Le Coeur de Lourdes - 2ème partie.
Préface
Chapitre 1 : Quand on les a connus…
Chapitre 2 : Sociaux parce que brancardiers
Chapitre 3 : L’hommage suprême
Chapitre 4 : Le mineur
Chapitre 5 : Douce résignation...
Chapitre 6 : Tous les renoncements
Chapitre 7 : Le sang du cœur
Chapitre 8 : Les uns pour les autres
Chapitre 9 : La grâce suprême
Chapitre 10 : Hosanna !
Préface
Saint Laurent fut diacre de l’Église de Rome sous le pape Sixte II et l’empereur Valérien. Après le supplice du pape, il fut arrêté et sommé par l’empereur de livrer toutes les richesses de l’Église. Ayant déjà distribué aux pauvres ce qu’il avait, il demanda un délai de trois jours. Alors il convoqua tout ce qu’il put de pauvres, de malades, de boiteux, d’infirmes, et quand on vint lui réclamer les fameux trésors de l’Église, il montra tous ces malheureux et s’écria : « Voilà les trésors de l’Église ! » On pourrait dire la même chose des malades de Lourdes qui sont les « trésors » de la Vierge miraculeuse. Et ils sont bien en effet les privilégiés de la Vierge Marie qui les comble des plus belles grâces. Ce n’est pas toujours la guérison désirée et attendue, mais toujours une grâce de bonté et de charité qui s’épanouit dans la soumission à la volonté de Dieu. C’est comme si Notre-Dame de Lourdes voulait remercier tous ces blessés de la terre pour leur réponse à son invitation à prier et à faire pénitence pour les pécheurs. Car en fin de compte, ce sont bien ces derniers qui sont les plus à plaindre parce qu’ils sont en danger de perdre non la vie ou la santé, mais leur âme.
Cette deuxième partie du « Cœur de Lourdes » donne le témoignage d’hospitaliers et de malades qui racontent les merveilles de la Grâce dont ils furent les heureux témoins ou les héroïques bénéficiaires. Puissent ces pages extraites du livre remarquable de l’abbé René Gaell donner au lecteur le vrai sens de la vie et de la souffrance et lui faire découvrir un peu la paix et le bonheur de ces martyres de la maladie qui, dans leur malheur même, semblent avoir déjà entrevu le bonheur infini que Dieu prépare à ses élus après cette vie.
Philippe NAHAN
Chapitre 1
Quand on les a connus…
J'ai voulu connaître, avoua un religieux américain, l'état d'âme d'un brancardier et provoquer chez lui des confidences susceptibles de fixer dans mon esprit les pensées qui guidaient ses actes et le vrai mobile qui les inspirait. Je le savais réfractaire aux éloges, mais je me demandais quelle réponse il allait faire à l'expression, d'ailleurs très sincère, de mon admiration.
— Ne vous arrive-t-il pas de rencontrer des malades qui vous remercient avec attendrissement de ce que vous faites pour eux ?
— Oui, quelquefois. Mais soyez bien assuré que, moi, je ne manque jamais d'éprouver, à leur égard, un sentiment de profonde reconnaissance.
— Pourtant, c'est vous qui donnez, et eux qui reçoivent ! » Il eut un sourire de charmante ironie et protesta :
— En apparence, oui. En réalité, c'est nous, vous entendez bien, nous seuls qui sommes leurs obligés ; et vous allez comprendre pourquoi :
« II y a six ans, je venais ici pour la première fois, en passant, comme un bon touriste amateur, désireux de jeter un coup d'œil sur le spectacle de Lourdes, si curieux, même pour les indifférents. J'étais un croyant quelconque, capable de prier une demi-heure devant la Grotte, de m'émouvoir en présence des manifestations de la foule et même de plaindre ces malheureux dont je voyais les pauvres misères étalées sous mes yeux où montaient parfois des larmes de pitié. Un croyant, mais avec cela un parfait égoïste. L'émotion passée, je reprenais ma petite existence tranquille, sans garder de cette vision douloureuse d'autre impression que celle d'un choc passager au cœur : j'avais pleuré comme on pleure au théâtre à la vue d'une scène pathétique, et j'estimais que c'était suffisant pour me prouver à moi-même la sincérité de mes sentiments.
Cependant, comme le spectacle de toutes ces souffrances tracassait mon bien-être, je me demandais pourquoi cette mise en scène inutile ? Car je savais bien que parmi tant d'épreuves terribles, bien peu trouvent ici le miracle libérateur. Cette fois-là, je quittai Lourdes avec, au fond du cœur, un indéfinissable sentiment qui n'était pas du regret, mais semblait pire encore. Chose étrange ! Dans la charmante station balnéaire où j'achevais mes vacances, une pensée tenace et bizarre obsédait mon esprit : « Pourquoi tous ces malades à Lourdes ?» Et je ne comprenais pas. Disons mieux : je refusais de comprendre.
L'année suivante, au moment de régler les conditions de ma villégiature d'été, je me sentis inquiet, en proie à la plus incompréhensible des hésitations. J'essayais de prononcer des noms de villes mondaines où je savais devoir trouver, avec le repos, les plus agréables distractions. Et chaque fois que je me disposais à fixer mon choix, un mot s'imposait à ma pensée, dont les syllabes se dressaient comme une haute barrière entre mon désir de bien-être et mon devoir de vrai catholique : Lourdes !
J'essayai de lutter contre l'obsession, de repousser le cauchemar. Efforts inutiles ! Dans cette lutte de mon égoïsme contre le sacrifice, pénible mais si beau, je me sentais vaincu d'avance. Ma femme, à qui je fis part de mes doutes, les bouscula d'un mot : « J'y pensais, me dit-elle ; c'est là que nous devons aller. Tu seras brancardier, je serai infirmière. Si tu savais comme j'en ai assez de flâner sur les plages où la consigne est de s'ennuyer bêtement sous prétexte de se distraire. » Je jouai l'étonnement, mais, en réalité, cette décision répondait au secret désir qui me tourmentait. Et c'est ainsi que nous avons convenu de passer un mois à Lourdes.
...Inutile, n'est-ce pas, de vous conter comment, dès le second jour, je fus entraîné vers l'Hospitalité ; comment, surtout, j'y fus accueilli. Ah ! la bête humaine essaya bien de se cabrer, les premiers jours. Pensez-donc : se lever tôt et parfois ne pas se coucher ! Je connus même, un jour, la lâche tentation de me dérober ! Mais le sentiment de l'honneur fut plus fort — l'honneur d'un croyant si voisin de l'esprit de foi. Et voilà quatre ans que ça dure ! Maintenant je suis le plus heureux des hommes.
La Sainte Vierge m'a fait avaler une potion amère : quel fameux apéritif et quel tonique ! Ah ! vous me de-mandiez tout à l'heure si quelquefois les malades nous remercient de nos soins ! Cela m'est arrivé, il y a trois jours. Je venais de déposer dans son lit un malheureux dont tout le corps n'était qu'une plaie. A peine couché, il me regarda avec des yeux pleins de larmes : « Vous souffrez, mon pauvre ami ?
— Non, je suis ému de ce que vous faites pour moi et si vous saviez comme je vous suis reconnaissant ! » Alors, bouleversé, je lui pris les deux mains.
— Non ! ne dites pas ça ! Pour l'aide si naturelle que je viens de vous donner, si vous saviez quel service immense vous m'avez rendu !
— Quel service ? demanda-t-il étonné.
— Oui, vous avez fait de moi un homme, un chrétien tel que la Vierge veut que nous le soyons. » II me regarda encore sans comprendre. Mais sentant que le merci de mon cœur devait trouver une autre expression que celle des paroles, je me penchai vers lui et je l'embrassai comme un frère.
Chapitre 2
Sociaux parce que brancardiers
L'an dernier, à l'arrivée d'un train du Midi, on débarque un paralytique dont la colonne vertébrale fut broyée dans je ne sais quel accident du travail.
