De la providence de Dieu en général.
1.- Alors l’Éternel, dans son ineffable clémence, jeta sur cette âme un regard plein de tendresse, et voulut bien lui expliquer comment sa divine providence ne manque jamais à personne, pourvu qu’on l’accepte humblement. Il s’exprima ainsi, en se plaignant doucement de ses créatures raisonnables : O ma fille bien-aimée! combien de. fois te l’ai-je répété! oui, je veux faire miséricorde au monde et assister chacun selon ses besoins ; mais l’homme ignorant trouve la mort où j’ai placé la vie. Moi je veille toujours, et je veux que tu comprennes que ce que je donne à chacun est réglé par mon infinie providence.
2.- C’est ma providence qui a créé l’homme ; et, lorsque je l’ai regardé en moi-même, je me suis passionné pour la beauté de ma créature, parce que ma providence souveraine l’avait créé à mon image et ressemblance. Je lui ai donné la mémoire pour qu’il se rappelât mes bienfaits et qu’il participât à la puissance du Père ; je lui ai donné l’intelligence pour que, dans la sagesse du Fils il connût et comprît ma volonté, car je suis la source de toutes les grâces, que je répands avec un ardent et paternel amour. Je lui ai donné la volonté pour aimer, afin qu’en participant à la bonté du Saint Esprit il put aimer ce qu’avait vu et connu son intelligence. Ma douce providence a fait cela pour que l’homme fût capable de me comprendre et de nie goûter dans la joie suprême d’une éternelle vision.
3.- Comme je te l’ai déjà dit, le ciel était fermé par la désobéissance de votre premier père Adam, qui méconnut la dignité de son origine et ne vit pas avec quelle (265) ineffable tendresse je l’avais créé. Il tomba dans la désobéissance, et ensuite dans la corruption par orgueil et par faiblesse pour sa femme, aimant mieux lui céder et lui plaire qu’obéir à mon commandement. Il voyait l’injustice de ce qu’elle lui proposait, mais il y consentit pour ne pas l’affliger. C’est de cette désobéissance que naquirent les maux de la terre. Tous, vous avez ressenti les effets de ce poison, dont je t’expliquerai ailleurs les dangers, pour te faire mieux comprendre les avantages de l’obéissance.
4.- Pour éloigner de l’homme cette mort de la désobéissance et vous sauver de cette extrémité, je vous ai donné mon Fils unique par un acte de mon infinie providence ; car, en unissant ma divinité à votre humanité, j’ai vaincu le démon, qui ne voulut pas connaître ma Vérité. En s’incarnant elle consuma et détruisit le mensonge par lequel il avait trompé l’homme ; et ce fut un grand acte de ma providence.
5.- Considère, ma fille bien-aimée, que je ne pouvais faire plus que de vous donner mon Fils unique ; je l’ai soumis à une grande obéissance afin qu’il délivrât le genre humain du venin que la désobéissance de votre premier père avait répandu dans le inonde. Transporté d’amour et d’obéissance, il s’est élancé vers la mort ignominieuse de la sainte Croix, et par cette mort il vous a donné la vie, non pas en vertu de l’humanité, mais en vertu de la divinité que j’avais miséricordieusement unie à votre nature pour satisfaire à la faute commise contre moi, le Bien infini, qui demandais une réparation infinie.
6.- La nature humaine finie devait s’unir à un être infini afin de pouvoir me satisfaire d’une manière infinie pour tous les hommes passés, présents et futurs. Afin que toutes les fois qu’un homme m’offenserait, il pût me satisfaire et revenir à moi pendant sa vie, j’ai uni la nature divine à votre nature humaine, et dans cette union vous ayez le moyen d’une satisfaction parfaite. C’est là un grand bienfait de ma providence, puisqu’un acte fini et limité par le supplice de la Croix vous a donné dans mon Fils un fruit infini par la vertu de sa divinité.
7.- Ma paternelle et infinie providence permet ainsi à l’homme de revêtir un vêtement de grâce, lorsqu’il a perdu (266) la robe d’innocence, et que, dépouillé de toute vertu, il meurt de faim et de froid pendant son pèlerinage, où il est soumis à toutes les misères. La porte du ciel lui était fermée, et il n’avait aucune espérance qui pût consoler son malheur d’ici-bas ; c’était là pour lui une immense affliction.
8.- Moi, l’Éternel et l’Amour infini, j’ai miséricordieusement secouru l’homme dans son indigence. Ce ne sont pas vos mérites et vos vertus, mais seulement mon ineffable bonté qui m’a porté à vous dominer le vêtement désirable de mon Fils, qui s’est dépouillé lui-même de la vie par la mort, pour vous revêtir de grâce et d’innocence. Cette grâce et cette innocence, vous l’avez reçue dans le saint baptême par l’efficacité de son précieux sang, qui a lavé en vous la tache originelle que vous avaient transmise vos parents. Ma providence a usé de toute la tendresse possible, puisqu’elle ne s’est pas servie, comme dans l’Ancien Testament, de la peine corporelle de la circoncision, mais de lâ douce efficacité du saint baptême.
9.- Non seulement j’ai revêtu l’homme, mais je l’ai réchauffé, lorsque j’ai dominé au genre humain mon Fils, dont les blessures qui déchirèrent son corps laissèrent échapper le feu de mon infinie charité, caché sous la cendre de votre humanité. N’était-ce pas assez pour embraser le coeur glacé de l’homme, et ne faut-il pas qu’il soit bien rebelle et bien aveuglé par l’amour-propre, pour ne pas voir l’affection tendre et dévouée que je lui porte?
10.- Ma providence lui a encore donné la nourriture de vie qui doit le soutenir pendant le cours de son pèlerinage ; elle le rend plus fort que ses ennemis, et nul ne peut lui nuire, s’il n’y consent dans sa volonté, Une voie droite et facile a été tracée par le sang de ma Vérité incarnée, pour que l’homme puisse atteindre la tin que ma grâce lui a destinée. Quelle est cette nourriture? je te l’ai déjà dit : c’est le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ crucifié, qui contient un Dieu et l’homme tout ensemble ; c’est le Pain de vie, le Pain des anges, qui donne faim à celui qui le savoure, et laisse insensible celui qui n’en a pas le désir. Car cette nourriture doit être prise avec un saint désir et goûtée avec un ardent amour. Tu vois que ma providence a donné, à l’homme tous les secours qui lui sont nécessaires. (267)
CXXXVI.- Dieu a donné l’espérance à l’homme.- Plus on espère, plus on goûte parfaitement sa providence.
1.- J’ai donné encore à l’homme le secours de l’espérance. Dès qu’à la lumière sainte de la foi il contemple le prix du Sang précieux qui a été payé pour lui, cette vue doit mettre dans son coeur une espérance ferme et la certitude de son salut. L’honneur lui est rendu par Les opprobres de Jésus crucifié ; car, s’il m’a souvent offensé par tous les membres de son corps, par tous les membres de son corps aussi, Jésus mon Fils bien-aimé, a souffert d’affreux tourments. Son humble obéissance a corrigé, purifié la désobéissance d’Adam et sa postérité. Par cette obéissance vous avez tous acquis la grâce, comme par la désobéissance de votre premier père vous aviez tous contracté la faute. C’est là le plan de ma providence, qui n’a jamais manqué à l’homme depuis le commencement du monde jusqu’à cette heure. Elle pourvoira jusqu’au dernier jour à toutes vos nécessités.
2.- Je suis le bon et parfait Médecin, qui connaît ce qui est nécessaire à votre faiblesse et ce qui est utile à votre salut ; je vous rendrai une santé parfaite et je vous la conserverai. Ma providence ne fera jamais défaut à celui qui voudra la recevoir et qui placera toute son espérance en moi. Celui qui espère en moi, qui frappe et qui appelle véritablement, non seulement avec la parole mais avec l’élan et la lumière d’une sainte foi, celui-là me goûte dans ma providence, mais non celui qui frappe et m’appelle en disant seulement : Seigneur, Seigneur.
3.- Celui qui me cherche ainsi et me demande sans autre mérite, je ne le connaîtrai pas dans ma miséricorde, mais dans ma justice. Tu sais que l’homme ne peut espérer en deux choses opposées ; la Vérité incarnée a dit dans l’Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres, car, s’il en sert un, il méprisera l’autre » (S. Luc. XVI,13). On ne peut servir sans espérance : le serviteur qui sert son maître le fait dans l’espoir de lui plaire ou dans l’attente de quelque récompense, de quelque avantage. Il ne servira jamais l’ennemi de son maître, parce (268) qu’il ne peut en retirer quelque profit, et parce qu’il perdrait même ce qu’il a droit d’attendre de celui dont il est le serviteur. Apprends, ma fille bien-aimée, qu’il en arrive ainsi pour l’âme.
