Présence à Dieu par le Frère Laurent de la Résurrection
Préface
Chapitre 1 : Vie du Frère Laurent
Chapitre 2 : Pratique de la Présence de Dieu
Chapitre 3 : Maximes spirituelles
Chapitre 4 : Pratiques pour acquérir la vie spirituelle
Chapitre 5 : Comment adorer Dieu
Chapitre 6 : De l’union de l’âme avec Dieu
Chapitre 7 : De la présence de Dieu
Chapitre 8 : Moyens pour acquérir la présence de Dieu
Chapitre 9 : Les bénéfices de la présence de Dieu
Chapitre 10 : Entretien
Chapitre 11 : Lettre
Préface
L’opuscule qui nous est ici présenté a l’avantage de nous faire connaître un auteur spirituel, souvent éclipsé par les grands maîtres du Carmel que furent sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, mais qui, pourtant, mérite notre attention, particulièrement pour sa doctrine sur l’exercice de la présence de Dieu qu’il a lui-même expérimenté avec bonheur.
A nos contemporains, happés par les multiples préoccupations de la vie quotidienne, et singulièrement à ceux et à celles d ‘entre eux qui voudraient vivre plus intensément leurs convictions chrétiennes, le frère Laurent de la Résurrection offre un moyen à la fois simple et sûr d’entretenir en eux la présence de Dieu dont il s’est fait l’apôtre incomparable.
De fait, vivre en présence de Dieu dans l’amour permet non seulement de nous prémunir contre les tentations de toute sorte qui nous sollicitent à l’intérieur comme à l’extérieur de nous-mêmes, mais aussi de nous maintenir en communion profonde avec le Dieu Trinité qui nous habite et qui n’a d’autre désir que de développer en nous cette capacité d’amour que Sa grâce nous communique.
Mettons-nous à l’école de Frère Laurent de la Résurrection et efforçons-nous de vivre en la présence de Dieu en suivant les sages conseils que nous indique celui qui a su orienter toute sa vie spirituelle sur cette pratique à la fois simple et féconde.
Un moine
Chapitre 1
Vie du Frère Laurent de la Résurrection
Le frère Laurent de la Résurrection, religieux carme déchaussé, se nommait dans le monde Nicolas Herman. Il était né dans la petite ville lorraine de Hériménil, à 4 km de Lunéville en 1614. Ses parents étaient de très bons chrétiens qui lui donnèrent une solide éducation imprégnée des valeurs évangéliques.
L’histoire de sa vie est liée à la guerre de Trente ans qui sévissait alors en Lorraine. Il fit partie des troupes lorraines et fut d’abord fait prisonnier par l’armée allemande ; soupçonné d’espionnage, il fut menacé de mort. Toutefois, devant son calme et par manque de preuve, il fut relâché. En 1635, il fut blessé lors des combats qui opposaient la coalition française et impériale aux Suédois autour de Rambervillers. Son état l’obligea de quitter l’armée et de se retirer chez ses parents.
Les armées de la guerre de Trente ans ont exercé partout des ravages effroyables. Elles vivaient sur l’habitant et dévastaient champs et forêts qu’elles occupaient ou traversaient. Pillages, incendies, tortures étaient les malheurs que la population de ces régions devaient continuellement subir. Sans doute, le jeune Herman dut, comme les autres soldats, commettre des exactions et vivre lui aussi de pillage. Aussi la retraite forcée qu’il fit chez ses parents, le fit rentrer en lui-même et le remplit de dégoût pour tout ce qu’il venait de vivre et qui lui avait appris la vanité des choses du monde. Les conseils de son oncle Carme, la méditation de la Passion de Jésus-Christ qui l’émouvait profondément, l’aidèrent à prendre la résolution de quitter le monde.
D’abord attiré par la solitude, il se fit le disciple d’un gentilhomme retiré dans un ermitage. Cependant, la rigueur de la vie solitaire l’incita à s’engager dans la vie régulière d’une communauté. Il partit alors pour Paris où il demanda son admission au couvent des Carmes Déchaussés. Il prit l’habit des Convers et reçut le nom de Frère Laurent de la Résurrection.
Profondément dévot à la Vierge Marie, fidèle à l’oraison quelque grandes que fussent ses occupations, il s’exerçait particulièrement à la pratique du souvenir de la présence de Dieu et à celle de la charité fraternelle. Sa ferveur et sa piété qui ne reculaient devant aucun des emplois les plus bas qui lui furent donnés, firent de lui un modèle pour ses compagnons de noviciat. Habituellement favorisé d’une vie intérieure comblée de consolations, la considération de son passé le tourmenta au point qu’il en perdit la paix intérieure. Pendant une dizaine d’années que dura cette épreuve sans aucun adoucissement dans ses peines, il recourut constamment à la prière et à l’exercice de la présence de Dieu et s’appliquait fidèlement aux divers devoirs de la vie religieuse et aux charges qui lui étaient confiées.
