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30 Août 2008
 

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edition La Ferveur de l'esprit
La ferveur de l’esprit par St Pierre d’Alcantara



Préface

Introduction : Portrait de St Pierre d’Alcantara

Chapitre 1 : Du fruit de l’oraison

Chapitre 2 : De la matière de la méditation

Chapitre 3 : De la nature de la dévotion

Chapitre 4 : Comment acquérir la dévotion

Chapitre 5 : Ce qui nuit à la dévotion

Chapitre 6 : Tentations dans l’oraison

Chapitre 7 : Conseils pour l’oraison

Conclusion : Écrit en faveur de Sainte Thérèse


PREFACE

Un jour je me fis accoster par une personne. Nous nous trouvions dans un sanctuaire marial. La messe en plein air des pèlerins commençait. Comme nous nous trouvions à l’extrémité de l’assistance, nous nous sommes retirés un peu à l’écart. Ce monsieur me fit part de son inquiétude spirituelle. Il avait souvent participé à des réunions de prières charismatiques, mais jamais il n’avait éprouvé cet enthousiasme exubérant que manifestaient la plupart des participants à ces réunions. Il s’en est ouvert à une responsable d’un groupe du mouvement. Celle-ci en fut désappointée et prononça cette terrible sentence qu’il n’avait pas une authentique relation filiale avec Dieu et qu’il ne pourrait pas en avoir !
Enthousiasme délirant ou sentiment d’abandon, ferveur ou ennui, attirance ou répulsion sont autant de sentiments que l’on peut éprouver à l’égard de la prière. Quels sont les critères d’une authentique oraison et quelle attitude prendre à l’égard des divers mouvements de l’âme qui peuvent s’y produire ? Ce petit traité apportera des réponses simples et claires à ces questions, pourra corriger les déviations, éclairer les doutes, et être un guide précieux et sûr pour tous ceux qui se sont engagés ou s’engagent sur les chemins de l’oraison. L’auteur, Saint Pierre d’Alcantara, est un grand mystique du XVI° siècle espagnol, contemporain de Sainte Thérèse d’Avila qui en a fait le portrait historique, reproduit au début de cet ouvrage. St Pierre d’Alcantara fut favorisé de grâces exceptionnelles et son expérience de la prière en fait un maître sûr qui, par son enseignement, ses conseils et ses avis, en fera éviter les pièges et les illusions. En fait, nous dit-il, l’important dans l’oraison, ce n’est pas tant la ferveur ou l’enthousiasme, que l’on y ressent, même si celles-ci sont une aide pour s’y livrer, ce n’est pas non plus la méthode, l’important, c’est que la prière aboutisse sur la pratique de la charité, des vertus chrétiennes et des commandements de Dieu, qui en sont comme les fruits naturels. Si cela fait défaut, il est légitime de mettre en doute la valeur et l’authenticité de la prière et des grâces particulières qu’on peut se vanter d’y recevoir et qui ne peuvent pas être le résultat d’efforts personnels ou de méthodes comme le yoga, parce qu’elles sont des dons gratuits de Dieu.
Puisse ce petit traité sur la prière encourager à une pratique sincère et persévérante de cet exercice si salutaire de l’oraison, dont Saint Alphonse de Liguori a pu dire : « Qui prie se sauve sûrement ; qui ne prie pas se damne sûrement ».
Dans cette brochure, nous avons repris le premier et une partie du deuxième chapitre du traité de la méditation qui sont une introduction sur une série de méditations que Saint Pierre d’Alcantara propose à la réflexion comme méthode de prière. Par contre, nous reprenons intégralement son traité sur la dévotion qui explique la nature et les fondements de la prière. A la suite nous rapportons l’écrit de St Pierre d’Alcantara en faveur de Sainte Thérèse d’Avila dont la prière et les faveurs exceptionnelles inquiétaient alors les autorités ecclésiastiques. Cet écrit vient en complément comme un exercice pratique des théories de ce traité et peut permettre un meilleur discernement des voies spirituelles par lesquelles le Seigneur peut conduire certaines âmes.
Le titre « Traité de la dévotion » que Saint Pierre d’Alcantara a donné à son ouvrage a été changé en celui de « La ferveur de l’esprit ». Il nous a semblé que le mot ferveur est plus accessible pour une mentalité contemporaine que le terme dévotion plus ou moins galvaudé. Au reste, il rend bien la définition de la dévotion que l’auteur emprunte à Saint Thomas d’Aquin.