4.- Il faut qu’elle espère en moi et qu’elle me serve, ou qu’elle espère en elle-même et dans le monde, et qu’elle le serve. Elle sert le monde hors de moi autant qu’elle aime la sensualité et qu’elle lui obéit ; si elle le sert, c’est qu’elle trouve dans ce service et cet amour un avantage, une jouissance qui lui plait. Son espérance, placée dans une chose finie, est vaine et passagère. L’âme se trompe et n’atteint pas le but qu’elle désirait ; tant qu’elle espère en elle et dans le monde, elle n’espère pas en moi-puisque je hais le monde, c’est-à-dire les vains désirs de l’homme. Je les ai tellement en horreur, que c’est à cause d’eux que j’ai fait subir à mon Fils unique la mort ignominieuse de la Croix. Le monde n’a aucune ressemblance avec moi, ni moi, avec lui.
5.- L’âme au contraire qui espère en moi, et qui me sert de tout son coeur, refuse nécessairement sa confiance au monde ,et ne saurait la placer dans sa propre faiblesse. Son espérance est plus ou moins parfaite selon le degré de son amour pour moi, et c’est dans la même mesure qu’elle goûte ma providence. Ceux qui espèrent en moi et me servent dans le seul but de me plaire, la goûtent mieux que ceux qui le font à cause du profit qu’ils en retirent, ou du bonheur qu’ils trouvent en moi. Les premiers sont ceux dont je t’ai fait connaître la perfection en t’expliquant les états de l’âme ; les autres, dont je te parle maintenant, sont ceux dont je t’ai montré l’imperfection, parce qu’ils marchent et servent avec l’espoir d’une récompense ou du bonheur qu’ils trouvent en moi.
6.- Ces parfaits et ces imparfaits sont l’objet de ma plus tendre sollicitude, pourvu qu’ils n’espèrent pas en eux-mêmes ; car la présomption, cette espérance de l’amour-propre, obscurcit l’intelligence et la prive de la sainte lumière de la foi. L’homme ne marche plus à la lumière de la raison et ne connaît pas ma providence. Il l’éprouve cependant ; nul n’en est exclu, les justes et les pécheurs ; car tout est créé par ma bonté. Je suis Celui qui suis, et sans moi rien ne se fait, excepté le péché, qui n’est pas. (269)
7.- Tous me reçoivent de ma providence ; mais il en est qui ne la comprennent pas, parce qu’ils ne la reconnaissent pas ; et, ne la reconnaissant pas, ils sont pour elle sans amour. Ils voient tout en désordre, comme des aveugles, quoique tout soit dans l’ordre. Ils prennent la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière, et, parce qu’ils ont mis leur espérance et leur soin dans les ténèbres, ils murmurent et tombent dans l’impatience.
8.- Vois, ma fille bien-aimée, quelle est la folie de leur pensée. Comment peuvent-ils croire que moi, qui suis l’éternelle et souveraine Bonté, je puisse vouloir autre chose que leur bien dans les petites choses que je permets tous les jours pour leur salut, lorsqu’ils savent par expérience que dans les grandes je n’ai d’autre but que leur sanctification? Malgré tout leur aveuglement ils devraient, avec la simple lumière naturelle, reconnaître ma bonté et les bienfaits de ma providence, qui ne peut leur échapper dans la création, et dans la régénération de l’homme par le Sang qui fait renaître à la grâce.
9.- Il y a là une évidence que rien ne peut contredire, et cependant ils s’effrayent de leur nombre même, parce qu’ils n’omit pas développé la lumière naturelle dans la vertu. L’homme insensé n’aperçoit pas, ne remarque pas que toujours, j’ai pourvu au monde en général, et à chacun en particulier, selon son état ; et comme dans cette vie présente rien n’est stable, que tout change sans cesse, jusqu’à ce que son but soit atteint, je règle ce qui convient à chaque chose et à chaque instant.
CXXXVII.- De la providence de Dieu dans l’Ancien et le Nouveau Testament.
1.- Dans l’ancien Testament, ma providence a donné les tables de la loi à Moïse ; et à mon peuple, pour le conduire, des prophètes éclairés par l’Esprit Saint. Avant l’incarnation de mon Fils, la nation juive a presque toujours eu des prophètes, afin que leur parole inspirée lui donnât l’espérance de voir ma Vérité revêtir un corps, et le Prophète des prophètes venir la délivrer de la servitude (270), et lui ouvrir, par son sang précieux, le ciel, qui avait été si longtemps fermé.
2.- Dès que mon Verbe bien-aimé se fut incarné, aucun prophète ne parut, afin que les Juifs fussent certains que celui qu’ils attendaient était venu. Les prophètes n’avaient plus besoin de l’annoncer ; leur aveuglement seul les empêchait de le reconnaître. Ma providence envoya donc mon Verbe, qui l’ut votre médiateur auprès de moi, l’Éternel. Après lui vinrent les apôtres, les martyrs, les docteurs et les confesseurs.
3.- Ma providence pourvoit à toute chose, et elle agira ainsi jusqu’à la fin. Cette providence générale regarde toute créature raisonnable, dès qu’elle veut en accepter les dons. .Ma providence règle aussi tout en particulier, la vie, la mort, de quelque manière qu’elles viennent ; la faim, la soif, les pertes de fortune, la nudité, le froid, la chaleur, les injures, les abaissements et les affronts. Je permets que toutes ces choses arrivent aux hommes, sans que je sois pour cela la cause de la volonté perverse qui fait le mal ou l’injure. Je donne à l’homme l’être et le temps, non pas pour qu’il m’offense et qu’il offense son semblable, mais pour qu’il me serve fidèlement, et qu’il serve le prochain par la charité. Je permets le mal pour exercer la patience de l’âme qui en souffre, ou pour qu’elle se connaisse humblement.
4.- Quelquefois je permettrai que le juste soit combattu par le monde entier. Sa mort même causera un grand étonnement ; il semblera, injuste que cet homme périsse violemment par l’eau, par le feu, par la dent d’une bête féroce ou par la ruine de quelque édifice. Et en effet, cela doit être inexplicable pour l’oeil qui n’a pas la lumière sainte de la foi. Mais il n’en est pas de même pour celui qui m’est fidèle.
5.- Celui-là trouve et goûte par l’amour ma providence dans les grandes choses ; il voit et reconnaît que ma providence dispose tout avec tendresse pour le salut de l’homme ; il reçoit tout avec un humble respect ; rien ne le scandalise, en lui, dans mes oeuvres et dans le prochain ; il supporte tout avec une patience si sincère, parce qu’il sait que ma providence ne manque jamais à aucune créature, car c’est elle qui préside à tout. Lorsque (271) je brise quelqu’un par la foudre et la tempête, on m’accuse de cruauté, on pense que j’ai négligé le salut de cette personne ; et j’ai permis ce malheur, Je l’ai frappée pour la sauver de la mort éternelle. Ainsi les hommes du monde insultent toutes mes oeuvres, en les jugeant mal et en les expliquant avec leur faible raison.
CXXXVIII.-Tout ce que Dieu permet est pour notre salut.- Combien sont aveugles ceux qui pensent le contraire.
1.- Je veux, ma fille bien-aimée, que tu voies et que tu comprennes quelle patience il me faut pour supporter l’homme, que j’ai créé avec tant d’amour à mon image et ressemblance. Ouvre l’oeil de ton intelligence, et regarde en moi. Considère l’effet particulier d’une prière que tu as faite à ma providence, et tu verras avec quel bonheur cette grâce a été obtenue sans danger de mort. Ce qui est arrivé dans ce cas particulier arrive aussi en toutes choses.
2.- Alors cette âme, ouvrant l’oeil de son intelligence à la sainte lumière de la foi, avec l’ardent désir que la parole de Dieu lui avait inspiré, connut davantage la vérité ; et contemplant, selon l’ordre qu’elle avait reçu, les bienfaits de la Providence, elle considérait la bonté de la Majesté divine et de son ineffable charité ; elle y voyait clairement cette Bonté éternelle et souveraine qui, non seulement nous a créés avec tendresse, mais nous a encore rachetés avec le sang précieux de son Fils. C’était du même amour que sortaient toutes choses et que s’épanchaient sur chacun les épreuves et les consolations. Sa paternelle sollicitude apparaissait dans toutes les créatures, et son unique but était le salut éternel des hommes ; la preuve évidente était dans ce Sang versé avec une si ardente charité.