Il est nettement incroyant, le proclame très haut et s'en fait gloire. Autour de lui, beaucoup s'indignent et quelques-uns se scandalisent. « Alors, que vient-il faire à Lourdes ? » Un brancardier intervient : « C'est moi qui l'amène ». En effet, il s'est chargé des frais du voyage. C'est affaire entre lui et le directeur du pèlerinage. Tous deux savent regarder plus haut et plus loin que les horizons limités de la prudence humaine. Ils ont songé que cet infirme, plus blessé encore de l'âme que du corps, est de ceux à qui la Vierge réserve ses plus ardentes tendresses. A première vue l'entreprise, en effet, semble téméraire et le succès problématique. Qu'importe ? le miracle, quel qu'il soit, requiert l'audace dans la confiance.
Le prêtre et l'hospitalier n'en manquent pas, et ils le prouvent. Quant à la manière dont Notre-Dame de Lourdes entend faire cette conquête, ils n'en ont pas souci. Ils déclarent : « Nous ignorons par où la Patronne accrochera notre malade ; c'est son affaire. Mais ce dont nous sommes certains, c'est qu'Elle l'attendait chez Elle et qu'il y aura du nouveau. »
Quand on débarque cet étrange pèlerin, c'est, à l'adresse des brancardiers qui le descendent du train, une bordée de reproches violents et d'injures.
Ce sont de vilains b..., des bourreaux qui prennent plaisir à le torturer, des sauvages qui s'amusent à le voir souffrir... Ils encaissent tout sans broncher. Ils savent que l'heure n'est pas aux paroles, même apaisantes. Par cet exalté, toute expression de pitié serait accueillie comme un outrage à son malheur. Le devoir est donc de se taire et de déployer le maximum de patience calme et silencieuse.
Transport du brancard, traversée des voies au petit pas, mouvements rythmés pour éviter les secousses. Les vociférations s'accroissent. L'homme s'est promis d'exaspérer ce calme qui le démonte. C'est d'ailleurs peine perdue. Et quand, enfin, on dépose — avec quelles précautions ! — le fardeau hurlant sur l'ambulance, tout à coup, à la stupéfaction unanime, c'est le silence. Les yeux désorbités ont adouci, soudain, leurs regards. Les traits se détendent et sur ce visage, tout à l'heure grimaçant d'une furieuse colère et contracté de haine, brusquement un sourire s'épanouit.
Le cœur, touché jusqu'en ses fibres profondes et retourné subitement par la grâce de la charité, envoie aux lèvres ce mot qui est l'expression vigoureuse d'une émotion imprévue :
— Ah ! tout de même ! quels braves types vous êtes !
Et le voilà maintenant qui s'humilie au souvenir des insolences et des gros mots dont il vient de doucher les impassibles brancardiers. Il essaie de se redresser ; il les appelle ; il est impatient de leur crier ses regrets.
— Tout de même ! non ! tout de même ! faut-il que je sois un fameux mufle pour avoir traité ainsi des hommes si gentils ! » Aux deux hospitaliers demeurés près de lui il tend les mains.
— Sans vous commander, faites venir les messieurs qui m'ont porté. Je veux leur dire merci. Je ne peux pas m'en aller comme ça. » On lui fait observer que le temps presse et que, d'ailleurs, les « messieurs » sont occupés à débarquer d'autres malades et puis, qu'il peut être bien tranquille. Ici on encaisse tout avec le sourire : compliments ou gros mots, c'est le même prix.
Mais l'infirme repentant ne se considère pas comme absous.
— Au moins, dites-leur qu'il ne faut pas m'en vouloir... que je leur fais mes excuses, parce que moi, vous comprenez, je ne savais pas qu'il y avait des gens si chic pour continuer de rendre service quand on les insulte. »
L'auto démarre, mais il n'a pas achevé sa confession. Voilà maintenant que l'émotion le gagne et qu'il pleure. Ce cœur féroce, où si longtemps gronda la haine, redevient un cœur humain qui s'attendrit et s'ouvre aux appels de la bonté. Et le chef de service, grimpé sur le marchepied pour surveiller son chargement douloureux, l'entend confier à ses voisins de brancard :
— Ah ! tout de même ! C'est des rudes bourreurs de crâne ceux qui nous parlent toujours de fraternité et nous laissent crever de faim et de misère. Toujours des boniments et pas un geste pour nous aider. Ici c'est une autre affaire : ils ne vous promettent rien et vous donnent tout. Non ! mais... a-t-on idée de ça ? Ils ne me connaissent pas ; je leur flanque une bordée de sottises à la figure. Et rien... pas un mot pour m'attraper ! Au contraire ! pendant que je déballais toutes mes bêtises, j'en ai entendu un qui disait à son copain ; « Pauvre diable ! ça se comprend, après tout : il est tellement amoché ! Qu'est-ce que nous ferions à sa place ? » Ah non ! pour sûr, ces gens-là ne se fichent pas du monde ! »
Je cite ce mot tel qu'il fut prononcé, dans sa vulgarité vigoureuse. L'éloge est de valeur dans la bouche d'un révolté dont la fureur aveugle contre tout ce qui n'est pas « prolétaire » se brisa et se fondit en larmes attendries pour avoir rencontré, sous les traits des brancardiers de la Vierge, la bonté par quoi s'épanche le Cœur de Lourdes.
Chapitre 3
L’hommage suprême
Un matin, vers neuf heures, j'avais pris le service à la Grotte avec un camarade pour qui, depuis des années, j'avais une estime qui n'allait pas sans admiration. Je savais — nous savions tous — l'importance du rang social qu'il occupait dans le monde. Mais ce qui, pour nous, dépassait de beaucoup le prestige de sa situation, c'était la simplicité de ses manières, la conviction religieuse profonde qui transparaissait dans ses actes et la bonne grâce qu'il apportait à l'accomplissement des plus modestes besognes que les chefs lui confiaient. Chez lui, on sentait le désir permanent d'accepter et d'exécuter scrupuleusement toutes les formes du devoir et de pratiquer l'obéissance, non seulement avec bonne humeur, mais encore avec cet esprit d'humilité qui est l'apanage des grandes âmes.
C'était cela surtout que j'admirais, car chez ce gentilhomme de nom et de race, on devinait un caractère ardent, une fierté naturelle qui devaient lui rendre plus pénible qu'à beaucoup d'autres la soumission constante de sa volonté à des volontés étrangères.
Il arrive que dans l'immense service de l'Hospitalité, quelques heurts se produisent, entraînant d'inévitables petits froissements d'amour-propre contre lesquels les natures les plus dociles réagissent, quitte à rectifier d'un prompt sourire les instinctifs élans d'une mauvaise humeur passagère. A plusieurs reprises et en de telles circonstances, alors qu'une observation un peu brusque soulignait quelques maladresses, j'avais vu mon confrère marquer le coup, mais d'une simple contraction du visage, jamais d'un mot tendant à le disculper.
Et je me disais à part moi : « Pour " encaisser " avec ce calme, il faut un rude empire sur soi-même et un fameux esprit de foi ». Et je retenais avec admiration cette belle leçon d'obéissance, tout en me sentant bien incapable de la mettre en pratique de manière si parfaite.
Ce matin-là, l'affluence était énorme et le va-et-vient des malades de la Grotte aux piscines était particulièrement difficile à régler à cause du flot débordant qui ne cessait de renouveler ses vagues et de submerger les barrages de cordes établis pour assurer le passage des brancardiers. Il fallait ouvrir l'œil et prévoir les mille roueries des pèlerins qui ont si vite fait de tromper la surveillance et d'envahir les espaces interdits à la foule.