Philippe NAHAN



INTRODUCTION
PORTRAIT HISTORIQUE DE SAINT PIERRE D’ALCANTARA
PAR SAINTE THERESE D’AVILA
Quel parfait imitateur de Jésus-Christ Dieu vient de nous ravir, en appelant à la gloire ce religieux béni, Pierre d'Alcantara ! Il avait gardé dans toute sa rigueur la règle primitive de Saint-François, et pratiqué cette pénitence dont je ne pourrai rapporter que quelques traits. Le monde, dit-on, n'est plus capable d'une perfection si haute ; les santés sont plus faibles, et nous ne sommes plus aux temps passés. Ce Saint était de ce siècle, et sa mâle ferveur égalait cependant celle des temps anciens ; aussi tenait-il le monde sous ses pieds. Mais sans porter le dépouillement aussi loin que lui, sans faire une aussi âpre pénitence, il est plusieurs choses que, comme je l'ai souvent dit, nous pouvons pratiquer en mépris du monde, et que Notre-Seigneur nous inspire d’accomplir dès qu'il voit en nous du courage. Qu'il dut être grand le courage que reçut de Dieu le Saint dont je parle, pour soutenir pendant quarante-sept ans cette pénitence si austère que tous connaissent aujourd'hui ! En voici quelques détails que je me plais à rapporter, et dont la vérité m'est parfaitement connue ; c'est de sa propre bouche que je les ai entendus avec une autre personne dont il se cachait peu. Quant à moi, je dus cette ouverture de cœur à l'affection qu'il me portait ; Notre-Seigneur la lui avait inspirée, afin qu'il prît ma défense et m'encourageât en un moment de ma vie où son appui m'était si nécessaire... Entre autres austérités, il avait porté pendant vingt années un cilice de lames en fer blanc, sans jamais le quitter. Il avait passé quarante ans sans jamais dormir plus d'une heure et demie par jour ; de toutes ses mortifications, celle qui lui avait le plus coûté dans les commencements, c'était de vaincre le sommeil ; à cette fin, il se tenait toujours ou à genoux ou debout. Le peu de repos qu'il accordait à la nature, il le prenait assis, la tête appuyée contre un morceau de bois fixé au mur ; eût-il voulu se coucher, il ne l'aurait pu, parce que sa cellule, comme on le sait, n'avait que quatre pieds et demi de long (1,50 m). Durant le cours de toutes ces années, jamais il ne se couvrit de son capuchon, si ardent que fût le soleil, ou si forte que fût la pluie. Jamais il ne se servit d'aucune chaussure. Il ne portait qu'un habit de grosse bure, sans autre chose sur le corps ; encore cet habit était-il aussi étroit que possible ; au-dessus il mettait un petit manteau de même étoffe. Pendant les grands froids, il le quittait, et laissait quelque temps ouvertes la porte et la petite fenêtre de sa cellule ; il les fermait ensuite, il reprenait son léger manteau, et c'était là, nous disait-il, sa manière de se réchauffer, et de donner à son corps un peu de soulagement. Il lui était fort ordinaire de ne manger que tous les trois jours ; et comme j'en paraissais surprise, il me dit que c'était très facile à quiconque en avait pris l’habitude. Un de ses compagnons m'assura qu'il passait quelquefois huit jours sans prendre aucune nourriture. Cela devait arriver, je pense, quand il était en oraison et dans ces grands ravissements où le jetaient les brûlants transports de son amour pour Dieu ; je l'ai vu moi-même une fois entrer en extase. Sa pauvreté était extrême, et il était si mortifié, même dès sa jeunesse, qu'il m'a avoué en confidence qu'il avait passé trois ans dans une maison de son Ordre sans connaître aucun des religieux, si ce n'est au son de la voix, parce qu'il n’avait jamais levé les yeux ; de sorte qu'il n'aurait pu se rendre aux endroits où l'appelait la règle, s'il n'avait suivi les autres. Il gardait cette même modestie en voyage. Il passa plusieurs années sans jamais regarder de femmes ; mais il me confessa qu'à l'âge où il était parvenu, c'était pour lui la même chose de les voir ou de ne pas les voir ; à la vérité, il était déjà très vieux quand je vins à le connaître, et son corps était tellement exténué, qu'il semblait n'être formé que de racines d'arbre. Avec toute cette sainteté, il était très affable ; il ne parlait guère que lorsqu'il était interrogé ; mais la justesse et les grâces de son esprit donnaient à ses paroles je ne sais quel charme irrésistible. Je raconterais volontiers beaucoup d'autres particularités, si je n'appréhendais... qu'une plus longue digression ne m'attirât un reproche... J'ajouterai donc seulement que ce saint homme est mort comme il avait vécu, en instruisant et en exhortant ses frères. Quand il vit que sa fin approchait, il récita le psaume « J’étais dans la joie quand on m’a dit : allons à la maison du Seigneur » (Ps. 127), et s'étant mis à genoux, il expira¹.
Le Seigneur a voulu, dans sa bonté, qu'à partir de ce jour il m'ait encore plus assisté que durant sa vie : j'en ai reçu des conseils en diverses circonstances. Je l'ai vu plusieurs fois tout éclatant de gloire. Il me dit dans la première de ces apparitions : « O bienheureuse pénitence qui m'a mérité une si grande récompense ! » Ces paroles furent suivies de plusieurs autres. Un an avant sa mort, il m'apparut, malgré la distance qui nous séparait, et je sus qu'il devait bientôt nous être enlevé. Je l'en avertis, en lui écrivant dans le lieu où il était, à quelques kilomètres d'ici. Le jour où il rendit le dernier soupir, il se montra à moi, et me dit qu'il allait se reposer. Huit jours après cette vision, nous vint la nouvelle qu'il était mort, ou plutôt qu'il avait commencé à vivre pour toujours. Le voilà donc l’aboutissement de cette vie si austère : une éternité de gloire !
Depuis qu'il est au ciel, il me console beaucoup plus, ce me semble, que quand il était sur la terre. Notre-Seigneur me dit un jour, qu'on ne lui demanderait rien au nom de son serviteur, qu'il ne l'accordât. Je l’ai très souvent prié de présenter au Seigneur mes demandes, et je les ai vues toujours exaucées. Louange, et louange sans fin, à ce Dieu de bonté ! Ainsi soit-il.