Il fut tiré de cet état de prostration spirituelle le jour où il se résigna pour l’amour de Dieu à supporter ses peines non seulement toute sa vie, mais aussi pendant toute l’éternité si telle devait être la volonté de Dieu à son égard. Dès lors, il fut délivré de ses angoisses, et comme illuminé intérieurement par la grâce de Dieu, il se trouvait souvent comme hors de lui-même. Cependant son occupation la plus ordinaire était « de demeurer en la présence de Dieu, avec toute l’humilité d’un serviteur inutile, mais pourtant fidèle. » Cet exercice est la caractéristique particulière de sa spiritualité, et l’habitude qu’il en avait prise, lui était devenue si naturelle qu’il a passé les quarante dernières années de sa vie dans un exercice permanent de la présence de Dieu et dans un entretien muet et familier avec Lui. Comme il expérimentait le grand profit que cet exercice de la présence de Dieu apporte à l’âme, il conseillait de s’y appliquer avec tout le soin et la fidélité qu’il est possible. Il l’appelait le chemin le plus court et le plus facile pour arriver à la perfection chrétienne.
Dans les dernières années de sa vie, il fut très éprouvé dans sa santé. Les maladies l’ont fait beaucoup souffrir. Mais il endurait toutes ses souffrances avec patience et résignation, dans l’attente du jour si désiré de sa mort. Il avait prédit sa fin à plusieurs personnes et aussi annoncé qu’un religieux, qui ne s’y attendait pas, le suivrait peu après dans la tombe. Ce qui effectivement arriva. Son mal s’aggravant, on lui donna les derniers sacrements qu’il reçut en pleine possession de ses facultés qu’il garda jusqu’à la fin. Comme un religieux s’était recommandé à ses prières pour obtenir le véritable esprit d’oraison, il lui répondit que, de son côté, il devait s’en rendre digne et y coopérer. Le lundi 12 février 1691, le Frère Laurent de la Résurrection mourut sans agonie ni perte de l’usage des sens, mais avec la paix et la tranquillité d’une personne qui dort.
Chapitre 2
Pratique de l’exercice de la présence de Dieu
La pratique la plus sainte et la plus nécessaire en la vie spirituelle est la pratique de la présence de Dieu qui consiste à se plaire et à s'accoutumer en sa divine compagnie, parlant humblement et s'entretenant amoureusement avec lui en tout temps, à tous moments, sans règle ni mesure; mais surtout au moment des tentations, des peines, des aridités, des dégoûts et même des infidélités et des péchés.
Il faut s'appliquer continuellement à ce que toutes nos actions soient une manière de petits entretiens avec Dieu, mais sans étude, comme ils viennent de la pureté et simplicité du cœur. Il faut faire toutes nos actions avec poids et mesure, sans l’impétuosité et la précipitation qui sont la marque d’un esprit égaré. Il faut travailler doucement et amoureusement avec Dieu, le prier d'agréer notre travail, et par cette attention continuelle à Dieu, nous briserons la tête du démon, et ferons tomber les armes de ses mains.
Nous devons, pendant notre travail et autres actions, même pendant nos lectures, quoique spirituelles, pendant nos dévotions extérieures et prières vocales, nous arrêter un petit moment, le plus souvent que nous pourrons, pour adorer Dieu au fond de notre cœur, le goûter en passant et comme à la dérobée, le louer, lui demander son secours, lui offrir notre cœur et le remercier.
Que peut-il y avoir de plus agréable à Dieu que de quitter ainsi mille et mille fois le jour toutes les créatures, pour se retirer et l'adorer en son intérieur ? Nous ne pouvons rendre à Dieu de plus grand témoignage de notre fidélité qu'en renonçant et méprisant constamment la créature pour jouir un seul moment du Créateur. Cet exercice détruit peu à peu l'amour-propre qui ne peut subsister que parmi les créatures, desquelles ces fréquents retours à Dieu nous libèrent comme insensiblement.
Cette présence de Dieu est la vie et la nourriture de l’âme, et elle peut s’acquérir avec la grâce du Seigneur ; en voici les moyens : une grande pureté de vie, en veillant attentivement à ne rien faire, dire ou penser qui puisse déplaire à Dieu ; et lorsque quelque chose de semblable est arrivé, lui en demander humblement pardon et en faire pénitence ; une grande fidélité à la pratique de cette présence et au regard intérieur de Dieu en soi, qui doit toujours se faire doucement, humblement et amoureusement, sans se laisser aller à aucun trouble.