Pendant que j'exécutais de mon mieux cette difficile consigne, au point qui m'avait été indiqué, je vis, d'un clin d'œil, mon confrère en discussion avec un homme de haute taille qu'entouraient une dame et deux jeunes gens. A leurs gestes de protestation, je compris qu'ils s'obstinaient, malgré la défense que lui opposaient deux volontaires, à vouloir franchir le barrage. Très calme et sans se départir de son habituelle courtoisie, l'hospitalier, les bras étendus, les empêchait de pénétrer dans la place réservée. Mais l'homme, sans aucun souci des convenances — car ce n'était sûrement pas un pèlerin — déclara qu'il passerait quand même et qu'il se moquait d'une défense devant laquelle il ne capitulerait point.
Le ton était insolent et l'attitude provocatrice. On devinait qu'il n'entendait pas céder et que, pour cela, il n'hésiterait pas devant un scandale. D'ailleurs ses protestations, tout à l'heure faites à demi-voix, maintenant éclataient en clameurs furieuses.
Autour de lui, la foule s'indignait bruyamment et des hommes s'avançaient déjà pour mettre à la raison l'énergumène sans vergogne, lorsque mon confrère, sans perdre une minute l'admirable calme que nous lui connaissions, appela quatre brancardiers. A voix basse, tandis que l'autre continuait de vociférer, il leur donna un ordre. Je les vis se ranger face à l'individu et opposer à sa tentative d'irruption une barrière infranchissable. Alors, comprenant qu'il fallait céder devant cette force calme, et maté par une volonté irréductible, il fit quelques pas vers l'hospitalier. Celui-ci, sans même vouloir lui marquer son mépris, jugeant que cette pénible scène avait déjà trop duré, lui tourna le dos.
Mis en rage par cette attitude qui accentuait sa défaite, l'homme lui jeta dans un véritable hurlement, et par trois fois, cette injure ignoble : « Lâche ! Lâche ! Lâche ! »
D'un bond je fus devant lui, cédant à l'indignation et bien décidé à châtier une telle insolence. Mais avant que j'eusse ouvert la bouche, l'hospitalier m'avait arrêté d'un geste de souveraine autorité : « Non, me dit-il, je vous demande de ne rien dire et de ne rien faire. » Puis, me montrant la statue de la Vierge :
— Respectez sa présence qui est sacrée. » Aucune colère apparente ne l'agitait, mais ses traits pâlis révélaient l'émotion violente ressentie sous l'outrage.
Je regagnai mon poste et le service continua. Un ami qui travaillait près de moi me glissa ces mots : « Ça, mon cher, c'est de la haute école. S'entendre pareillement injurier et garder le silence par respect pour la Vierge et aussi par vertu, n'est pas à la portée de tous. C'est une fameuse leçon qu'il vient de nous donner. »
Une heure après, devant le Bureau de l'Hospitalité, on commentait l'incident. Impassible, comme toujours, notre confrère continuait de sourire. Parmi nous, il n'en était pas un qui n'admirât son attitude, car nous savions quel sacrifice énorme elle lui avait coûté. Un jeune, au sang bouillant, résuma en ces mots l'hommage que nous rendions tous, dans l'intime de nos pensées, à cette forme de courage que le monde ne comprend pas et qui réclame une force de caractère et un sens chrétien qui déconcertent les conceptions humaines : « Si j'avais été à votre place, je crois bien que je n'aurais pas pu me dispenser de châtier cet insolent. »
L'hospitalier répliqua : « Je vous comprends d'autant mieux que jamais de ma vie je n'ai tant éprouvé le besoin de gifler un homme. Seulement, on n'a pas si souvent l'occasion de faire pour la Patronne un geste digne d'Elle. Alors, mon cher ami, en pareille circonstance, je suis bien assuré que vous n'auriez pas agi autrement que moi. »
Et comme beaucoup, et le jeune homme tout le premier, semblaient en douter, il nous quitta sur ce mot :
— Allons, vous n'allez pas tout de même décerner une auréole de martyr à un confrère qui, pour une fois, a trouvé l'occasion de faire un peu plus que son devoir ? C'est une chance qu'on ne rencontre pas tous les jours. »
La patience héroïque ; fleur de bravoure chez les hospitaliers.
Chapitre 4
Le mineur
J’ai vu récemment, débarquer à la gare un mineur devenu infirme à la suite d'un accident de travail. Il s'était laissé porter à Lourdes sans conviction, pour obéir aux instances de sa femme. A l'arrivée du train et lorsqu'il fallut descendre, une inquiétude le saisit, qui ne dura guère. Il ne soupçonnait pas qu'il y eût, pour l'accueillir, des hommes aux bras robustes et au cœur si dévoué. Deux gars solides et bien « balancés » s'avancèrent pour l'empoigner. Conscient de son mal, il protesta : « Ne me touchez pas, je suis « amoché » des pieds à la tête et je n'aime point qu'on me bouscule ». L'un d'eux le rassura : « Est-ce que tu nous prends pour des débardeurs ? » II lui offrit une cigarette et continua, la voix émue : « Pauvre vieux frère ! Tu ne sais donc pas que nous sommes ici pour te servir. Passe tes mains autour de mon cou... n'aie pas peur, vas-y carrément ! » L'homme, devenu confiant, obéit sans hésiter. Une fois dans la civière il demanda : « C'est combien pour votre peine ? »
Le plus jeune, alors, se pencha vers lui et l'embrassa : « Voilà, mon camarade, maintenant on est quittes ». L'ouvrier, qui n'aimait guère les bourgeois, étant depuis toujours socialiste, se redressa autant que le lui permettait sa colonne vertébrale à demi brisée :
— Non ! mais... je crois que vous « attigez » un peu ! On ne s'est jamais vu et voilà que vous m'embrassez ?… » A quoi l'hospitalier répondit en souriant :
— Pas besoin de se connaître pour s'aimer. Tu es malade, infirme et souffrant ; ça suffit pour qu'on te traite comme un frère. C'est la Patronne qui le veut...
— Qui ça, la Patronne ?
— Mais, la Sainte Vierge. Et c'est pour Elle et en son nom que nous servons les pauvres b... comme toi. C'est ta maman comme elle est la mienne. Alors tu vois bien qu'on est de la même famille. » Le mineur ne fut pas guéri. Mais quand, au départ, il revit son jeune brancardier, d'instinct il lui tendit les bras.
— Puisqu'on est frère, laissez-moi vous dire adieu. » Il l'embrassa dans une étreinte d'affection émue. Et lorsque le jeune homme se releva, il vit deux grosses larmes sur le rude visage de l'ouvrier. C'était le remerciement silencieux d'un cœur émerveillé par la fraternité de Lourdes, dont le geste d'un hospitalier venait de lui faire entrevoir la vision consolatrice.
Chapitre 5
Douce résignation…
Devant le Bureau médical.
Une jeune fille est là, dans sa voiturette, émue, les yeux graves et tristes. Au passage, on l'interroge, chacun voulant connaître son nom, son pays, la maladie dont elle souffrait.
— Vous êtes guérie, n'est-ce pas ? dites, vous êtes guérie ? » Elle secoue la tête et, en même temps, d'un geste pareil, les deux femmes en noir qui l'accompagnent font signe que non.
La voiturette continue d'avancer au milieu de l'émotion curieuse et haletante. Et à mesure qu'elle approche du seuil, la même question se répète et la même voix triste répond :
— Non ! Non ! Elle n'est pas guérie ! » La mère conte à ces inconnus, en qui elle devine des âmes fraternelles, l'accident d'automobile qui projeta son enfant sur le talus de la route et lui brisa la colonne vertébrale.
— Elle était fiancée et c'était un mois avant la date fixée pour le mariage. Il y a de cela trois ans… » Alors, la pauvre femme laisse éclater son angoisse :
— Il y en a tant d'autres qui guérissent ! Pourquoi pas elle ? » Les mains se tendent, empressées et compatissantes.