3.- Alors Dieu le Père lui dit : Combien sont aveuglés par l’amour-propre ceux qui se scandalisent et s’impatientent! Je te parle de ma providence générale et particulière, dont je vais continuer à t’entretenir. Ces hommes jugent injustement et condamnent, pour leur malheur et leur ruine, ce que je fais par amour pour eux et pour (272) leur bien, afin de les sauver des flammes de l’enfer et de les conduire heureusement à des joies éternelles. Et pourquoi se plaignent-ils de moi? C’est qu’au lieu d’espérer en moi, ils espèrent en eux-mêmes, et ils tombent ainsi dans les ténèbres.
4.- Ils méconnaissent et détestent ce qu’ils devraient recevoir avec le plus grand respect. Dans leur orgueil ils veulent scruter mes jugements secrets, qui sont tous droits et justes. Ils font comme un aveugle gui, avec l’imperfection des sens qui lui restent, voudrait distinguer la beauté et les défauts des choses extérieures. Ils ne veulent pas se confier en moi, qui suis la vraie Lumière, la souveraine Sagesse et la source de leur vie spirituelle et corporelle, puisque sans moi ils ne peuvent rien avoir et rien faire. S’ils reçoivent quelques services d’une créature, c’est moi qui ai dirigé cette créature, et tout disposé pour qu’elle voulût et qu’elle pût leur être utile.
5.- Ces insensés ne veulent voir les choses qu’en les touchant ; mais la main se trompe souvent, parce qu’elle manque de lumière et qu’elle ne peut discerner les couleurs. Le goût s’égare aussi, parce qu’il ne distingue pas l’animal immonde qui sert d’aliment. L’oreille est séduite par la douceur des sons ; mais elle ne voit pas celui qui chante et qui cache, si l’on n’y prend garde, des coups mortels sous cette mélodie. Ainsi font les aveugles qui ont perdu la lumière de la raison. Ils touchent avec la main des sens extérieurs de la vie charnelle du monde, des plaisirs qu’ils croient bons ; ils ne s’aperçoivent pas que ces plaisirs sont des choses mêlées et entourées de beaucoup d’épines, de misères, d’angoisses, et que le coeur qui veut les posséder sans moi y trouve un poids insupportable.
6.- Ces plaisirs semblent doux et agréables à la bouche qui les désire. Lorsqu’on les aime désordonnément, on ne s’aperçoit pas qu’en eux est la chair immonde du péché mortel, qui souille l’âme, l’éloigne de ma ressemblance et détruit la vie de la grâce. Ceux qui ne s’appliquent pas, avec la lumière de la foi, à purifier leur âme dans le Sang, contractent dans, ces plaisirs une mort éternelle.
7.- L’amour-propre rend des sons harmonieux ; l’âme en est séduite parce qu’elle obéit à la sensualité. Elle se (273) laisse aller sur une pente mauvaise, et tombe dans le précipice chargée des chaînes du péché, et livrée aux mains de ses ennemis. L’amour-propre et l’espérance qu’elle a placés en elle-même l’ont aveuglée ; elle ne se confie plus à moi, qui suis la voie et le guide fidèle. Cette voie a été tracée au genre humain par le Verbe incarné, mon Fils unique, qui vous a dit formellement : Je suis la Voie, la Vérité, la Vie. Il est aussi la Lumière ; celui qui va par lui ne peut être trompé et ne marche pas dans les ténèbres. Personne ne peut venir à moi sans lui, parce qu’il est un avec moi. Je te l’ai déjà dit, j’en ai fait un pont pour que vous puissiez venir sûrement jusqu’à moi, qui suis votre dernière fin.
8.- Les hommes ignorants et ingrats ne se confient point à moi, qui ne désire et ne cherche autre chose que leur sanctification. C’est pour cette fin que mon amour permet et dispose toutes choses. Les hommes se scandalisent sans cesse de moi, et je les supporte toujours avec patience malgré leurs vices. Je les ai aimés même avant leur naissance, et je n’en suis pas aimé. Ils me persécutent tous les jours par leur impatience, leur haine, leurs murmures. Ils veulent, dans leur ignorance, pénétrer mes jugements secrets, qui sont toujours justes et pleins d’amour. Ils s’ignorent eux-mêmes et ne peuvent rien juger ; car celui qui ne se connaît pas ne peut pas me connaître, et comprendre par conséquent ma justice.
CXXXIX.- De l’action de la Providence pour sauver une âme.
1.- Si tu veux savoir maintenant, ma chère fille, combien le monde se trompe sur les mystères de ma Providence, ouvre les yeux de ton intelligence ; regarde en moi, et tu verras le cas particulier que je t’ai promis de te montrer (C’était à ce cas particulier que se rapportait sans doute la quatrième demande de sainte Catherine, ch. I, 1.). Je pourrais te faire connaître bien d’autres exemples semblables. Alors cette âme fidèle, obéissant à l’ordre de Dieu le Père, regarda en lui avec un ardent (274) désir, et Dieu lui montra clairement la perte de celui auquel l’évènement était arrivé. Je veux que tu voies, lui dit-il, que pour éviter l’éternelle damnation que méritait cet homme, j’ai permis cette catastrophe inattendue. Il fallait que, par ce moyen terrible, son sang, par la médiation du sang de mon Fils bien-aimé, lui achetât la vie éternelle.
2.- Je n’avais pas oublié son amour et son respect pour Marie, la glorieuse Mère de mon Fils, et j’ai décrété dans ma bonté, pour honorer le Verbe incarné, que quiconque, juste ou pécheur, recourrait à Marie avec amour et respect, ne pourrait jamais être la victime et la proie du monstre infernal. Marie est comme une douce amorce offerte par ma bonté pour attirer les hommes et surtout les pécheurs.
3.- C’est donc par un acte de mon infinie miséricorde que j’ai permis cet accident. Ce n’est pas moi qui ai fait la volonté coupable des méchants ; j’en ai voulu seulement le résultat, que les hommes ont trouvé si cruel, parce que leur amour-propre les prive de la lumière et leur cache ma Vérité. S’ils dissipent le nuage, ils la verraient et l’aimeraient ; ils accepteraient tout avec respect, et, quand viendrait le temps favorable, ils recueilleraient avec joie le fruit de leurs travaux.
4.- Ma fille bien-aimée, sois certaine que pour ce que tu me demandes, je remplirai ton désir et celui de mes autres amis. Je suis votre Dieu ; je récompense avec justice la peine, et je satisfais les saints désirs, pourvu qu’on frappe véritablement à la porte de ma Vérité, afin de ne pas errer et d’espérer toujours en ma Providence.
CXL.- Dieu explique sa providence envers ses créatures, et se plaint de leur infidélité.
1.- Après t’avoir montré ma providence dans cette occasion, je veux te l’expliquer dans son action générale. Tu ne pourras jamais comprendre à quel degré l’ignorance de l’homme est grande. II perd l’intelligence lorsqu’il espère en lui et qu’il se confie dans son propre sens. O pauvre insensé, ne vois-tu pas que tu ne sais rien de (275) toi-même, et que c’est ma bonté qui t’accorde tout selon tes besoins? Qui te le fera donc comprendre? Ton expérience même.
2.- Combien souvent veux-tu faire une chose sans le pouvoir et sans le savoir faire! Quand tu le sais, tu ne le peux pas, le temps te manque ; si tu as le temps, c’est la volonté qui te fait défaut. Tout t’a été donné par ma grâce pour ton salut, pour que tu reconnaisses et tu comprennes que tu n’as pas l’être par toi-même, et pour que tu aies plus raison, de t’humilier que de t’enorgueillir. En toute chose tu trouves des privations et des changements, parce que rien n’est en ta puissance ; il n’y a
que ma grâce que tu trouveras ferme et inébranlable aucune force ne pourra t’en séparer, à moins que tu t’en éloignes toi-même en retournant au mal.