II faut prendre un soin particulier que ce regard intérieur précède de quelque moment nos actions extérieures, que de temps en temps il les accompagne, et que nous les finissions toutes par là. Il ne faut pas se troubler lorsqu’on oublie cette sainte pratique : il suffit de la reprendre avec tranquillité ; quand l'habitude s'en sera formée, tout se fera avec plaisir.
On ne saurait y arriver que par la mortification des sens puisqu'il est impossible qu'une âme qui a encore quelque complaisance en la créature puisse jouir entièrement de cette divine présence; car pour être avec Dieu, il faut absolument quitter la créature.
Dieu veut posséder notre cœur tout seul ; si nous ne le vidons pas de tout ce qui n'est point lui, il ne peut agir et faire ce qu'il voudrait. Il se plaint souvent de notre aveuglement; il s'écrie sans cesse que nous sommes dignes de compassion de nous contenter de si peu. « J'ai, dit-il, des trésors infinis à vous donner, et une petite dévotion sensible, qui passe en un moment, vous satisfait. » Par là nous lions les mains de Dieu, et nous arrêtons l'abondance de ses grâces.
Il n'est pas nécessaire d'être toujours à l'église pour être avec Dieu. Nous pouvons faire de notre cœur un oratoire, dans lequel nous nous retirerons de temps en temps, pour nous y entretenir avec lui. Tout le monde est capable de ces entretiens familiers avec Dieu; une petite élévation de cœur suffit, écrit le Frère Laurent, en conseillant cet exercice à un gentilhomme : « un petit souvenir de Dieu, une adoration intérieure, quoique en courant et l'épée à la main. Ce sont des prières qui, pour courtes qu'elles soient, sont cependant très agréables à Dieu, et qui, bien loin de faire perdre le courage, dans les occasions les plus dangereuses, le fortifient. Qu'il s'en souvienne donc le plus qu'il pourra ; cette manière de prier est fort propre et très nécessaire à un soldat, tous les jours exposé dans les dangers de sa vie, et souvent de son salut. »
Cet exercice de la présence de Dieu est d'une grande utilité pour bien faire l'oraison; car, empêchant l'esprit de divaguer pendant la journée, et le maintenant avec Dieu, il lui sera plus facile de demeurer tranquille pendant l'oraison.
Toute la vie étant pleine de dangers et d'écueils, il est impossible de les éviter sans un secours continuel de Dieu ; mais comment le Lui demander si l’on n’est pas avec lui ? Comment être avec lui, si ce n’est en pensant souvent à Lui ? comment y penser souvent, sinon par une sainte habitude de se tenir en sa présence, pour lui demander les grâces dont nous avons besoin à tout moment ?
Rien ne peut tant nous soulager dans les peines et les douleurs de la vie que cet entretien familier avec Dieu. S’il est fidèlement pratiqué, toutes les maladies du corps nous seront légères. Souvent, Dieu permet que nous souffrions pour purifier notre âme et pour nous obliger de demeurer avec lui. Comment une personne qui est avec Dieu et qui ne veut que lui, peut-elle être sujette à la peine ? Il faut donc l'adorer dans nos infirmités, lui offrir de temps en temps nos douleurs, lui demander amoureusement, comme un enfant à son père, la conformité à sa sainte volonté et le secours de sa grâce. Ces courtes prières conviennent fort bien aux personnes malades, et sont un excellent remède contre la douleur.
C'est un paradis de souffrir et d'être avec Dieu. Il faut pour cela s'habituer dans les douleurs à un entretien familier avec Dieu, et empêcher notre esprit de s'éloigner de lui ; il faut veiller sans relâche sur nous, pour ne rien faire, dire ou penser dans la maladie qui puisse Lui déplaire, même sous prétexte d’obtenir un soulagement à ses peines. Lorsque nous serons ainsi occupés de Dieu, les souffrances ne seront plus que des douceurs, des onctions et des consolations.
Le monde ne comprend pas ces vérités, et je ne m'en étonne pas, parce qu’il regarde les maladies comme des peines de la nature, et non comme des grâces de Dieu. Ceux qui les considèrent comme venant de la main de Dieu, comme des effets de sa miséricorde et des moyens dont il se sert pour sauver ceux à qui il les envoie, y goûtent ordinairement de grandes consolations.