— Pauvre enfant ! Pauvre jeune fille ! »
Toutes les mères qui sont là souffrent avec celle qui a connu l'amertume des vaines attentes et des espérances déçues. Quelques-unes essaient de ranimer en cette âme la confiance qui réconforte. Et la jeune fille, sentant qu'elle est enveloppée de bienveillance, remercie toutes ces femmes qui ne sont plus pour elle des étrangères.
— Oui, je compte sur vous... Comment voulez-vous qu'Elle ne m'exauça pas, maintenant ? » A la porte, c'est une nouvelle poussée de curiosité ardente. Les plus proches du seuil viennent de reconnaître une « miraculée ». Un long murmure, des bras tendus, des corps penchés, la femme guérie qui apparaît debout, le visage rayonnant d'une grande joie étonnée.
— La voilà ! » Elle sort, protégée par les brancardiers, défendue contre la ruée d'enthousiasme difficile à contenir. L'allégresse de tous éclate en bravos, en applaudissements. Quelques-uns entonnent le Magnificat dont les notes ardentes se répètent et se prolongent dans les rangs éloignés. On salue la Vierge guérisseuse dans la merveille visible de sa toute-puissance. Et l'hosanna de victoire qui agite les cœurs et soulève les âmes dépasse l'esplanade et porte au Ciel la reconnaissance de ce peuple qui voit et qui touche le prodige nouveau dont la foule s'émerveille.
Mais voilà que l'humble paysanne, transfigurée par l'éclair de l'hostie, s'arrête devant la jeune malade qui la contemple et elle lui tend les bras.
— Vous aussi... vous aussi... guérie ?
— Non, mademoiselle, non, je ne suis pas guérie. » Alors, d'un élan, la favorisée du Ciel se penche vers celle que Dieu a laissée à la tristesse de son épreuve et, de ses bras déjà vigoureux, l'enlace, avec un geste enveloppant de grande sœur aimante.
—Oh ! comme je vais prier pour vous ! »
La foule attentive contemple, silencieuse, l'émouvant spectacle. La rumeur s'est apaisée et les cris de triomphe n'éclatent plus. C'est, maintenant, un silence solennel. Quelque chose de plus beau que le miracle s'impose à l'admiration des croyants dont la foi se recueille dans cette vision de tendresse. La joie émue respecte la solennité de cette rencontre fraternelle.
Et lorsque les deux femmes se séparent, les témoins de la scène contemplent, à travers leurs paupières mouillées de larmes, cette chose étrange, plus émouvante peut-être que le miracle : la guérie qui pleure et la malade qui sourit.
Chapitre 6
Tous les renoncements
Un petit rassemblement s'est formé devant le Bureau -des Constatations. Ce n'est pas un de ces grands remous .de la foule qui assiège parfois les murailles pour tâcher d'en percer le mystère. Ils sont là seulement quelques douzaines qui entourent curieusement une toute jeune fille eu larmes. C'est une Espagnole venue avec le pèlerinage de Catalogne. Paternellement, le chef de l'Hospitalité tente de calmer ce grand chagrin, ému de cette peine qui s'épanche en sanglots nerveux.
On entend l'adolescente qui répète avec une obstination énergique, sans colère, mais où se devine la force d'une volonté que nulle persuasion ne saurait ébranler :
— Non ! Non ! je ne veux pas ; je ne voudrai jamais.
L'hospitalier griffonne sur son carnet une petite phrase qu'il lui montre. La jeune fille continue de pleurer. Elle se raidit contre une appréhension qui la désole et répond avec un geste de défense :
— Non ! je ne guérirai pas !
— Comment le sais-tu ? interroge par écrit le brancardier. .
— Parce que je suis venue ici tout exprès pour la prier de me laisser mon infirmité.
Les assistants regardent avec étonnement. Ces paroles ne sont pas de celles qu'on entend d'ordinaire. Alors que tant de malades implorent éperdument leur guérison, celle-ci déclare qu'elle n'en veut pas et qu'elle supplie le ciel de ne pas s'occuper d'elle. Pourquoi ?
L'attroupement se disperse. L'événement est de minime importance et le Saint-Sacrement qui arrive sur l'Esplanade attire autour des couches douloureuses ces curieux de tout à l'heure, absorbés maintenant dans l'adoration. L'hospitalier et la jeune fille restent seuls. Ils causent, l'un par écrit, l'autre en paroles que des gestes brusques accompagnent et soulignent.
Quelques minutes après, j'écoute l'explication de cette scène étrange et qui révèle plus de beauté que je ne pensais. Voici : depuis plusieurs années, la jeune fille est atteinte de surdité complète, inguérissable. Les parents navrés ont -tait appel à toutes les ressources de la médecine. Inutilement. L'infirmité demeure, obstinée, douloureuse peut-être, sûrement cruelle parce qu'elle afflige physiquement cette jeunesse et la marque d'une tare désolante.
Ne pas entendre ! c'est, disent les aveugles, pire que ne pas voir.
On a voulu qu'elle vienne à Lourdes. Elle a répondu ; « Oui, pour prier la Sainte Vierge ».
— Et aussi pour être guérie ?
— Non ! » La scène de tout à l'heure n'est que là réplique du départ. Et, pour être bien sûre que la main divine ne lui imposera pas la guérison, l'enfant n'a voulu ni se baigner, ni figurer à la procession eucharistique. C'est inutilement qu'on a tenté de vaincre cette obstination inexplicable. Dans cette âme qui garde farouchement son secret, l'idée têtue s'impose avec plus d'autorité qu'un banal caprice. Trop de volonté apparaît dans cette résolution.
A force d'insister, le chef de l'Hospitalité obtient une confidence. La jeune fille, comprenant qu'il faut expliquer son insistance, lui révèle la raison supérieure qui dicte cette attitude humainement incompréhensible. Elle n'entend pas ; elle désire ne plus jamais entendre.
— Mais pourquoi ? pourquoi ? » insiste avec douceur celui qui l'interroge et dont la bonté met en confiance ce cœur effarouché.
Et l'enfant finit par dévoiler le mystère de son tenace désir :
— Parce que, n'écoutant rien du monde, je demeure seule avec Dieu. Et aussi parce que, privée d'entendre, j'évite beaucoup d'occasions de pécher. Ému de cet aveu qui révèle une compréhension si profonde du sens chrétien, son interlocuteur insiste :
— Pourtant, lui écrit-il, tu te prives ainsi d'entendre parler du Bon Dieu et de là Sainte Vierge que tu aimes tant !
— Oui, mais je sais lire. Mes yeux suffisent à m'instruire et à mieux connaître les choses du cieL
Et, voyant l'étonnement que provoquent ces simples et admirables paroles, elle insiste :
— C'est par la volonté divine que je suis privée d'entendre. Pourquoi demander mieux puisque, avec mon infirmité, j'obéis aux désirs de Dieu ?
C'est avec des larmes d'attendrissement que l'hospitalier me rapporte cette réponse. Il a compris désormais pourquoi la petite Catalane écarte de toutes ses forces le « risque » de guérir et il n'insiste plus.
Quant à moi, j'admire en silence cette sacrifiée volontaire qui, de loin, à l'écart, pensant éviter ainsi que Dieu la délivre de ce mal qu'elle aime, prie avec ferveur, les yeux fixés sur le Saint-Sacrement.
Chapitre 7
Le sang du cœur
A genoux et tenant étroitement serré un petit enfant dans ses bras, une jeune femme prie. Son visage, qui sourit tristement, révèle une grande souffrance domptée, mais trop profonde pour ne pas transparaître sur les traits ravagés. Elle prie, et l'on devine que sa prière est le sanglot d'un cœur saignant, un cri de détresse que l'espérance tenace transforme en appel éperdu. D'autres implorent dans la joie, ou la mélancolie des attentes, ou la grande lassitude des appels non entendus. Elle, c'est dans l'exaltation de la douleur et l'amertume de l'incertitude où se joue le sort de son amour. Car l'enfant parti, c'est le désarroi de son âme. Il est son seul bien et son unique raison de vivre. La maternité, qui fut sa grande joie, doit mourir avec lui, si la main de Dieu lui arrache le précieux trésor qu'il lui a confié.