3.- Comment donc peux-tu résister à ma bonté? Le ferais-tu, si tu consultais ta raison, et placerais-tu tes espérances dans tes pensées, et ta confiance en ce qui vient de toi? Mais tu es devenu comme l’animal sans raison ; tu ne vois pas et tu ne reconnais pas que tout change, excepté ma grâce. Pourquoi ne pas te fier à moi, qui suis ton Créateur? pourquoi compter sur toi? Ne te suis-je pas toujours fidèle? Comment pouvoir en douter, puisque tu l’éprouves tous les jours?
4.- O ma fille bien-aimée! vois combien l’homme m’est infidèle. Il manque à l’obéissance que je lui avais imposée, et il tombe dans la mort. Moi, au contraire, je lui ai toujours été fidèle, en lui procurant le bien pour lequel je l’avais créé. Afin qu’il puisse l’atteindre et le posséder, j’ai uni ma divinité à l’infirmité de sa nature. L’homme, ainsi racheté et renouvelé dans la grâce par le sang de mon Fils bien-aimé, devrait me connaître par expérience. Et cependant ce pauvre infidèle semble douter que je sois assez puissant pour le secourir, assez fort pour le défendre contre ses ennemis, assez sage pour éclairer son intelligence, assez bon pour lui donner ce qui est nécessaire à son salut.
5.- Il pense que je n’ai pas des trésors pour le rendre riche, une beauté pour l’embellir, une nourriture pour le rassasier, un vêtement pour le couvrir. Ses actions prouvent qu’il en juge ainsi. S’il en était autrement, ne ferait-il (276) pas des oeuvres bonnes et saintes? L’expérience devrait pourtant lui montrer que je suis fort ; car tous les jours je conserve son être, et ma main le défend contre ses ennemis. Personne ne peut résister à l’action de ma puissance ; si l’homme ne le voit pas, c’est qu’il ne veut pas voir.
6.- Ma sagesse a tout ordonné dans le monde, et le gouverne avec tant de sollicitude, que rien n’y manque, et qu’il est impossible d’y ajouter quelque chose pour l’âme et pour le corps. J’ai pourvu à tout, sans que votre volonté m’y ait forcé, puisque vous n’étiez pas encore, et c’est ma seule bonté qui m’a fait agir. J’ai créé le ciel, la terre et la mer : j’ai étendu le firmament au dessus de vos têtes ; j’ai fait l’air pour que vous respiriez, le feu et l’eau pour les modérer par leur opposition ; le soleil, pour que vous ne fussiez pas dans les ténèbres : tout a été fait et ordonné pour satisfaire aux besoins de l’homme. Le ciel est peuplé d’oiseaux, la mer est riche de poissons, la terre, d’animaux et de fruits, afin que l’homme puisse en vivre. Ma providence a tout réglé avec ordre et sagesse.
7.- Après avoir créé toutes ces choses bonnes et parfaites, j’ai enfin créé l’homme à mon image et ressemblance, et je l’ai placé dans un jardin qui, par la faute d’Adam, mm produit des épines, tandis qu’il n’avait donné d’abord que des fleurs embaumées d’innocence et de sainteté. Tout obéissait à l’homme ; mais, dès qu’il eut commis sa faute, il trouva la révolte en lui et dans les autres créatures. Le monde devint sauvage, et l’homme, qui le résume, partagea son sort.
8.- Mais ma tendresse paternelle vint à son secours en envoyant au monde mon Verbe, qui en ôta la stérilité de la chute et en arracha les épines. Je refis du monde un beau jardin que j’arrosai avec le Sang précieux de mon Fils unique, et, après en avoir ôté les épines du péché mortel, j’y plantai les fleurs des sept dons du Saint Esprit.
9.- Cela fut accompli seulement après la mort de mon Fils, ainsi que l’explique une figure de l’Ancien Testament. Élisée fut prié de ressusciter un enfant (IV Reg. IV, 22) ; il n’y alla pas, mais il envoya Giézi avec son bâton, lui ordonnant de placer le bâton sur celui qui était mort. Giézi exécuta ce qui lui avait été commandé, mais l’enfant (277) ne ressuscita pas. Alors Elisée vint en personne ; il appliqua ses membres aux membres de l’enfant, lui souffla sept fois au visage, et l’enfant fut rappelé à la vie. Cette figure représente Moïse, que j’ai envoyé avec le bâton de la loi, pour qu’il l’appliquât sur le genre humain, qui était mort ; mais le bâton de la loi ne lui rendit pas la vie, j’envoyai donc mon Fils unique, qui est figuré par Elisée, et qui prit les proportions du mort par l’union de la nature divine avec la nature humaine. Cette nature divine lui fut, unie par tous ses membres, par la puissance du Père, par la sagesse du Fils et par la clémence du Saint Esprit. Ainsi, moi, Dieu éternel, dans mon unité et ma trinité, je fus muni et assimilé à votre nature humaine.
10.- Après cette union, le Verbe adorable en fit une autre. Dans l’ardeur de son amour, il s’élança vers la mort ignominieuse de la Croix pour s’y livrer tout entier. Et après cette seconde union, il donna les sept dons du Saint Esprit à celui qui était mort, en respirant sept fois sur son visage, et en soufflant dans la bouche de son coeur. Il ôte ainsi dans le baptême la mort du péché, et rend la vie de la grâce. Le mort respire aussitôt, et en signe de vie, il rejette ses péchés par une humble confession.
11.- Alors le jardin est orné de fruits suaves et délicieux. Il est vrai que le jardinier, qui est le libre arbitre, peut le m’endre fertile ou sauvage, selon qu’il le cultive ou le néglige. Car, s’il y sème le poison de l’amour-propre, qui fait naître les sept vices capitaux et tous ceux qui viennent d’eux, il chasse les sept dons du Saint Esprit et se prive de toute vertu. Il n’y a plus de force, parce qu’il s’est affaibli ; il n’y a plus de tempérance et de prudence, parce qu’il a perdu la lumière dont se servait sa raison ; il n’y a plus de foi, d’espérance, de justice, parce qu’il est devenu injuste. Il espère en lui, et parce que sa foi est morte, il se confie plutôt dans les créatures qu’en moi, son Créateur. Il n’y a plus de charité, parce qu’il l’a détruite dans son coeur par l’amour de sa propre faiblesse. Et parce qu’il a été cruel envers lui-même, il ne peut être bon envers son prochain. Ainsi privé de tout bien, il tombe dans le mal et dans les horreurs de la mort.
12.- Comment pourra-t-il retrouver la vie ? Par Elisée, par le Verbe, mon Fils unique. Et de quelle manière? Le (278) jardinier arrachera les épines de sa faute par une sainte haine de lui-même ; car, s’il ne se hait pas, il ne pourra jamais les arracher. Qu’il s’empresse de se conformer, par un amour sincère, à la doctrine de ma Vérité incarnée ; qu’il arrose son jardin avec le sang précieux de mon Fils, avec ce Sang que le prêtre répand sur la tête du pécheur, lorsqu’il reçoit l’absolution, avec la contrition, la confession, la satisfaction et la ferme résolution de ne plus m’offenser. De cette manière, l’homme peut renouveler et comme le jardin de son âme pendant cette vie ; mais après sa mort, il ne pourra plus le faire, comme je te l’ai expliqué ailleurs.
CXLI.- La Providence nous envoie la tribulation pour notre salut.- Malheur de ceux qui espèrent en eux-mêmes au lieu d’espérer en Dieu.
1.- Vois comment ma providence a réparé la ruine de l’homme, J’ai laissé dans le monde les épines nombreuses de la tribulation, et l’homme y a rencontré la révolte en toutes choses. Je l’ai voulu ainsi pour votre bien, car il était très utile que l’homme ne mit pas son espérance dans la vie présente, pour qu’il courût avec ardeur vers moi, son bonheur véritable et sa fin dernière. Les peines et les contrariétés doivent détacher son coeur du inonde et l’élever vers moi. Et cependant l’homme, dans son ignorance, ne voit pas cette vérité. Il est si faible et si porté aux choses du monde, que, malgré les peines et les tribulations qu’il y rencontre, il ne voudrait jamais .s’en séparer pour retourner dans la patrie qui lui est préparée.