Chapitre 3
Maximes spirituelles
Toutes choses sont possibles à celui qui croit, encore plus à celui qui espère, encore plus à celui qui aime, et encore plus à celui qui pratique et persévère en ces trois vertus; tous ceux qui sont baptisés, croyant comme il faut, ont fait le premier pas dans le chemin de la perfection, et seront parfaits aussi longtemps qu'ils persévéreront en la pratique des maximes suivantes :
1. Regarder toujours Dieu et sa gloire en tout ce que nous faisons, disons et entreprenons; que la fin que nous poursuivions, soit d'être les plus parfaits adorateurs de Dieu en cette vie, comme nous souhaitons l'être pendant toute l'éternité; prendre une ferme résolution de surmonter, avec la grâce de Dieu, toutes les difficultés qui se rencontrent en la vie spirituelle.
2. Quand nous nous engageons dans la vie spirituelle, il faut considérer à fond ce que nous sommes, et nous nous trouverons dignes de tout mépris, indignes du nom de chrétien. Ne sommes-nous pas sujets à toutes sortes de misères et exposés à une infinité d'accidents, qui nous troublent et qui nous rendent inégaux dans notre santé, dans nos humeurs, dans nos dispositions intérieures et extérieures, ce dont Dieu se sert pour nous rendre humbles par une infinité de peines et de travaux, tant au dedans qu'au dehors ?
3. Il faut croire sans doute qu'il nous est avantageux et agréable à Dieu de nous donner à lui, mais aussi de nous soumettre à sa divine Providence qui a l’habitude de nous faire passer par toutes sortes d'états, de nous faire souffrir toutes sortes de peines, de misères et de tentations pour l'amour de Dieu, autant de temps qu'il lui plaira, puisque sans cette soumission de cœur et d'esprit à la volonté de Dieu, il ne peut y avoir de vraie dévotion ni de réelle perfection.
4. Une âme est d'autant plus dépendante de la grâce qu'elle aspire à une plus haute perfection. Et le secours de Dieu lui est d'autant plus nécessaire à chaque moment que, sans lui, elle ne peut rien; le monde, la nature, et le diable lui font de concert une guerre si forte et si continuelle que, sans ce secours actuel et cette humble et nécessaire dépendance, ils l'entraîneraient malgré elle dans la perdition ; cela paraît dur à la nature, mais la grâce s'y plaît et s'y repose.
Chapitre 4
Pratiques nécessaires pour acquérir la vie spirituelle.
1. La pratique la plus sainte, la plus commune et la plus nécessaire à la vie spirituelle est la pratique de la présence de Dieu : ce qui consiste à se plaire et à s'accoutumer de vivre en sa divine compagnie, parlant et s'entretenant humblement et amoureusement avec lui en tout temps.
2. Il faut s'appliquer continuellement à ce qu'indifféremment toutes nos actions soient une manière de petits entretiens avec Dieu, pourtant sans étude, mais comme venant de la pureté et simplicité du cœur.
3. Puisque vous n'ignorez pas que Dieu est présent devant vous dans vos actions, qu'il est au fond et au centre de votre âme, pourquoi donc ne pas cesser au moins de temps en temps vos occupations extérieures, et même vos prières vocales, pour l'adorer intérieurement, le louer, lui offrir votre cœur, et le remercier ? C'est une erreur commune parmi les personnes spirituelles, de ne pas penser à quitter de temps en temps les choses extérieures pour adorer Dieu au dedans d'elles-mêmes et pour jouir en paix quelques petits moments de sa divine présence.
4. Toutes ces adorations se doivent faire par la foi, croyant que véritablement Dieu est en nos cœurs. Il faut l’adorer, l’aimer, et le servir en esprit et vérité. Il faut croire qu'il voit tout ce qui se passe, et se passera en nous, et en toutes les créatures, qu'il est indépendant de tout, et en même temps celui de qui toutes les créatures dépendent; infini en toutes sortes de perfections, qui mérite par son excellence infinie et son souverain domaine tout ce que nous sommes, et tout ce qui est au ciel et en la terre, dont il peut disposer à son bon plaisir dans le temps et l'éternité; nous lui devons par justice toutes nos pensées, nos paroles et nos actions. Voyons si nous le faisons.
5. Il faut examiner soigneusement quelles sont les vertus qui nous sont les plus nécessaires, celles qui sont les plus difficiles à acquérir, les péchés où nous tombons souvent, et les occasions plus fréquentes et inévitables de nos chutes; nous devons recourir à Dieu avec une entière confiance dans l'occasion du combat, demeurer fermes en la présence de sa divine Majesté, l'adorer humblement, lui représenter nos misères et nos faiblesses, lui demander amoureusement les secours de sa grâce, et nous trouverons par là en lui toutes les vertus sans en avoir aucune à soi.
Chapitre 5
Comment il faut adorer Dieu en esprit et en vérité.