Alors, la femme douloureuse supplie :
— Vous êtes mère comme moi, et vous ne permettrez pas que le seul lien qui me rattache au monde soit brisé.
Le seul ! Car tous ceux qu'elle aimait sur cette terre — son mari, son père, sa mère — lui ont été enlevés par là mort, en trois ans.
— Vous êtes la bonté, la miséricorde, la toute-puissance... dites que vous ne permettrez pas... mais il faut faire vite, car, pour tous ceux qui soignent et ne peuvent pas guérir, mon enfant est perdu. Tant de fois vous avez fait, ici, l'impossible. Notre-Dame de Lourdes, guérissez mon petit !...
Elle s'agenouille, regarde l'enfant inerte contre son cœur. Ses larmes inondent le petit visage si pâle, si pâle que la vie semble l'avoir déjà quitté. Et elle murmure :
— Mère des Douleurs si vous vouliez... si vous vouliez...
Un moment de silence, pendant lequel, au milieu des louanges solennelles qui montent vers la Vierge, la grâce suprême est descendue dans son âme. Alors, soudain, elle se redresse, et, tendant vers la statue immobile son trésor, dans un geste d'offrande :
— Oui, c'est vrai... Vous nous avez appris à aimer, mais aussi et surtout à souffrir. Votre fils était beau, il était grand, il était Dieu et vous l'avez regardé mourir, debout. Je ne suis, moi, qu'une pauvre femme, mais je vous aime tant, j'ai tant confiance en vous, que j'accepte de vouloir tout ce que vous voulez. Du moins, s'il faut qu'il me quitte, prenez-le, emportez-le, recevez-le de mes mains qui tremblent et qui implorent. Je vous le donne ; mon cœur ne peut rien vous refuser ; tout ce que vous ferez sera bien fait. Puis, élevant plus haut le petit corps inerte, dans un geste de détachement complet :
— Prenez-le... si vous le voulez... il est à vous !
Notre-Dame de Lourdes a voulu. Il y a de cela six mois. Chaque jour, la mère en deuil vient pleurer de longues heures, à la même place où elle s'agenouilla dans l'humilité d'une sublime obéissance. Elle pleure, mais elle continue de vivre, toujours meurtrie, et pourtant reconnaissante à la divine maman qui berce son tout petit dans la douce éternité du paradis.
Chapitre 8
Les uns pour les autres
Trois grandes malades venaient de nous arriver, couchées en trois lits voisins, rapporte une infirmière de l’hôpital. Une jeune fille, belle à ravir, que la tuberculose pulmonaire au dernier degré achevait de tuer. Une femme de trente ans, au visage ravagé par les tortures affreuses d'une tumeur interne inguérissable. Une troisième, dont les regards désespérés disaient le découragement profond, la fatigue de vivre et en même temps la peur effroyable de mourir ; révoltée contre Dieu, rebelle à toute pensée de résignation et refusant de prier.
Mes compagnes et moi assistions ces trois malheureuses avec une infinie pitié, en implorant secrètement pour chacune la meilleure grâce : le ciel ? la guérison ? la résignation ? Nous ne savions pas. Mais le cœur plein d'espoir quand même, nous demandions à la Vierge de nous exaucer, en leur accordant ce que nous désirions pour nos trois malades : le don le plus profitable à leurs âmes, choisi par Elle.
Le soir de ce premier jour, la petite poitrinaire me fit demander près d'elle. J'entends encore sa pauvre voix épuisée, si basse, qu'elle semblait un murmure lointain. Et pourtant les mots, dont chacun semblait lui déchirer la gorge, révélaient dans leur expression douloureuse une singulière énergie.
— Madame je voudrais vous dire un secret, un grand secret.
Je m'approchai et, le cœur battant d'une émotion intense, j'écoutai avec recueillement la chère confidence.
— Ne pensez-vous pas qu'il serait inutile pour moi... et dangereux de demander ma guérison ?
Inutile ? Dangereux ? Je la regardai avec tendresse, comme, aux heures de peine, je regarde mes enfants.
— Pourquoi inutile et pourquoi dangereux, ma chère petite fille ?
— Parce que la vie, c'est peu de chose, et aussi parce que j'ai peur de ne pas m'en servir comme il faudrait. Guérir, pour moi, ce serait reprendre mon existence d'autrefois à l'atelier où Dieu est oublié et méconnu. Si vous saviez comme j'ai souffert... et quelles tentations de tous les jours ! et quels dangers... Ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux... ? »
Elle ne prononça pas le mot terrible qui tremblait au bord de ses lèvres. Car la jeunesse, même condamnée, se révolte à la pensée du grand sacrifice et il faut une grâce toute-puissante pour l'accepter sans faiblir. Elle se taisait, mais ses grands yeux si beaux se fixaient sur les miens et ils y cherchaient une réponse.
Pâle et amaigri, son visage gardait encore le reflet magnifique d'une grâce délicate et charmante. Rendue à la santé, cette enfant eût attiré les regards et, sans doute, suscité l'admiration. Ce danger d'être jolie, elle en craignait la menace. Et de comprendre si bien la vanité périlleuse de posséder ce don fragile et redoutable, n'était-ce pas déjà la preuve que Notre-Dame de Lourdes voulait l'arracher aux misères de ce monde pour garder sans flétrissure la fleur de cette vertu sans tache ? Elle me prit la main et la serra dans la sienne, brûlante de fièvre :
— N'est-ce pas qu'il vaut mieux ?...
J'hésitais encore à lui répondre, sentant qu'un seul mot, si dur à prononcer, pourtant si nécessaire, fixerait sa résolution. J'appelai la Sainte Vierge à mon secours, puis, comprenant le grand et douloureux devoir, j'appuyai contre mon cœur sa jolie tête qui s'y reposa avec confiance :
— Oui, oui, ma chère enfant, il vaut mieux...
Elle eut un léger frisson et j'entendis ce mot : « Merci ». Ce fut le dernier. Deux heures après, les regards fixés sur l'image de la Vierge que je tenais devant elle, ma petite malade de dix-neuf ans exhalait son dernier soupir...
L'autre, celle qu'un mal affreux torturait, et dont les souffrances accrues donnaient à son visage une expression presque hideuse, avait regardé mourir sa compagne. A bout de forces et réclamant au ciel sa délivrance, résignée et confiante malgré tout, ayant grandi sa foi dans la terrible épreuve, elle enviait le sort de la petite poitrinaire :
— Elle est heureuse maintenant... Oh ! si je pouvais, moi aussi... mais non ! comme Dieu voudra et quand il voudra. »
Renoncement sublime ! Elle souhaitait la mort éperdument, mais elle était assez forte encore et assez généreuse pour attendre l'heure et faire hommage au Maître de son héroïque sacrifice. La nuit fut effroyable. Le corps supplicié s'agitait en soubresauts désordonnés, malgré les calmants énergiques et la torpeur inconsciente qu'ils produisent.
Le lendemain matin, quand on l'emporta aux piscines, beaucoup pensaient voir un cadavre.
— Nous ne la reverrons pas vivante, disait-on. Dieu l'a délivrée.
A dix heures un bruit courut dans l'hôpital et s'y répandit en rumeur joyeuse : « La mourante est guérie ! » Lorsque, portée encore sur son brancard, elle pénétra dans la salle, nous eûmes la vision étrange et bouleversante d'une résurrection : elle surgit de sa couche, les yeux encore éblouis, regardant son lit de douleur et murmurant :
— C'est donc vrai..., c'est donc vrai que je suis guérie !