2.- Tu peux comprendre par cela, ma fille bien-aimée, et que ferait l’homme malheureux s’il trouvait dans le monde la jouissance, la satisfaction de ses désirs, et un repos sans orage. Aussi, par un acte miséricordieux de ma douce providence, je permets que le monde produise des peines et des épreuves en abondance ; c’est le moyen d’éprouver sa vertu, et je trouve dans la violence qu’il se fait le motif de lui donner une récompense. Ma providence règle ainsi tout avec une souveraine sagesse. (279)
3.- J’ai donné beaucoup à l’homme, parce que je suis riche, et je puis lui donner bien davantage, parce que mes richesses sont infinies. Tout a été fait par moi, et sans moi rien ne pourrait être. Si quelqu’un veut voir et posséder la beauté, je suis la beauté suprême ; si quelqu’un désire la bonté, je suis l’éternelle Bonté. Je suis la vraie Sagesse, la Douceur, la Tendresse, la Justice, la Miséricorde par excellence. Je suis un Dieu prodigue et non pas avare, j’accorde avec abondance à ceux qui me demandent, j’ouvre avec empressement à ceux qui frappent véritablement, et je réponds à, tous ceux qui m’appellent. Je ne suis pas ingrat, mais reconnaissant, et je récompense avec largesse ceux qui souffrent pour ma gloire. Je suis aimable surtout, et je conserve dans une grande joie l’âme qui s’est revêtue de ma volonté. Je suis cette providence certaine qui ne manque jamais à mes serviteurs qui espèrent en moi ; je leur accorde tout ce qui est utile pour l’âme et pour le corps.
4.- L’homme infidèle me voit nourrir le ver dans un bois aride, faire vivre les animaux sauvages, les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, régler le soleil, la rosée, les saisons, pour engraisser la terre qui doit porter des plantes et des fruits. Comment peut-il croire que je ne veille pas sur lui, que j’ai créé à mon image et ressemblance, lorsque j’ai tout fait pour ses besoins et son service? De quelque côté qu’il se tourne, spirituellement ou temporellement, il ne pourra trouver autre chose que l’abîme et le feu de mon éternelle charité, qui agit avec une vraie et parfaite sagesse.
5.- Mais il ne voit pas, parce qu’il s’est privé de la lumière, et qu’il ne veut pas voir. Il se trouble et limite sa charité envers le prochain, parce qu’il s’inquiète avec avarice du lendemain. Ma Vérité le lui a défendu lorsqu’elle a dit : « Ne pensez pas au lendemain, à chaque jour suffit sa peine » (S. Matth. VI, 34). Cette parole condamne votre infidélité, en vous montrant ma providence et la rapidité du temps ; elle vous dit de ne pas penser au lendemain : car pourquoi se tourmenter de ce qu’on n’est pas sûr d’avoir ?
6.- Il faut, avant tout, chercher le royaume de Dieu et sa justice, c’est-à-dire une vie bonne et sainte. Votre Père, (280) qui est dans l’éternité, ne connaît-il pas les petites choses dont vous pouvez manquer? ne les ai-je pas faites pour vous, et n’ai-je pas dit à la terre de vous donner ses fruits? Le malheureux qui par sa défiance rétrécit le cœur et la main qu’il devait ouvrir à son prochain, n’a pas lu cette loi de ma Vérité, puisqu’il n’en Suit pas les traces ; et c’est pour cela qu’il se rend insupportable à lui-même, Tout son mal vient de ce qu’il espère en lui, au lieu d’espérer en moi.
7.- Il se fait juge de la volonté des hommes, sans songer que ce droit m’appartient. Il ne tient aucun compte de ma volonté, et ne trouve bien que ce qui est heureux et agréable selon le monde. Si ce bonheur lui manque, il lui semble ne rien éprouver, ne rien recevoir de ma providence et de ma bonté. Il croit être privé de tout bien, parce qu’il a placé tonte son affection dans les joies du monde et dans son propre plaisir. L’amour de lui-même l’aveugle au point qu’il ignore ce que sont les richesses intérieures et les fruits d’une véritable pénitence. Il aspire ainsi la mort, et goûte dès cette vie les arrhes de l’enfer.
8.- Malgré cela, ma bonté ne cesse de veiller sur lui, car j’ai commandé à la terre de donner ses fruits au juste et au pécheur. Je leur accorde également la pluie et le soleil ( S. Matth., V. 45). Souvent même le pécheur en jouira plus que le juste. Ma bonté agit ainsi pour donner en plus grande abondance les richesses invisibles à l’âme du juste, qui par amour pour moi s’est dépouillé de tous les biens temporels, en renonçant au monde, aux plaisirs et à sa propre volonté. Ceux-là enrichissent leur âme et dilatent leur coeur dans l’abîme de ma charité. Ils perdent tout soin d’eux-mêmes ; ils ne se tourmentent plus des choses du monde ; et renoncent à tout ce qui les regarde ; alors je me charge de leur âme et de leur corps, et j’ai pour eux une providence particulière. L’Esprit Saint devient pour ainsi dire leur serviteur.
9.- N’as-tu pas lu dans la vie des saints Pères l’histoire de ce grand solitaire qui avait renoncé à tout pour l’amour de moi? Lorsqu’il tomba malade, je lui envoyai un ange pour le servir et l’assister dans ses besoins rien ne manquait à son corps, et son âme trouvait une (281) joie ineffable dans la conversation de l’envoyé céleste.
10.- L’Esprit Saint, comme une mère tendre, nourrit ces hommes sur le sein de sa divine charité ; il les rend libres et souverains en les délivrant des chaînes de l’amour-propre. Car, là où se trouve le feu de mon infinie charité, on ne trouve jamais l’eau de l’amour-propre, qui éteint sa douce flamme dans les âmes. Oui, l’Esprit Saint est un bon serviteur, que ma bonté leur a donné ; il revêt l’âme, il l’enivre, l’inonde de douceur et la comble de richesses.
11.- Celui qui a tout abandonné pour moi retrouve tout en moi. Je revêts avec magnificence sa nudité volontaire, et l’humilité qui le fait servir est la cause de sa puissance. Sa vertu l’élève au dessus du monde et des sens, parce qu’il a renoncé à voir par lui-même. Il jouit d’une lumière parfaite, parce qu’il n’espère pas en lui
une ferme espérance, une foi vive l’attachent à moi, et il goûte ainsi la vie éternelle, sans ressentir dans son esprit aucune amertume, aucune douleur. Il juge tout en bien, parce qu’il trouve en tout ma volonté, et qu’il comprend à la lumière de la foi que je cherche en tout sa sanctification. Aussi rien n’altère sa patience.
12.- Oh ! que cette âme est heureuse, puisque dans un corps mortel elle goûte un bien éternel ! Elle reçoit et voit tout avec respect. La main gauche ne lui pèse pas plus que la main droite ; elle aime autant la tribulation que la consolation, la faim et la soif que la nourriture et le rafraîchissement, le froid que la chaleur, la nudité qu’un vêtement, la vie que la mort, la gloire que les affronts. En toutes choses elle est calme et inébranlable, parce qu’elle est affermie sur la pierre vivante, et qu’elle voit à la sainte lumière de la foi et avec une forte espérance que je fais tout par amour, dans l’unique but de votre salut :
13. C’est dans les grandes épreuves que je montre la grandeur de ma puissance. Je ne donne les fardeaux pesants qu’à ceux qui peuvent les porter, en les acceptant par amour pour moi. Le sang de mon Fils vous a prouvé que je ne veux pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive ; n’est pour cela que je lui domine tout ce qu’il reçoit. Ceci est évident pour l’âme qui se dépouille d’elle-même, qui se réjouit de tout ça qu’elle voit en elle ou dans les autres. Comment craindrait-
elle (282) que ces petites choses lui manquent, lorsque dans les grandes et les difficiles, la foi lui montre toujours ma providence? Oh qu’elle est belle la lumière de la très sainte foi, avec laquelle on voit et on comprend ma vérité, la lumière qui vient par les bons soins du Saint Esprit, la, lumière surnaturelle que l’âme acquiert par ma grâce, en usant bien de la lumière naturelle que je lui ai d’abord donnée !
CXLII.- Providence de Dieu dans le sacrement de l’Eucharistie.
1.- Ne sais-tu pas, ma fille bien-aimée, comment ma providence agit envers mes serviteurs et les âmes qui espèrent en moi? Elle agit de deux manières, pour l’âme. et pour le corps ; et ce que je fais pour le corps est utile à l’âme, afin que la lumière de la foi croisse et augmente en elle, afin qu’elle espère en moi et qu’elle connaisse clairement que je suis le seul qui ai l’être, le pouvoir, la volonté et l’intelligence, pour subvenir à ses besoins et à son salut.