Il y a trois réponses à cette question. Je dis,
1. Qu'adorer Dieu en esprit et vérité, cela veut dire adorer Dieu comme nous devons l’adorer; Dieu est esprit, il faut donc l'adorer en esprit et en vérité, c'est-à-dire par une humble et véritable adoration d'esprit dans le fond et centre de notre âme. Il n'y a que Dieu qui puisse voir cette adoration, que nous pouvons réitérer si souvent qu'à la fin elle nous deviendra comme naturelle, et comme si Dieu était un avec notre âme et que notre âme fût une avec Dieu : la pratique le prouve.
2. Adorer Dieu en vérité, c'est le reconnaître pour ce qu'il est, et nous reconnaître pour ce que nous sommes; adorer Dieu en vérité, c'est reconnaître véritablement, actuellement et en esprit que Dieu est ce qu'il est, c'est-à-dire infiniment parfait, infiniment adorable, infiniment éloigné du mal, et ainsi de tous les attributs divins; quel homme, pour peu de raison qu'il ait, n'emploiera-t-il pas toutes ses forces à rendre tous ses respects et ses adorations à ce grand Dieu ?
3. Adorer Dieu en vérité, c'est encore avouer que nous lui sommes entièrement l’opposé, et qu'il veut bien nous rendre semblables à lui si nous le voulons; qui sera assez imprudent pour se détourner, même un moment, du respect, de l'amour, du service, et des adorations continuelles que nous lui devons ?
Chapitre 6
De l'union de l’âme avec Dieu.
Il y a trois sortes d'unions, la première habituelle, la seconde virtuelle, et la troisième actuelle.
1. L'union habituelle est quand on est uni à Dieu seulement par grâce.
2. L'union virtuelle est lorsque commençant une action par laquelle on s'est uni à Dieu, on lui demeure uni par la vertu de cette action tout le temps qu'elle dure.
3. L'union actuelle est la plus parfaite, et, toute spirituelle qu'elle est, elle fait sentir son mouvement, parce que l'âme n'est pas endormie comme aux autres unions mais elle se trouve excitée puissamment, et son opération est plus vive que celle du feu, plus lumineuse que celle du soleil que les nuages obscurcissent. On peut néanmoins être trompé dans ce sentiment qui n'est pas une simple expression du cœur, comme de dire : mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, ou d'autres paroles semblables; mais c'est un je ne sais quoi de l'âme doux, paisible, spirituel, respectueux, humble, amoureux et très simple qui la porte et la presse à aimer Dieu, l'adorer, l'embrasser même avec des tendresses qu'on ne peut exprimer, et que la seule expérience peut nous faire concevoir.
4. Il faut que tout le monde avoue que Dieu est incompréhensible, et que pour s'unir à lui, il faut priver la volonté de toutes sortes de goûts et de plaisirs spirituels et corporels, afin qu'étant ainsi dégagée, elle puisse aimer Dieu sur toutes choses; car si la volonté peut en quelque façon comprendre Dieu, ce ne peut être que par l'amour. Il y a bien de la différence entre les goûts et les sentiments de la volonté et entre les opérations de cette même volonté, puisque les goûts et sentiments de la volonté sont en l'âme comme en leur terme, et son opération qui est proprement l'amour se termine à Dieu comme à sa fin.
Chapitre 7
De la présence de Dieu.
1. La présence de Dieu est une application de notre esprit à Dieu, ou un souvenir de Dieu présent, qui peut se faire ou par l'imagination ou par l'entendement.
2. Je connais une personne qui depuis quarante ans pratique une présence de Dieu intellectuelle, qu’il nomme de plusieurs autres noms ; tantôt il l'appelle acte simple, ou connaissance claire et distincte de Dieu, quelquefois vue confuse ou regard général et amoureux en Dieu, souvenir de Dieu ; d'autres fois, il la nomme attention à Dieu, entretien muet avec Dieu, confiance en Dieu, la vie et paix de l'âme; enfin cette personne m'a dit que toutes ces manières de présence de Dieu ne sont que des synonymes qui ne signifient qu'une même chose, et qu'elle lui est présentement comme naturelle; voici comment :
3. Elle dit qu'à force d'actes, et en rappelant souvent son esprit en la présence de Dieu, l'habitude s'en est formée de telle manière, qu'aussitôt qu'il est libre de ses occupations extérieures, et même souvent lorsqu'il y est le plus engagé, la pointe de son esprit, ou la suprême partie de son âme, s'élève sans aucune diligence de sa part, et demeure comme suspendue et fixement arrêtée en Dieu, par-dessus toutes choses, comme en son centre et en son lieu de repos; sentant presque toujours son esprit en cette suspension accompagnée de la foi, cela lui suffit; et c'est ce qu'elle appelle présence de Dieu actuelle, qui comprend toutes les autres sortes de présence et bien davantage encore, de sorte qu'elle vit maintenant comme s'il n'y avait plus que Dieu et elle au monde, elle s'entretient partout avec Dieu, elle lui demande ce dont elle a besoin, et se réjouit sans cesse en mille et mille façons avec lui.