CHAPITRE 1
DU FRUIT DE L’ORAISON
Comme ce court traité parle de l'oraison et de la méditation, il sera utile d'exposer en peu de paroles le fruit qu'on peut retirer de ce saint exercice, afin qu'on s'y livre de meilleur cœur.
Il est reconnu qu'un des plus grands obstacles que rencontre l'homme pour atteindre sa suprême félicité et le souverain bien, c'est la mauvaise inclination de son cœur, la difficulté et le dégoût qu'il éprouve à bien agir. S'il n'était point arrêté par là, il lui serait très facile de courir dans le chemin des vertus et d'atteindre la fin pour laquelle il fut créé. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Je fais mes délices de la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je sens dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché.¹ » La voilà donc, la cause la plus universelle de tout le mal qui est en nous. Or, la dévotion est l’une des choses qui contribue le plus à vaincre ce dégoût, cette difficulté, et à nous faciliter l'œuvre du salut.
« La dévotion, dit saint Thomas, n'est point autre chose qu'une certaine promptitude et une certaine facilité à bien agir »² ; elle fait disparaître de notre âme toute cette difficulté, ce dégoût dont nous venons de parler, nous remplit d'ardeur et nous donne de l'aptitude pour tout ce qui est bien. Elle produit ces effets parce qu'elle est une nourriture spirituelle, un rafraîchissement et une rosée du ciel, un souffle et une haleine du Saint-Esprit, un amour surnaturel qui règle, encourage et transforme tellement le cœur de l'homme, qu'il lui communique un nouveau goût et une nouvelle ardeur pour les choses spirituelles, ne lui laissant pour les choses sensuelles que du dégoût et de l'horreur. C'est ce que nous montre l'expérience de chaque jour. Oui, c'est au sortir d'une profonde et dévote oraison que l’âme se sent toute renouvelée dans ses bonnes intentions : dans l’oraison, s'allument les saintes ferveurs et les énergiques résolutions de bien faire; dans l’oraison, naît le désir de contenter et d'aimer un Maître qui s'est montré, dans ces heureux moments, si plein de bonté et de douceur ; dans l’oraison, surgit la soif d'endurer de nouvelles souffrances, de se mortifier, de répandre même son sang pour son amour. C'est dans l’oraison, enfin, que se renouvelle toute la fraîcheur de notre âme.
Si vous me demandez maintenant comment s'acquiert ce pieux mouvement de la dévotion, si puissant et si noble, le même saint docteur (Saint Thomas) vous répond que c'est par la méditation et la contemplation des choses divines. C'est, en effet, de cette considération et de cette méditation approfondie, que naît dans la volonté ce mouvement pieux, ce sentiment que nous appelons dévotion, lequel nous aiguillonne et nous porte à tout ce qui est bien. Si l'on exalte, si l'on recommande tant ce saint et religieux exercice de l’oraison qu’ont pratiqué tous les saints, c'est parce qu'il est le moyen d'acquérir la dévotion. Celle-ci, à la vérité, n'est en soi qu'une seule vertu, mais elle nous dispose et nous porte à l'exercice de toutes les autres, elle est comme un stimulant qui nous incite à les pratiquer toutes. Pour vous convaincre de cette vérité, écoutez ces belles paroles de saint Bonaventure : « Si vous voulez souffrir avec patience les adversités et les misères de cette vie, soyez homme d'oraison. Si vous voulez acquérir la vertu et la force pour vaincre les tentations de l'ennemi, soyez homme d'oraison. Si vous voulez faire mourir votre volonté propre avec toutes ses affections et ses désirs déréglés, soyez homme d'oraison ; si vous voulez connaître les ruses de Satan et vous défendre de ses pièges, soyez homme d'oraison ; si vous voulez vivre, l'allégresse dans le cœur, et marcher avec suavité dans le chemin de la pénitence et du sacrifice, soyez homme d'oraison. Si vous voulez chasser de votre âme les mouches importunes des vaines pensées et des vains soucis, soyez homme d'oraison ; si vous voulez nourrir votre âme de la sève de la dévotion, et l'avoir toujours remplie de saintes pensées et de bons désirs, soyez homme d'oraison. Si vous voulez affermir votre cœur dans la voie de Dieu, soyez homme d'oraison. Enfin, si vous voulez déraciner de votre âme tous les vices et planter à leur place les vertus , soyez homme d'oraison, parce que c'est dans ce saint exercice que l'on reçoit l'onction et la grâce de l'Esprit-Saint qui nous enseigne toutes choses. De plus, si vous voulez monter à la cime de la contemplation et jouir des doux embrassements de l'Époux, exercez-vous à l'oraison, car elle est le chemin par où l'âme s'élève à la contemplation et au goût des choses célestes. Voyez-vous maintenant combien est grande la vertu et la puissance de l'oraison ? En preuve de tout ce qui vient d'être dit, sans parler du témoignage des divines Écritures, il suffît pour le moment de citer ce que nous avons vu et entendu et ce que nous voyons chaque jour : des personnes simples, en grand nombre, ont obtenu tous les biens que je viens d'énumérer et d'autres encore plus relevés; par quel moyen ? par l'oraison. » Tel est le langage de saint Bonaventure.
Où trouver, je vous le demande, un plus grand trésor que l'oraison ? où trouver une mine aussi riche et inépuisable ? Écoutez encore ce qu’en dit un autre docteur très religieux et très saint : « Dans l'oraison, l'âme se purifie du péché, la charité se nourrit, la foi s'enracine, l'espérance se fortifie, l'esprit jubile, l'âme se fond de tendresse, le cœur s'épure, la vérité se découvre, la tentation est vaincue, la tristesse s'enfuit, les sens se renouvellent, la tiédeur disparaît, la rouille des vices est consumée ; de ce commerce naissent aussi de vives étincelles, des désirs ardents du ciel, et parmi ces étincelles brûle la flamme du divin amour. »
Elles sont grandes, il faut en convenir, les excellences de l'oraison, ils sont admirables ses privilèges! A elle les cieux s'ouvrent, à elle se révèlent les secrets des mystères, à sa voix l'oreille de Dieu est toujours attentive. Je n'en dis pas davantage. Ceci suffît pour que l'on ait une idée du fruit qu’on retire de ce saint exercice.