2.- C’est pour la vie de l’âme que j’ai institué les sacrements de la sainte Église, qui sont sa nourriture ; car le pain est mi aliment grossier qui convient au corps ; mais l’âme incorporelle vit de ma parole. Ma Vérité a dit dans l’Evangile : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (S. Matth., IV, 4). C’est-à-dire, en suivant de coeur la doctrine de mon Verbe incarné pour vous. C’est par le Verbe et par la vertu du précieux Sang que les sacrements vous donnent la vie. Ces moyens spirituels sont pour l’âme, quoiqu’ils lui arrivent par l’intermédiaire du corps. Mais l’acte extérieur et corporel ne donne la vie de la grâce qu’autant que l’âme l’accepte par une disposition intérieure, par un saint et ardent désir, dont elle est seule capable. C’est pour cela que je t’ai dit que les sacrements étaient les biens spirituels de l’âme, parce qu’il faut son désir pour les recevoir, quoiqu’ils lui soient administrés par l’intermédiaire du corps.
3.- Quelquefois, pour augmenter cette faim, ce désir (283) de l’âme, je fais en sorte qu’elle souhaite ces biens sans pouvoir les obtenir. Cette privation augmente son ardeur, et, dans son indigence, elle se connaît mieux elle-même. Elle se trouve indigne de ces biens et alors je l’en rends digne en lui prodiguant les trésors de ma bonté dans mon Sacrement. Tu le sais bien toi-même par expérience ; car par mon ordre la grâce du Saint Esprit, qui règle tout, porte le ministre de l’Autel à préparer cette nourriture, et le force intérieurement à en rassasier l’âme. Quelquefois je diffère jusqu’au dernier instant l’accomplissement de son désir, et je le satisfais à l’instant où elle doit perdre toute espérance.
4.- Remarque que je pourrais accorder sur-le-champ ce que je fais tant attendre ; mais j’agis de cette manière pour augmenter la lumière de la foi dans l’âme et l’habituer à ne jamais se lasser d’espérer en moi. Elle devient ainsi fidèle et prudente ; elle ne regarde pas en arrière avec méfiance, et ne laisse pas éteindre l’ardeur de son désir. Souviens-toi que j’ai ainsi éprouvé une âme qui m’aime (Les exemples que Dieu cité sont des faits arrivés à sainte Catherine elle-même.).
5.- Cette âme était venue à l’église avec un grand désir de la sainte Communion. Elle demanda humblement au ministre de l’Autel le corps de l’Homme-Dieu parfait ; elle fut refusée : mais son coeur grandit au milieu de ses pieux gémissements, et le prêtre ressentit dans sa conscience un tel remords, que quand il voulut offrir le Calice, il fut forcé par le Saint Esprit de lui faire dire que, si elle voulait recevoir le corps de Jésus-Christ, il le lui donnerait avec empressement. Ma bonté véulut ainsi rassasier le désir de cette âme ; l’étincelle d’amour et de foi qu’elle ressentit d’abord devint un tel incendie, qu’il lui semblait que la vie allait abandonner son corps. Je n’avais permis ce refus que pour affermir son espérance et détruire en elle tout amour-propre. Je me suis servi de la créature dans cette occasion ; mais dans beaucoup d’autres le Saint Esprit veut bien agir sans intermédiaire. Je t’en donnerai deux exemples qui doivent fortifier ta foi et te faire admirer ma providence. (284)
6.- Tu sais que le jour de la conversion de mon apôtre Paul, il y avait dans une église une âme qui était dévorée du désir de recevoir la sainte Communion. Presque tous les prêtres qui devaient célébrer la messe lui dirent qu’elle ne pourrait pas communier. Je permis ces refus pour lui montrer que si les hommes lai faisaient défaut, elle ne serait pas abandonnée par le Créateur. J’attendis la dernière messe, et j’employai ce doux stratagème pour la mieux enivrer de ma providence. Voici comment je la trompai : elle avait dit à celui qui allait servir la messe qu’elle voulait communier ; mais celui-ci n’avertit pas le prêtre. N’ayant pas reçu de réponse contraire, elle attendait avec ardeur la sainte Communion ; quand la messe fut terminée et qu’elle se vit frustrée de son espérance, elle sentit s’augmenter son désir et sa faim de la nourriture des anges ; mais son humilité profonde lui persuadait qu’elle en était indigne, et elle se reprochait d’avoir osé demander un si grand Sacrement.
7.- Alors moi qui me plais à élever les humbles, je l’attirai vers moi, en lui faisant connaître l’abîme de l’éternelle Trinité. Je montrai à l’oeil de son intelligence la puissance du Père, la sagesse du Fils, la douceur du Saint Esprit, qui ne font qu’un par essence. Et cette âme tut ravie à un tel degré d’union, que son corps était élevé de terre ; car, comme je te l’ai dit, dans cette union, l’âme est plus unie à moi par l’amour qu’elle ne l’est, naturellement au corps. Alors, pour satisfaire enfin son désir, je lui donnai moi-même la sainte Communion ; et comme preuve de cette grâce, pendant plusieurs jours elle ressentit d’une manière ineffable le goût et l’odeur du corps et du sang de mon Fils unique, Jésus crucifié. Elle fut toute renouvelée et fortifiée par la lumière de ma providence, qu’elle avait, dans cette occasion, si délicieusement éprouvée. Le monde ignora cette grâce ; mais elle la comprit d’une manière claire et sensible.
8.- Le second fait que je veux te citer eut pour témoin le prêtre qui célébrait à l’Autel. Cette âme avait ardemment désiré entendre la messe et y communier ; mais la maladie la retarda, et elle ne put arriver qu’au moment de la Consécration. La messe se disait près du grand autel, au chevet de l’église ; elle se mit en prière à l’autre (285) extrémité, parce qu’on le lui avait ordonné ; et elle disait au milieu de ses larmes et de ses pieux gémissements : Ame infortunée, ne vois-tu pas la grâce que Dieu a bien voulu te faire, en te permettant d’entrer dans son église sainte, et d’apercevoir le ministre qui consacre à l’Autel? Ne mériterais-tu .pas plutôt par tes fautes d’être en enfer? Mais en s’abaissant ainsi dans les profondeurs de son humilité, son désir au lieu de diminuer, augmentait toujours, parce qu’elle croyait fermement à ma bonté, et qu’elle espérait de l’Esprit Saint la consolation qu’elle attendait.
9.- Je la lui accordai d’une manière qu’elle ne pouvait prévoir et demander ; car, au moment où, selon les rites de l’Église, le prêtre divise l’Hostie, une fraction de cette hostie s’éloigna de l’autel par un acte de ma puissance, et alla à l’autre extrémité de l’Église vers la personne qui priait et qui put ainsi communier. Elle pensa d’abord que j’avais satisfait l’ardeur de son désir d’une manière invisible, comme je l’avais déjà fait plusieurs fois ; mais le prêtre savait le contraire, car il fut profondément affligé de ne pas trouver cette fraction de l’Hostie, jusqu’à ce que le Saint Esprit lui eût révélé ce qu’elle était devenue ; son inquiétude ne fut calmée que par l’assurance de la personne qui l’avait reçue.
10.- Ne pouvais-je pas facilement détruire l’obstacle de la maladie et permettre à cette personne d’arriver à temps pour entendre la messe et communier comme à. l’ordinaire? Je le pouvais certainement ; mais je voulus prouver par expérience à cette âme qu’avec ou sans l’intermédiaire des créatures, en quelque lieu et de quelque manière qu’il me plaise, je puis, je veux et je sais satisfaire admirablement, et plus qu’elle ne saurait l’imaginer, les saintes ardeurs de son désir. Que ce que je viens de dire sur ce sujet, ma fille bien-aimée, te suffise pour te faire connaître ma providence. Je vais maintenant t’expliquer les moyens que j’emploie au dedans de l’âme sans l’intermédiaire du corps ou des agents extérieurs. Je t’en ai déjà dit quelque chose eu t’entretenant des états de l’âme.
CXLIII.- Providence de Dieu à l’égard de ceux qui sont en péché mortel.
1.- L’âme est en état de péché mortel ou en état de grâce ; et en état de grâce, elle est parfaite ou imparfaite. Dans tous ces états, ma providence agit avec sagesse et diversement, selon ce que je vois être le plus utile. Quant aux hommes du monde qui dorment dans l’obscurité du péché mortel, je réveille leur conscience par la douleur de l’aiguillon qu’ils ressentent au fond de leur coeur, et par des moyens si variés que la parole humaine ne saurait les dire ; les remords et les peines intérieures qu ils éprouvent les éloignent bien souvent du maI.