4. Il est cependant à propos de savoir que cette conversation avec Dieu se fait au fond et au centre de l'âme; c'est là que l'âme parle à Dieu cœur à cœur, et toujours dans une grande et profonde paix dont l'âme jouit en Dieu; tout ce qui se passe au dehors n'est à l'âme que comme un feu de paille qui s'éteint à mesure qu'il s'allume, et il n'arrive quasi jamais ou fort peu à troubler sa paix intérieure.
5. Pour revenir à notre présence de Dieu, je dis que ce regard de Dieu doux et amoureux allume insensiblement un feu divin en l'âme, l'embrase si ardemment de l'amour de Dieu qu'on est obligé de faire plusieurs choses à l'extérieur pour le modérer.
6. L'on serait même surpris si l'on savait ce que l'âme dit quelquefois à Dieu, qui semble se plaire si fort dans ces entretiens qu'il lui permet tout, pourvu qu'elle veuille toujours demeurer avec lui et en son fond; et comme s'il craignait qu'elle ne retournât à la créature, il prend soin de lui fournir tout ce qu'elle peut désirer, si bien qu'elle trouve souvent au-dedans de soi une nourriture très savoureuse et très délicieuse à son goût, quoiqu'elle ne l'ait jamais désirée ni procurée en aucune manière, et sans même y avoir contribué personnellement sinon par le seul consentement.
7. La présence de Dieu est donc la vie et la nourriture de l'âme, qui se peut acquérir avec la grâce du Seigneur; en voici les moyens.
Chapitre 8
Moyens pour acquérir la présence de Dieu.
1. Le premier moyen est une grande pureté de vie.
2. Le second, une grande fidélité à la pratique de cette présence et au regard intérieur de Dieu en soi, qui se doit toujours faire doucement, humblement et amoureusement, sans se laisser aller à aucun trouble ou inquiétude.
3. Il faut prendre un soin particulier que ce regard intérieur, quoique très rapide, précède vos actions extérieures, que de temps en temps il les accompagne et que vous les finissiez toutes par là. Comme il faut du temps et beaucoup de travail pour acquérir cette pratique, aussi ne faut-il pas se décourager lorsqu'on y manque, puisque l'habitude ne se forme qu'avec peine; mais lorsqu'elle sera formée, tout se fera avec plaisir.
N'est-il pas juste que le cœur qui est le premier vivant, et qui domine sur les autres membres du corps, soit le premier et le dernier pour aimer et adorer Dieu, soit en commençant ou finissant nos actions spirituelles et corporelles, et généralement en tous les exercices de la vie; et c'est par cet endroit que nous devons avoir soin de produire ce petit regard intérieur, ce qu'il faut faire, comme je l'ai déjà dit, sans peine et sans étude pour le rendre plus facile.
4. Il ne sera pas hors de propos, pour ceux qui commencent cette pratique, de former intérieurement quelques paroles, comme : mon Dieu, je suis tout à vous ; Dieu , d'amour, je vous aime de tout mon cœur; Seigneur, faites-moi selon votre cœur; ou quelques autres paroles que l’amour produit sur-le-champ. Mais ils doivent prendre garde que leur esprit ne s'égare, qu'il ne retourne à la créature, et ils doivent le tenir attaché à Dieu seul, afin que se voyant ainsi pressé et forcé par la volonté, il soit obligé de demeurer en Dieu.
5. Cette présence de Dieu, un peu pénible dans les commencements, pratiquée avec fidélité, elle opère secrètement en l'âme des effets merveilleux, y attire une abondance de grâces du Seigneur, et la conduit insensiblement à ce simple regard, à cette vue amoureuse de Dieu présent partout, qui est la plus sainte, la plus solide, la plus facile, et la plus efficace manière de faire oraison.
6. Remarquez, s'il vous plaît, que pour arriver à cet état, il suppose la mortification des sens puisqu'il est impossible qu'une âme qui a encore quelque complaisance en la créature puisse jouir entièrement de cette divine présence, car pour être avec Dieu, il faut absolument quitter la créature.