CHAPITRE 2
DE LA MATIERE DE LA MEDITATION
Nous venons de voir le fruit immense que l'on retire de l'oraison et de la méditation ; voyons maintenant quels sont les sujets que nous devons méditer. Ce saint exercice ayant pour fin de créer et de développer dans nos cœurs l'amour et la crainte de Dieu, ainsi que la fidélité à observer ses commandements, le sujet le plus convenable de la méditation sera celui qui nous fera le plus directement atteindre ce but. Or, quoiqu'il soit vrai que toutes les créatures tirées du néant, que toutes les choses spirituelles et sacrées nous portent à l'amour et à la crainte de Dieu, néanmoins, généralement parlant, ce sont les mystères de notre foi contenus dans le Symbole, c'est-à-dire le Credo, qui nous y excitent avec le plus d'efficacité et le plus de profit. La raison en est que le Symbole traite des bienfaits divins, du jugement dernier, des peines de l'enfer, de la gloire du paradis, vérités qui sont autant de stimulants très puissants pour porter le cœur à l'amour et à la crainte de Dieu. Il traite aussi de la vie et de la passion de Jésus-Christ notre Sauveur, qui sont pour nous la source de tous les biens : voilà les deux sujets dont parle spécialement le Symbole; ce sont aussi ceux qui nous occupent le plus ordinairement dans la méditation.
Voilà pourquoi l'on dit avec beaucoup de raison que le Symbole est la matière la plus propre de ce saint exercice ; ajoutons néanmoins, ce qui est vrai, que le meilleur sujet de méditation pour chacun est celui qui porte le plus efficacement son cœur à l'amour et à la crainte de Dieu.