2.- Quelquefois aussi je cueille les roses sur les épines. Lorsque je vois l’homme qui penche vers le péché mortel et vers l’amour désordonné de la créature, ma bonté lui ôte l’occasion et le temps de céder à sa volonté mauvaise ; et alors la tristesse qu’il en éprouve trouble son âme, réveille le cri de sa conscience et le guérit de la folie où il était tombé ; car ne peut-on pas appeler une folie cette affection pour une chose dont on reconnaît ensuite le néant? La créature qu’il aimait d’un amour corrompu est bien quelque chose ; mais l’usage qu’il voulait en faire n’était rien, parce que le péché n’est que la privation de la grâce, comme l’aveuglement est la privation de la vue.
3.- Ainsi, de la faute même qu’on peut bien appeler une épine, puisqu’elle déchire cruellement, je tire une rose en y trouvant un moyen de salut. Qui me fait agir de la sorte? Ce n’est pas le pécheur, qui ne me cherche pas et qui me demande le secours de ma providence que pour pécher, ou jouir des richesses, des plaisirs et des honneurs du monde ; c’est mon amour, ma tendresse paternelle qui me poussent ; car je vous ai aimés avant votre naissance, et je, désire être aimé de vous.
4.- Je suis aussi excité et forcé par les prières de mes serviteurs et de mes amis, qui, par la grâce du Saint Esprit, pour ma gloire et pour le salut du prochain, demandent (287) avec ardeur leur conversion, s’efforçant d’apaiser ma colère et de lier les mains de ma justice sous les coups de laquelle le pécheur devrait tomber. Leurs larmes et leurs humbles supplications me retiennent et me font pour ainsi dire violence Qui les pousse à crier ainsi vers moi? C’est ma providence, qui veille aux besoins de ceux que tue te péché ; car il est écrit : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive » (Ézéchiel XXXIII, 11).
5.- O ma fille bien-aimée, passionne-toi pour ma providence ; ouvre les yeux de ton esprit et de ton corps, tu verras les hommes coupables auxquels la lèpre du péché communique la corruption de la mort. Ils sont plongés dans les ténèbres, parce qu’ils sont privés de la lumière de la grâce ; ils marchent en chantant et en riant ; ils perdent le temps que ma bonté leur accorde, dans la vanité, les plaisirs et les honteuses jouissances ; ils se gorgent de vin et d’aliments avec une telle avidité, qu’ils semblent avoir fait un dieu de leur ventre. Ils vivent dans ces haines, ces vengeances, cet orgueil et ces vices que je t’ai déjà fait connaître ; ils ignorent leur état et courent vers la mort éternelle qui les attend s’ils ne se convertissent ; les infortunés se réjouissent au milieu d’un si grand péril!
6.- Ne devrait-on pas croire bien insensés des condamnés à mort qui iraient au supplice en chantant, en dansant et en donnant les signes d’une folle joie? Ne sont-ils pas aussi insensés, ces malheureux, et ne le sont-ils même pas davantage, puisque la mort de l’âme est bien plus à craindre que la mort du corps? Ils perdent la vie de la grâce et courent à une peine infinie, s’ils meurent dans cet, état ; tandis que les autres ne perdent que la vie du corps et n’endurent qu’une peine finie et passagère. Et cependant ils chantent, dans leur délire, comme des insensés et des fous.
7.- Mes serviteurs, au contraire, sont dans les gémissements et la douleur ; ils persévèrent dans les veilles, dans la prière, dans les larmes et les jeûnes, afin d’obtenir leur salut. Les hommes les tournent en dérision, mais leurs insultes retombent sur leur tête ; la punition suit nécessairement la faute, tandis que toutes les peines que les justes souffrent pour mon amour auront leurs joies et leur récompenses (288). Ne suis-je pas un Dieu juste, qui rendra à chacun selon ses oeuvres.
8. Mes vrais serviteurs, malgré ces injures, cette ingratitude et ces persécutions, ne cessent pas de prier ; ils crient, au contraire, vers moi, avec plus de force, et redoublent de charité. Qui les pousse à frapper avec tant d’ardeur à la porte de la miséricorde ? C’est mon ineffable providence, parce qu’ainsi je procure le salut de ces malheureux, et j’augmente en même temps la vertu et les fruits de la charité dans le coeur de mes amis. Je multiplie ainsi et je varie sans cesse les moyens que ma providence emploie pour retirer les âmes des ténèbres du péché mortel. Maintenant je te dirai ce que fait ma providence pour ceux qui se sont retirés du mal, mais qui sont encore imparfaits ; sans cependant répéter ce que j’ai dit des états de l’âme, je t’expliquerai ce sujet rapidement.
CXLIV.- Providence de Dieu envers les imparfaits pour les conduire à la perfection.
1.- Sais-tu, ma fille bien-aimée, quelle conduite je tiens à l’égard des imparfaits pour les mener à la perfection et les faire avancer dans la vertu? Quelquefois je les éprouve par la confusion de leurs pensées ou par la stérilité de leur esprit. Il semble à l’âme que je l’ai abandonnée et qu’il n’y a plus en elle aucune affection ; elle ne peut se reposer dans le monde, parce qu’elle ne lui appartient pas, et il lui paraît qu’elle m’est étrangère, parce qu’elle n’éprouve aucun bon sentiment ; sa volonté seulement l’empêche de m’offenser. Et comme dans l’homme la volonté est la porte principale qui garde l’âme, je lui ai fait présent d’une liberté forte et indépendante. Je ne laisse jamais les démons et les autres ennemis de l’homme ouvrir et forcer cette porte, à moins que le libre-arbitre n’y consente ; mais je leur permets souvent d’attaquer et de briser les autres portes de l’âme.
2.- La cité de l’âme a plusieurs portes ; elle en a trois principales : la première est la volonté, qui est inexpugnable et garde toutes les autres ; la force, que je lui ai donnée, est le libre arbitre, qui peut ouvrir et fermer à qui lui (289) plaît et quand il veut. Les autres portes sont la mémoire et l’entendement ; si la volonté cède et ouvre, aussitôt entre l’ennemi, qui est l’amour-propre, avec les autres ennemis qui l’accompagnent. L’entendement reçoit les ténèbres qui combattent la véritable lumière ; la mémoire retient la haine, qui naît du souvenir de l’injure et qui détruit la charité du prochain. Elle se rappelle les plaisirs et les jouissances de la vie du monde, aussi variés que les péchés opposés aux vertus.
3.- Dès que ces trois portes omit cédé, toutes les petites portes des sens sont ouvertes ; les sens extérieurs sont des instruments, des organes qui correspondent à l’âme. Ces portes prises correspondent à ces organes ; et alors l’harmonie est détruite, le mal souille tous les rapports et tous les actes qui en viennent. L’oeil dorme et propage la mort, parce qu’il considère une chose morte avec un regard coupable et dissolu ; et ce regard entraîne là légèreté, la vanité du coeur et un extérieur déshonnête, qui lui cause la mort et la donné aux autres. Malheureux, tu profanes ce que je t’ai donné dans ma bonté ; tu devais regarder le ciel et tout ce qui est beau dans mes créatures, pour me glorifier et admirer les mystères de ma providence ; et, en n’y voyant que matière et corruption, tu n’arrives qu’à la mort.
4.- L’oreille aussi se délecte de choses déshonnêtes et de propos sur le prochain, qu’elle juge sans examen comme sans justice, et je l’ai donnée à l’homme pour qu’il écoute ma parole et serve son semblable. Je lui ai donné la langue pour confesser ses fautes, annoncer ma vérité et travailler au salut des âmes ; il en abuse pour blasphémer son Créateur et perdre son prochain, qu’il déchire par ses mensonges. Il blâme le bien et loue le mal qu’il voit faire ; il rend de faux témoignages, il corrompt son âme et celle des autres par des paroles lascives. Ses lèvres profèrent des injures, qui blessent le coeur comme un glaive aigu, et qui provoquent la haine et la colère. Oh! combien la langue produit d’homicides, d’impuretés, de colères, de querelles, de haines, de maux de toute espèce!