Chapitre 9
Les bénéfices de la présence de Dieu
1. Le premier bénéfice que l’âme reçoit de la présence de Dieu, c’est que la foi en est plus vive et plus agissante en toutes les occasions de notre vie, particulièrement en nos nécessités, puisqu'elle nous obtient facilement des grâces dans les tentations, et dans le commerce inévitable que nous avons avec les créatures; car l'âme accoutumée par cet exercice à la pratique de la foi, par un simple souvenir voit et sent Dieu présent, elle l'invoque facilement, efficacement, et obtient ce dont elle a besoin. L'on peut dire qu’elle a en ceci quelque chose approchant de l'état des Bienheureux ; plus elle avance, plus sa foi devient vive, et enfin elle devient si pénétrante, que l'on pourrait quasiment dire : je ne crois plus, mais je vois et j'expérimente.
2. La pratique de la présence de Dieu nous fortifie dans l'espérance; notre espérance croît à proportion de nos connaissances ; à mesure que notre foi pénètre par ce saint exercice dans les secrets de la divinité, à mesure qu'elle découvre en Dieu une beauté qui surpasse infiniment non seulement celle des corps que nous voyons sur la terre, mais celle des âmes les plus parfaites et celle des anges, notre espérance grandit et se fortifie, et la grandeur de ce bien dont elle prétend jouir et qu'elle goûte en quelque manière, la rassure et la soutient.
3. Elle inspire à la volonté un mépris des créatures, et elle l'embrase du feu de l'amour sacré, parce qu'étant toujours avec Dieu qui est un feu consommant, il réduit en poudre ce qui peut lui être opposé, et cette âme ainsi embrasée ne peut plus vivre qu'en la présence de son Dieu, présence qui produit dans son cœur une sainte ardeur, un empressement sacré et un désir violent de voir ce Dieu aimé, connu, servi et adoré par toutes les créatures.
4. Par la présence de Dieu et par ce regard intérieur, l'âme se familiarise avec Dieu de telle manière qu'elle passe presque toute sa vie en des actes continuels d'amour, d'adoration, de contrition, de confiance, d'actions de grâces, d'offrande, de demande, et de toutes les plus excellentes vertus ; et quelquefois même elle ne devient plus qu'un seul acte qui ne passe plus, parce que l'âme est toujours dans l'exercice continuel de cette divine présence.
Je sais que l'on trouve peu de personnes qui arrivent à ce degré, c'est une grâce dont Dieu favorise seulement quelques âmes choisies, puisque enfin ce simple regard est un don de sa libéralité ; mais je dirai pour la consolation de ceux qui veulent embrasser cette sainte pratique, qu'il la donne ordinairement aux âmes qui s'y disposent et s'il ne la donne pas, on peut du moins, avec le secours de ses grâces ordinaires, acquérir par la pratique de la présence de Dieu une manière et un état d'oraison qui approche beaucoup de ce simple regard.
Chapitre 10
Entretien
Le Frère Laurent m'a dit que le fondement de la vie spirituelle en lui, avait été une haute idée et estime de Dieu en la foi, laquelle étant une fois bien conçue, il n'avait eu d’autre soin que de rejeter fidèlement toute autre pensée dès son apparition, afin de faire toutes ses actions pour l'amour de Dieu. Lui arrivant quelquefois de passer un long moment sans penser à Lui, il ne s'en troublait point, mais après avoir avoué à Dieu sa misère, il revenait avec d'autant plus de confiance à Dieu, qu’il se trouvait plus misérable de l'avoir ainsi oublié.
La confiance que nous avons en Dieu l'honorait beaucoup et nous attirait de grandes grâces. Il était impossible, non seulement que Dieu trompât, mais même qu'il laissât longtemps souffrir une âme tout abandonnée à lui, et résolue de tout endurer pour lui.
Il était parvenu à ne plus avoir de pensées que de Dieu. Si quelque pensée étrangère ou quelque tentation était sur le point de paraître, il les sentait venir, et l'expérience qu'il avait du prompt secours de Dieu faisait que quelquefois il les laissait avancer, et le moment venu, s'adressant à Dieu, elles s'évanouissaient au plus vite.
Sur cette même expérience, quand il avait quelque affaire extérieure, il n'y pensait point par avance, mais dans le temps même de l'action, il trouvait en Dieu comme dans un clair miroir ce qu'il était nécessaire qu'il fît pour le moment présent. Depuis quelque temps il avait agi de la sorte sans anticiper aucun soin ; avant cette expérience du prompt secours de Dieu dans ses affaires, il s’employait à prévoir et organiser son travail.