Alors, d'un élan vigoureux, elle s'agenouilla près de la morte, puis se redressant, comme pour unir la grâce de sa guérison à la grâce de la prédestination, elle baisa le front de son amie bienheureuse en sanglotant :
— C'est toi, pourtant, c'est toi qui as la meilleure part.
Sans rien dire, mais attentive à cette scène émouvante, la troisième, la révoltée, celle qui refusait de prier, demeurait les yeux fixés sur la vivante et sur la morte. Tout à l'heure, devant la Grotte, elle avait refusé d'unir sa plainte à celles des autres qui imploraient de la Vierge la meilleure grâce, la faveur qu'on ignore, la plus utile et qu'on reçoit toujours.
Maintenant, sans savoir encore si elle devait maudire son sort, en oublier l'amertume ou l'accepter, la désespérée ne pouvait détacher ses regards de ses deux sœurs de misère dont chacune venait d'être, selon ses désirs, exaucée.
— Et moi, songeait-elle dans son trouble, que puis-je recevoir puisque je n'ai rien demandé ?
Ayant contemplé longuement la petite poitrinaire, dont les mains étaient jointes et souriait, dans la grande paix éternelle, la « miraculée » s'approcha du lit de la malade, les mains tendues et souriante :
— Ah ! mon amie,... ma sœur,... comme je voudrais que vous aussi...
Le souhait de sa charité fraternelle s'acheva dans un baiser. L'orgueil tenta de résister encore :
— Moi ! oh ! moi, je ne veux rien,... la Vierge ne me connaît pas... je suis une délaissée...
— Non ! non ! il n'y a pas ici d'abandonnés ; il n'y a que des cœurs souffrants, des cœurs en peine, que la Bonne Mère sait toujours consoler... toujours... toujours !
L'obstinée voulut encore résister :
— C'est trop tard, dit-elle faiblement, je n'attends plus de secours.
La guérie protesta :
— Non ! non ! jamais trop tard !
Puis, posant sa main sur le front moite :
— Elle est si bonne ! si bonne !
Un silence. Les yeux clos de la malade voilaient le mystère de sa pensée. Et tout à coup, ils s'ouvrirent, brillants d'une lueur nouvelle où s'annonçait la joie. Et ses lèvres prononcèrent lentement :
— Alors... alors... que sa volonté soit faite... comme pour vous...
Puis se tournant vers la morte :
— Et comme pour elle… »
Chapitre 9
La grâce suprême
Cette petite Marie de vingt-deux ans, qui lutta depuis son adolescence contre un mal aux atteintes duquel plusieurs des siens avaient déjà succombé, pensait bien qu'elle devait en éviter la rigueur impitoyable. Une fois déjà, il lui avait semblé que Bernadette s'était entremise pour la secourir et la délivrer. Sa confiance en la vie persistait avec acharnement, grandie par la pensée qu'une tante au dévouement maternel veillait sur elle, qui avait reçu de Notre-Dame de Lourdes la grâce étonnante d'une guérison miraculeuse, ainsi que sa sœur, atteinte du même mal et pareillement condamnée. Toutes ses prières, toutes les aspirations de son être, toutes les demandes adressées aux amis qu'elle savait s'intéresser à son sort, convergeaient vers un seul but : guérir.
Je l'ai connue ainsi pendant quatre ans. Des alternatives d'espoir et de découragement la réjouissaient tour à tour et l'abattaient. Elle avait parfois le regard incertain et fuyant de ceux qui craignent sans cesse qu'on lise sur leur visage les traces d'un mal trop visible. Malgré la clarté de son sourire, on devinait l'angoisse qui ne la quittait guère, surtout aux derniers mois de sa douloureuse épreuve.
On l'amenait à Lourdes pour de longs séjours. Une seule pensée la guidait, obsédante, égoïste, impérieuse, tyrannique : obtenir le miracle. Parfois, sa courageuse infirmière s'effrayait de la violence de son désir : « Mon Dieu ! et si elle ne guérissait pas ? »
Marie était une de ces jolies âmes que le soupçon du niai n'a jamais effleurées. Elle priait avec une candeur absolue, réclamant sa guérison pour être plus apte à mieux servir la Sainte Vierge dans le monde et aussi pour en proclamer la puissance. Elle rêvait d'un apostolat plein de magnifiques réalisations où elle pourrait conter sa prodigieuse délivrance en disant : « Voyez, j'étais perdue, et c'est la Vierge de Lourdes qui m'a sauvée de la mort. »
Pauvre petite ! elle tenait tant à la vie qu'elle n'admettait pas la possibilité de ne plus en jouir longtemps. Elle eut des semaines et des mois de parfaite espérance. L'été de 1928, le médecin la jugea presque sauvée. Je la rencontrai à Lourdes, exaltée d'allégresse. Elle n'implorait plus : elle remerciait.
A vrai dire, son état général était transformé. Animée d'une vigueur nouvelle, alerte, gaie, rieuse, elle semait la joie autour d'elle. Un peu fragile encore, acceptant, par habitude, les précautions jugées nécessaires pour éviter les retours offensifs d'un mal déjà lointain, elle le défiait avec cette belle crânerie de la jeunesse qui se sait victorieuse.
Et puis...
Et puis, survint une grippe, d'abord bénigne, qui nécessita quelques jours de repos. Quinze jours passèrent, puis un mois, durant lesquels la fièvre persistait. « C'est affaire de patience », lui disait-on. Mais la patience, longuement éprouvée, se lassa. Le malaise devint maladie ; les poumons recommencèrent de révéler ces bruits étranges qui sont comme la sourde menace du terrible mal qui chemine dans l'ombre. Et ce furent de nouveau les jours d'angoisse, pour elle, qui voulait espérer toujours ; pour les siens qui n'osaient plus escompter ni la guérison naturelle, impossible, ni le miracle, si rare !
L'été arriva qui n'amena point la convalescence désirée. Les lésions s'affirmaient, gagnant en profondeur et en étendue. Marie avait renoncé à l'espoir humain. Mais, avec une obstination farouche, elle « comptait » sur l'intervention divine, sachant bien que la Vierge se plaît surtout à guérir ceux que la science a condamnés sans appel. Autour d'elle, fleurissaient encore quelques sou-rires. Mais elle savait maintenant qu'ils suivaient et précédaient les larmes. Elle savait surtout que sa pauvre mère, dont les yeux avaient tant pleuré, était maintenant inhabile, malgré son courage, à voiler d'un air joyeux l'angoisse née de l'affreuse certitude.
Elle se souvint que ses deux tantes, jadis agonisantes, avaient été guéries au National. Elle crut voir en cette circonstance l'annonce de sa destinée et l'invitation du Ciel. On obéit à son désir. Mais, de ces quatre jours passés à Lourdes, elle revint plus épuisée. « C'est à refaire », dit-elle. Et, désormais, toutes les énergies de son espoir se tournèrent vers le pèlerinage du diocèse fixé à la fin de septembre.
Le mal progressait. Marie le sentait et ne cachait plus sa certitude. Mais, de la mort si proche et dont l'offensive se faisait plus pressante, elle se détournait toujours. Contre sa fatale emprise, il y avait Notre-Dame de Lourdes. Elle ne voulait pas encore ni renoncer, ni douter. Mourir lui semblait impossible. « Je sens bien qu'Elle m'attend à ce dernier rendez-vous. »
Elle y fut fidèle. Incapable désormais de rester assise, elle dut être transportée sur une civière. Mais l'exaltation de son espérance ranimait en elle les suprêmes réserves de la vie finissante. Elle était gaie et telle apparaissait encore sa confiance qu'elle répondait à nos paroles d'encouragement : « II faut que je guérisse, la Sainte Vierge me le doit bien. » Et nous pensions alors, la voyant si proche du départ, qu'elle mourrait dans cette tenace illusion, implorant jusqu'au dernier soupir la grâce de la vie. Non ! à ces heures-là, Marie n'avait pas encore reçu la grâce magnifique de savoir et de vouloir mourir. Sans doute elle ne songeait pas à la demander, mais la Bonne Mère, sachant la beauté des âmes, leur apporte le don suprême et imprévu comme un cadeau royal de sa prévenante tendresse.