5.- L’odorat commet l’offense en abusant du plaisir qu’il trouve dans ses sensations ; le goût, avec son avidité insatiable et ses appétits désordonnés, demande (290) sans cessé des mets, et ne semble occupé qu’à remplir le corps ; et cette âme malheureuse ne s’aperçoit pas que ces excès allument dans sa chair fragile une chaleur pernicieuse qui engendre presque toujours la corruption.
6.- Les mains se perdent aussi en ravissant le bien d’autrui et en faisant des actes honteux et déshonnêtes, tandis qu’elles sont données à l’homme pour servir son semblable, surtout quand il est malade, et pour lui distribuer l’aumône dont il a besoin. Les pieds lui sont accordés seulement pour aller où l’appelle son utilité, celle du prochain et la gloire de mon nom ; il s’en sert souvent pour aller à des rendez-vous coupables, pour courir aux conversations légères et défendues, qui corrompent son âme et celles des autres au gré de ses mauvais désirs.
7.- Je te dis tout cela, ma fille bien-aimée, pour que tu redoubles tes pieux gémissements à la vue de cette noble cité de l’âme si cruellement désolée. Tu vois bien que toutes ces iniquités entrent par la porte principale de la volonté, que nul ennemi de l’homme ne peut ouvrir par la violence. Mais je permets que les portes soient attaquées et forcées par l’ennemi ; quelquefois je permets que d’épais nuages tourmentent et obscurcissent l’entendement ; quelquefois c’est la mémoire qui ne peut plus se souvenir de moi. D’autres fois il semble qu’il y a des révoltes dans les sens de votre corps, même en voyant, en touchant, en entendant et en sentant les choses saintes ; quand vous vous en approchez, on dirait que tout apporte à vos sens un trouble honteux et corrupteur. Mais ces choses ne donnent pas la mort à l’homme ; je l’en préserve, à moins qu’il n’ouvre follement la porte de sa volonté.
8.- Je permets que les ennemis frappent au dehors, mais non pas qu’ils entrent malgré lui ; ils ne le peuvent que si le libre arbitre devient leur complice. Pourquoi permettre que cette âme soit tourmentée par tant d’ennemis qui l’assiègent? Ce n’est pas pour qu’elle succombe et qu’elle perde les richesses de la grâce ; c’est pour qu’elle comprenne ma providence, qu’elle espère en moi, et non pas en elle-même ; c’est pour qu’elle se réveille (291) de sa négligence, et que, pleine d’une sainte inquiétude, elle se réfugie vers moi qui suis son protecteur, son tendre père ; vers moi qui veux la sauver en lui faisant reconnaître humblement qu’elle n’est rien par elle-même, et qu’elle reçoit son être et ses grâces de moi qui suis sa vie.
9.- Dès que l’âme reconnaît cette vérité et se fie en ma providence, elle éprouve mon secours dans tous ses combats ; car chaque jour je permets qu’elle soit tourmentée de la manière qui convient le plus à son salut, Il lui semble quelquefois qu’elle est en enfer, et bientôt, sans aucun effort de sa part, elle se trouve délivrée de toute angoisse, et elle savoure dans une paix profonde comme un avant-goût du ciel. Tout en elle est calme et bien ordonné ; tout la porte à Dieu, et son coeur s’enflamme d’amour en contemplant les mystères de ma providence. Elle se sent délivrée des tempêtes de cette mer profonde, non par elle-même, puisqu’elle a vu tout-à-coup la lumière, mais par mon ineffable bonté, qui a pourvu à ses besoins au moment même où elle paraissait succomber.
10. Pourquoi, lorsqu’elle m’adressait des prières humbles et ferventes, ne l’ai-je pas exaucée, en dissipant ses ténèbres et en lui rendant la lumière? C’est parce qu’elle était encore imparfaite, et qu’il ne fallait pas qu’elle s’attribuât ce qui ne venait certainement pas d’elle. Ainsi, tu vois comment l’imparfait, en s’exerçant aux combats, marche vers la perfection, parce que ces combats lui l’ont éprouver ma providence, ‘et voir par l’expérience ce qu’il croyait auparavant par la foi, Cette certitude qu’il acquiert lui inspire une charité plus parfaite, parce qu’il connaît davantage ma bonté dans ma providence, et qu’il abandonne l’imperfection de son amour.
11.- J’use aussi d’une sainte fraude pour retirer l’homme de son imperfection : je lui donne quelquefois une affection spirituelle et particulière pour une créature, afin que par ce moyen il s’exerce dans la vertu et se corrige de ses défauts. Son coeur se dépouille de l’amour sensible qu’il portait aux autres créatures, à ses parents, à ses frères, à ses soeurs, et il ne les aime que dans le Seigneur, sans aucun mouvement charnel. Cette affection pure, que je lui ai donnée, détruit l’affection déréglée qu’il avait pour les autres créatures, et le fait sortir de son imperfection.
12.- Mais, remarque-le bien, cet amour spirituel ne doit avoir d’autre résultat que d’éprouver si l’amour de l’âme pour moi et pour cette créature est parfait. C’est un moyen que je lui ai donné de le reconnaître. L’âme reconnaîtra que son amour est imparfait, si elle voit qu’elle s’aime elle-même et qu’elle n’aime pas uniquement ce qui lui vient de moi.
13.- L’âme qui est encore imparfaite m’aime d’un amour imparfait, et, par conséquent, elle aime aussi d’un amour imparfait son prochain, parce que la charité parfaite envers le prochain ne peut avoir d’autre source que la charité parfaite envers moi ; c’est avec la même mesure qu’on m’aime et qu’on aime le prochain.
14.- Comment cette âme sera-t-elle éclairée par le moyen de la créature? De beaucoup de manières, comme je te l’ai déjà montré. Voici une autre manière que je vais t’expliquer. Quelquefois cette créature qui est l’objet de son affection particulière, la prive de sa présence, et lui retire la douceur de ses entretiens, où elle goûtait tant de consolations ; ou bien il semble que cette personne aimée lui en préfère une autre : et alors la peine qu’elle en ressent la porte à se connaître elle-même. Si elle veut marcher avec prudence et dans la lumière, elle devra aimer cette créature d’un amour plus parfait, parce que la connaissance de soi-même et la haine de son sens propre combattent l’imperfection et font tendre à la vertu. Celui qui est plus parfait aime plus parfaitement toutes les créatures, en général et en particulier. Ma bonté a Voulu que l’homme fût ainsi fortifié par la haine de lui-nième et par J’amour des vertus pendant la vie de son pèlerinage.
15.- L’âme, au milieu de cette épreuve, ne doit pas abandonner ses pieux exercices, et se laisser aller par ignorance à la tristesse du coeur et à un ennui qui bouleverse l’esprit ; ce serait s’exposer û un grand danger et trouver la mort où j’ai placé la vie. Pour éviter ce malheur, l’âme se reconnaîtra humblement indigne de la consolation qu’elle désirait. Elle verra à la lumière de la foi que la vertu qui lui faisait surtout aimer cette créature n’est pas diminuée, et elle s’efforcera d’augmenter (293) dans son coeur une sainte faim et un grand désir de souffrir toutes sortes de peines pour l’honneur et la gloire de mon nom.
16.- Elle accomplira ainsi ma volonté, en acquérant le fruit de perfection que ma grâce a fait mûrir par ces combats et par l’intermédiaire de la créature. Tout ce qui lui arrivé est disposé pour la conduire à ma lumière. Tels sont les moyens que ma providence emploie à l’égard des imparfaits. Elle en a bien d’autres, car ses ressources sont infinies.
CXLV.- Providence de Dieu envers ceux qui ont la charité parfaite.
1.- Tu sauras que ma providence veille aussi sur les parfaits, afin d’éprouver et d’augmenter e-n eux leur perfection ; car, dans cette vie présente, personne n’est si parfait qu’il ne puisse l’être davantage. Voici un des moyens que j’emploie envers eux. Ma Vérité a dit dans l’Évangile : « Je suis la Vigne véritable, et mon Père est le vigneron »(S. Jean, XV, 1). Vous, vous êtes les rameaux. Celui qui reste en celui qui est la Vigne véritable, parce que c’est moi le Père qui l’ai engendré, celui-là porte beaucoup de fruit en suivant ses traces et sa doctrine ; et afin que le fruit augmente tous les jours, je vous émonde par les tribulations, les injures, les moqueries, les humiliations, les contradictions de faits et de paroles, par la faim et la soif, selon qu’il plait à ma bonté, et dans la mesure qui convient