Il n'avait aucune mémoire des choses qu'il faisait et s'y occupait comme si elles lui étaient extérieures : ainsi, en sortant de table il ne savait pas ce qu'il avait mangé; mais en agissant avec une simplicité de vue, il faisait tout pour l'amour de Dieu, lui rendait grâces de ce qu'il avait dirigé ses œuvres, et une infinité d'autres actes ; mais le tout très simplement, d'une manière qui le tenait attaché à la présence amoureuse de Dieu.
Lorsque l'occupation extérieure le détournait un peu de la pensée de Dieu, quelque souvenir de Dieu investissait son âme, en lui imprimant une plus forte pensée de Dieu, réchauffait et l'embrasait quelquefois si fort qu'il criait et avait de fortes envies de chanter et de sauter comme un fou.
Il était bien plus uni à Dieu dans ses occupations ordinaires, que lorsqu’il les quittait pour ses exercices de piété, d'où il ne sortait pour l'ordinaire qu'avec beaucoup de sécheresse. Il s'attendait d'avoir plus tard quelque grande peine de corps ou d'esprit et sa plus grande crainte était de perdre le sentiment de la présence sensible de Dieu qu'il possédait depuis si longtemps; mais la bonté de Dieu l'assurait qu'il ne le quitterait point absolument et qu'il lui donnerait la force de supporter les maux qui lui arriveraient avec sa permission : avec cela, il ne craignait rien et n'avait besoin de communiquer de son âme avec personne. Quand il avait voulu le faire, il en était toujours sorti plus embarrassé, et en voulant mourir et se perdre pour l'amour de Dieu, il n'avait nulle appréhension; l'abandon entier à Dieu était la voie sûre dans laquelle on avait toujours lumière pour s’y conduire.
Il fallait être fidèle à agir et à se renoncer dans le commencement; mais après cela il n'y avait plus que contentements indicibles. Dans les difficultés, il n'y avait qu'à recourir à Jésus-Christ et lui demander sa grâce, avec laquelle tout devenait facile. Quand on s'arrêtait aux pénitences et exercices particuliers en délaissant l'amour qui en est la fin, cela se reconnaissait bien aux œuvres, et c’était la cause de ce que l'on voyait si peu de vertu solide.
Il ne fallait ni finesse ni science pour aller à Dieu, mais seulement un cœur résolu de ne s'appliquer qu'à lui , ou pour lui, et de n'aimer que lui.
Chapitre 11
Lettre
Ma Révérende et très honorée Mère,
J'ai reçu de Mademoiselle de N... les chapelets que vous lui avez mis entre les mains. Je m'étonne que vous ne me donniez pas votre sentiment sur le livre que je vous ai envoyé et que vous devez avoir reçu; pratiquez-le fortement sur vos vieux jours, il vaut mieux tard que jamais.
Je ne peux comprendre comment les personnes religieuses peuvent vivre contentes sans la pratique de la présence de Dieu. Pour moi, je me tiens retiré avec lui au fond et centre de mon âme autant que je peux, et lorsque je suis ainsi avec lui, je ne crains rien; mais le moindre écart m'est un enfer.
Cet exercice ne tue pas le corps ; il est cependant à propos de le priver de temps en temps, et même souvent, de plusieurs petites consolations innocentes et licites; car Dieu ne souffre pas qu'une âme qui veut être entièrement à lui, prenne d'autres consolations qu'avec lui; cela est plus que raisonnable.
Je ne dis pas que pour cela il faille se gêner beaucoup, non, il faut servir Dieu dans une sainte liberté; il faut travailler fidèlement, sans trouble ni inquiétude, rappelant doucement et tranquillement notre esprit à Dieu, autant de fois que nous l'en trouvons distrait.
Il est pourtant nécessaire de mettre toute sa confiance en Dieu, de se défaire de tout autre soin, même de quantité de dévotions particulières quoique très bonnes, mais dont on se charge souvent mal à propos, puisque enfin ces dévotions ne sont que des moyens pour arriver à la fin; ainsi, lorsque, par cet exercice de la présence de Dieu, nous sommes avec celui qui est notre fin, il nous est inutile de retourner aux moyens; mais nous pouvons continuer avec lui notre commerce d'amour, demeurant en sa sainte présence, tantôt par un acte d'adoration, de louange, de désir, tantôt par un acte d'offrande, d'action de grâces, et en toutes les manières que notre esprit pourra inventer.
Ne vous découragez pas pour la répugnance que vous y sentiez du côté de la nature, il faut vous faire violence; souvent, dans les commencements, on croit que c'est du temps perdu, mais il faut continuer à garder la résolution d'y persévérer jusqu'à la mort et en dépit de toutes les difficultés. Je me recommande aux prières de la sainte communauté, aux vôtres en particulier, et je suis en Notre-Seigneur,
Votre, etc...
De Paris, le 3 novembre 1685.