les plus violentes, il détruira les habitudes les plus enracinées, il se raidira contre toute considération humaine, contre les attraits des plaisirs ; il s'adonnera aux exercices de la religion, sans en négliger aucun, ni par mépris, ni par délicatesse, ni par respect humain ; il les pratiquera fidèlement, exactement, constamment…
Ne cherchons, ni par une rigueur excessive, à rétrécir le chemin du Salut jusqu'à le rendre impraticable, ni par un relâchement trop facile, à l'aplanir et à l'élargir jusqu'à lui ôter toute sévérité et tout mérite : l'un nous conduirait au désespoir, et l'autre nous perdrait par une trompeuse confiance.
Prenons le juste milieu de l'Évangile, et, sans donner dans aucune extrémité, souvenons-nous que la voie du ciel n'est point si étroite qu'on ne puisse pas y marcher ; mais aussi qu'elle l'est assez pour demander toute notre constance, et pour exercer toute notre vertu.
Cependant, pour la consolation de ceux à qui le zèle de leur Salut inspire de suivre cette voie et d'y avancer, voici ce que j'ajoute, et ce que je puis appeler le miracle de la grâce. Car une expérience de tous les siècles depuis Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur de notre foi, a fait connaître que cette voie, tout épineuse qu'elle est, devient d'autant plus douce qu'on y cherche moins de douceurs, et qu'on s'assujettit avec moins de ménagement et moins de réserve à ses austérités les plus mortifiantes. C’est ce que nous dit Jésus-Christ quand il déclare que son joug est doux et son fardeau léger ; et en nous invitant à le prendre, il nous a promis que nous y trouverons la paix. Ces termes de joug et de fardeau marquent de la difficulté et de la pesanteur ; mais avec toute sa pesanteur, ce fardeau devient léger, et ce joug devient doux, dès que c'est le joug et le fardeau du Seigneur : pourquoi ? parce que la grâce y répand toute son onction, et qu'il n'est rien de si pesant ou de si amer dont cette onction céleste n'adoucisse l'amertume, et qu'elle ne fasse porter avec une sainte allégresse.
On est surpris, et, pour ainsi dire, on ne se comprend pas soi-même, tant on se trouve différent de soi-même. Au premier aspect de la voie étroite du Salut, tous les sens s'étaient révoltés, et à peine se persuadait-on qu'on pût y faire quelques pas ; mais du moment qu'on y est entré avec une ferme confiance, les épines, si j'ose user de ces figures, se changent en fleurs, et les chemins les plus raboteux s'aplanissent : Ah ! Seigneur, s'écriait un grand saint, vous m'avez heureusement trompé. En m'enrôlant dans votre milice, je m'attendais, selon les principes de votre Évangile, à des assauts et à une guerre où je craignais que ma faiblesse ne succombât. Je me figurais une vie triste, pénible, ennuyeuse, sans repos, sans goût ; et jamais mon cœur ne fut plus content, ni mon esprit plus calme et plus libre. Combien d'autres ont rendu le même témoignage ? mais le mal est qu'on ne les croit pas, et qu'on ne veut pas se convaincre pour l’avoir éprouvé soi-même.
Transmis par Admin Actif Mardi 28 Février 2006 (1279 lectures)
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