C'était à la gare de Lourdes, le soir du départ. Nous étions quelques-uns autour d'elle, parmi la phalange amie de l'Hospitalité, pour le dernier adieu. En face d'elle, atteinte du même mal et pareillement épuisée, une compagne aimée de sa jeunesse.
A les voir toutes deux, les yeux brillants de fièvre et animés du même regard, nous ne pouvions les séparer dans nos sympathies et nos regrets. Toutes deux exaltées du même espoir : « II y a tant de malades qui guérissent pendant le voyage... qui sait ? »
L'heure du départ était proche. Avec émotion, je tendis la main à cette petite Marie, sachant bien que je ne la reverrais plus vivante. Elle était calme et son visage ne révélait ni inquiétude, ni souci, ni préoccupation. Une calme sérénité l'enveloppait, que je ne lui avais jamais connue. Je ne lisais plus sur ses traits amaigris l'espoir éperdu de guérir qui l'agitait encore le matin de ce dernier jour. A nos mensonges charitables qui voulaient la bercer d'une suprême illusion, elle répondait par un sourire où la douceur se nuançait d'ironie.
De cette transformation étrange et soudaine, je demeurai déconcerté, et avec moi ceux qui la connaissaient depuis toujours, et ne pouvaient encore ou n'osaient s'en avouer la cause. Aveugles que nous étions ! ce que nous ne savions pas, à cette heure, expliquer, n'était que l'événement si attendu, si désiré, la meilleure réponse de la Vierge maternelle ; c'était l'aube du « miracle ». Et ce fut, dès le retour, la grande lumière de la grâce divine qui se révéla ; l'impossible humain qui s'accomplit, le prodige qui éclata. Marie ne parlait plus de vivre. Tout l'élan de ses espoirs, toute l'ardeur de son âme, toutes les énergies de la jeunesse encore vibrante, la faisaient aspirer à cette mort vers qui elle tendait les bras, comme vers une amie. Non pas dans l'exaltation d'une farouche volonté qui veut hâter l'inévitable, mais avec le calme de ceux qui goûtent la paix d'heures enchantées. Désormais, elle qu'on avait vue si longtemps s'enfermer dans le silence de ses craintes inavouées, parla de sa fin avec insistance, non pour la regretter, mais pour se réjouir de la trouver si belle. Son cœur, jusque-là inquiet, s'épanouit en des épanchements d'affection que sa nature assombrie par l'appréhension du danger n'avait presque jamais permis de soupçonner. Détachée d'elle-même, elle songeait à mériter pour les autres. Devinant l'affreuse douleur de sa mère, elle se fit, à son égard, plus tendre et consolatrice, répandant autour d'elle l'apaisement, avec de telles paroles que la maman, dont le cœur est pourtant brisé, ne peut plus dissimuler la joie qu'elles font rayonner dans son deuil.
Et ce fut ainsi pendant les dernières semaines. D'ordinaire, l'approche de la mort répand autour de ceux qu'elle menace l'ombre croissante d'une tristesse infinie. Pareil au déclin du jour, le déclin d'une vie annonce la venue des ténèbres sur les âmes, comme la nuit sur les choses.
Les derniers jours de Marie ont répandu dans la maison familiale où elle agonisait une lumière inconnue. Les regards attendris fixés sur elle, et même les larmes, en ont reflété les rayons. « Je pleurais, nous a conté sa mère, et au milieu de mes cruelles appréhensions je me sentais divinement consolée. »
Chaque heure de jour et de nuit, entre les courts sommeils agités, où l'organisme vaincu se débattait encore, elle parlait en souriant du moment prochain où la Vierge lui « ferait signe de monter vers elle ». A ceux dont le courage défaillait, elle rappelait la douceur de l'espérance et la joie de la résignation totale.
Devant elle passait le souvenir de ses amis de Lourdes, de tous ceux qui, jadis, l'avaient entourée de leur sympathie et de leurs prières. Elle les nommait tour à tour, promettant d'être là-haut leur protectrice et d'obtenir pour eux ce qui leur serait le plus utile.
Et toujours cette familiarité sublime avec la mort, cette voix, caressante pour l'appeler, ce regard chercheur à sa rencontre comme pour hâter la visite bénie.
Non ! elle n'avait plus peur de cette minute effroyable à l'approche de laquelle l'être humain si souvent se cabre, se révolte et se désespère. Et de ce « miracle » dont elle savourait la joie infinie, elle ne cessait de remercier la Bonne Mère et Bernadette en des mots attendrissants. Car, avec sa Dame, la Voyante Bienheureuse était là pour encourager et réjouir l'épreuve. Et ce fut en leur compagnie aimée, soutenue par elles, ayant reçu de leurs mains la grâce suprême de savoir mourir en beauté, que la petite prédestinée quitta ce monde, sans une plainte et sans un regret, le 21 novembre, en la fête de la Présentation.
Chapitre 10
Hosanna !
Au mois d'avril 1929, le docteur D... m'écrivait une lettre désolée pour m'annoncer que son jeune fils, dix-neuf ans, était atteint de phtisie galopante. « Humainement, la guérison est impossible, ajoutait-il. Le mal progresse avec une effrayante rapidité. D'autres pourraient encore se faire illusion. Je sais que je ne me trompe pas. A moins d'un miracle, mon enfant est perdu. Et je me retourne vers Dieu et Notre-Dame de Lourdes en les suppliant de nous épargner cette dure épreuve. Mais, avant tout, je m'en remets à la volonté divine et l'accepte, d'un cœur soumis, ce qu'elle décidera. »
Son cœur de père était meurtri ; son âme de croyant gardait la sérénité qui est l'expression souveraine de l'énergie devant les menaces du malheur. Sachant que la Vierge peut guérir, il ne renonçait pas à l'espoir. Mais il acceptait d'avance la décision du Ciel, estimant qu'il n'est pas de vraie foi sans obéissance.
Je lui conseillai alors d'implorer la pitié de Notre-Dame de Lourdes par l'intercession de Bernadette. Ce fut une joie pour le petit malade, quand il reçut la relique dont la protection devait le suivre jusqu'à sa dernière heure.
Et de tristes semaines passèrent. L'offensive du mal, d'abord violente, se fit, au mois de juillet, plus rapide et bientôt foudroyante. Le pauvre enfant luttait encore, aidé des soins éclairés qui retardaient le dénouement fatal et prochain. Il se défendait avec énergie, mais, en même temps qu'il sentait diminuer les chances de guérir, sa résignation grandissait. Dans ses prières ferventes jaillies d'un cœur à la pureté angélique, on devinait qu'il sollicitait plus que la faveur d'une guérison problématique, la grâce suprême de bien mourir.
Lourdes l'attirait invinciblement. Brisé par le mal, il réclamait d'offrir à la Miraculeuse son pauvre corps vaincu. Animés de cette foi audacieuse qui ne discute pas les risques d'un terrible voyage, le père et la mère voulurent l'accompagner avec le pèlerinage diocésain, au début du mois d'août.
Il en revint tel qu'il était parti, mais l'âme plus forte et plus généreuse, comprenant mieux la grandeur du sacrifice et résolu désormais à l'accepter avec le sourire. Les prières devinrent plus nombreuses et ferventes. Il ne vivait plus que de la pensée de Lourdes, et de longs entretiens silencieux occupaient une partie de ses jours et de ses nuits avec la Vierge et Bernadette. A la Bienheureuse Voyante, il parlait comme à une amie. Et ce fut elle, sans doute, qui lui inspira le désir impérieux de revenir encore à cette Grotte où il avait reçu la force de regarder la mort en face, et sans crainte.
Empressé à le satisfaire, envisageant avec courage le danger d'un tel voyage, dans un pareil état, le docteur m'écrivit au début de septembre pour me prier d'assurer l'hospitalisation. Chose difficile à cette époque où les hôpitaux étaient encombrés de malades. Mais la charité, quand elle apparaît sous le voile des sœurs de Nevers, sait réaliser l'impossible. La Mère Supérieure de l'Asile Notre-Dame répondit à ma pressante demande : « Je n'ai pas le droit de refuser cette faveur à un mourant. Dites au père que j'accueillerai son enfant. »
Sans retard je lui annonçai la bonne nouvelle et il répondit aussitôt :
« Merci d'avoir trouvé une place pour mon pauvre enfant. Cela nous permettra de supplier une dernière fois la Sainte Vierge de nous le conserver si, du moins, c'est la sainte volonté du Bon Dieu. Au reçu de votre lettre, ce matin, son visage s'est éclairé de joie... Depuis quelques jours le mal devient inexorable : fièvre intense, amaigrissement, essoufflement, pouls à 150. C'est la fin très prochaine, si la Bonne Mère n'intervient pas. Des messes, des prières, des communions sans nombre ont été offertes. J'ai des amis qui sont venus exprès en pèlerinage pour lui. S'il ne guérit pas, ce sera bien la volonté divine qu'il en soit ainsi, et malgré le déchirement de mon cœur, vous me savez assez chrétien non seulement pour ne pas murmurer, mais pour bénir Dieu qui nous frappe et qui nous trouvera toujours prêts à le remercier. »
J'ai souligné cette phrase, car elle mérite d'être gravée dans les mémoires, comme on voudrait qu'elle fût inscrite sur le Rocher de Massabielle, parmi les hommages les plus émouvants rendus à la Consolatrice.
Ils arrivèrent le 6 septembre. Vision infiniment douloureuse. Les yeux seuls vivaient dans ce pauvre corps ravagé, mais de quel regard ! La mort était là, implacable, qui semblait jouer avec la proie assurée qu'elle enveloppait de son étreinte. Mais le mourant souriait encore et plaisantait gentiment : « La Sainte Vierge doit finir par me connaître, à force de me voir. J'ai voulu revenir la saluer et lui dire que je veux tout ce qu'elle voudra. » Alors, comme je lui parlais de sa guérison possible, il répondit gaiement : « Ça, vous n'en savez rien. Et puis... guérir ? à quoi bon ? » Il me montra la relique de Bernadette et ses chères médailles, sur sa poitrine soulevée d'un long souffle, douloureux comme un râle.
— Voyez-vous, avec elles, je suis tranquille !
Je compris alors qu'il avait accepté tout le sacrifice.. et je dus refouler les larmes d'admiration qui me montaient du cœur. Son père et sa mère revinrent près du lit. Aucune émotion n'était visible sur ses traits. Il leur parlait comme si la mort n'eût pas été là, dressée entre eux et leur enfant. Un pareil héroïsme les animait. Douce et caressante, l'admirable maman le regardait. Leurs yeux se rencontraient longuement. Pas une seconde, ils ne révélèrent l'angoisse effroyable qui torturait les âmes. Et c'était cela le vrai miracle, ce calme surhumain, cette divine sérénité que Notre-Dame de Lourdes étend comme un voile d'or sur les affreuses tristesses d'ici-bas.
A quoi bon, désormais, solliciter la grâce d’une vie prolongée ? La Miraculeuse leur avait tout donné. Le grand sacrifice était accepté. Les fronts s'illuminaient d'une magnifique espérance, de ce reflet divin qu'est le rayonnant sourire de la Vierge accueillant ses prédestinés au seuil de l'autre vie. Il est mort le 14 septembre. J'en ai reçu la nouvelle te lendemain par une carte où le père m'exprimait, avec sa poignante douleur, la « fierté » de son âme pour « l'honneur » que Dieu lui avait fait d'accepter pleinement le sacrifice depuis longtemps consenti.
Quelques jours après, je recevais une longue lettre où étaient contés les derniers moments de ce grand ami de la Vierge, dont le dernier soupir fut un chant de triomphe.
Je transcris cet admirable récit . C'est une page « de Lourdes » écrite avec le sang du cœur ; mais rayonnante de cette lumière que notre Vierge projette sur les désolations de ce monde, pour les transfigurer.
« Merci de votre lettre. J'avais compris déjà, lors de notre entrevue à Lourdes, que votre cœur était avec nous. La Bonne Vierge a pris notre enfant, mais je suis sûr qu'Elle est venue elle-même le chercher. Il a été brave devant la mort, avec une énergie bien au-dessus de son âge. Il l'attendait et la désirait. Lors de son pèlerinage du mois d'août, il avait offert sa vie pour la conversion des pécheurs. La nuit qui précéda sa mort, il demanda l'extrême-onction. Soudain l'état s'aggrave ; il étouffe. Je multiplie les piqûres. Un peu calmé, il me demande en souriant : « Maintenant, faut-il dormir ? » Pensant que c'était la fin, je lui réponds ; « Oui, mon petit, dors si tu veux, mais offre ton âme à Dieu. » Ce fut pour lui, sans doute, la compréhension totale de son état Et aussitôt — c'est bien là le miracle, si j’ose dire, ou tout au moins la suprême faveur de Dieu — l'oppression cesse complètement et il se met à nous dicter ses dernières volontés : « Ne croyez pas que je divague ; j’ai toute ma connaissance... que le bon Dieu inspire mes paroles tant que mon cœur battra. » Comme sa mère, sa tante et moi nous fondions en larmes, par trois fois, jusqu'à ce que nous ayons fini de pleurer, il nous dit : « Ne pleurez plus. Priez ! » Et alors, avec une extraordinaire insistance : « Priez pour les pécheurs... pour tous les pécheurs ! »
Il fait ses adieux à sa famille, il parle de ses amis, remercie le docteur qui m'a aidé à le soigner, puis, souriant à la statuette de Notre-Dame de Lourdes qui fut la compagne de sa maladie : « Je veux qu'elle reste scellée à ma cheminée. Vous ne l'enlèverez jamais. »
Il réclame son chapelet et, avec nous, d'une voix claire, récite les prières des agonisants et, celles-ci achevées, il se met à crier par deux fois : « Hosanna ! Hosanna ! » Sa voix s'éteint peu à peu, mais nous distinguons les paroles de la Salutation Angélique. Encore un nouveau sursaut et ces mots glissent des lèvres entr'ouvertes : « Pauvres... pécheurs... ». Sa mère, penchée sur lui, devine qu'il murmure : « Bienheureuse Bernadette ! »
C'est fini. Il s'endort doucement, sous la main bénisseur de notre excellent curé qui venait d'arriver pour lui donner une dernière absolution. Le Bon Dieu nous l'a pris. Il est le Maître, que sa volonté soit faite. Mais j'ai l'assurance qu'il est au ciel. C'est la mienne et toute ma famille en partage la consolation. Dans notre tristesse, non seulement il ne se mêle point d'amertume, mais encore nous sommes honorés que Dieu lui ait accordé une si sainte mort.
Voilà le miracle de Lourdes. La Vierge Consolatrice nous a comblés de grâces. Dans le deuil qui nous étreint, une joie immense est en nous. Elle est l'écho de cet « hosanna » qu'il a chanté en quittant la terre. Bénie soit la main de Dieu qui a fait si douce notre épreuve et, en nous l'imposant, nous a si royalement consolés ! »
A ceux qui redoutent d'emmener à Lourdes des malades parce qu'ils craignent pour eux le découragement s'ils ne sont pas guéris, je livre cet exemple. Qu'est donc la faveur d'une vie prolongée, en regard de cette grâce des grâces : savoir mourir ?