CHAPITRE 3
DE LA NATURE DE LA DEVOTION
La plus grande peine qu'endurent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, est de ne pas éprouver de dévotion quand elles s’y livrent ; car lorsqu'elle ne fait pas défaut, il n'y a rien de plus doux ni de plus facile que de prier. C'est pourquoi, après avoir traité de la matière de l'oraison et de la méthode qu'on y peut suivre, il sera bon de traiter maintenant des choses qui favorisent la dévotion, et de celles qui l'empêchent ; ensuite, des tentations que rencontrent ordinairement les personnes dévotes; enfin, de quelques avis nécessaires pour se bien conduire dans l'exercice de l'oraison. Mais avant tout, il importe de redonner une notion exacte de la dévotion, afin que nous connaissions avant toute chose le prix de la perle pour la conquête de laquelle nous entrons dans le combat.
« La dévotion, dit saint Thomas, est une vertu qui rend l'homme prompt et disposé à la pratique de toutes les vertus, qui l'excite à bien agir, et lui en facilite le moyen.¹ » Cette définition montre clairement la nécessité et la grande utilité de cette vertu ; et elle nous fait voir en même temps que la dévotion comprend plus que certaines personnes ne sauraient penser.
Pour bien le comprendre, il est nécessaire de savoir que le plus grand obstacle qui nous empêche de bien vivre, est la corruption de la nature humaine causée par le péché. De là vient notre inclination au mal et notre aversion au bien. Ces deux dispositions nous rendent le chemin de la vertu très difficile, bien que la vertu soit, en elle-même, la chose du monde la plus douce, la plus belle, la plus aimable et la plus noble. Or, contre cette difficulté et ce dégoût, la divine sagesse nous a préparé un remède excellent et adapté, je veux dire la vertu et le secours de la dévotion. En effet, de même que le soleil dissipe les nuages et laisse le ciel pur et serein, de même la véritable dévotion chasse de notre âme l’ennui et ces difficultés, et la laisse libre et disposée à toute sorte de bien. En voici la raison : c'est que cette vertu est en même temps un don spécial du Saint-Esprit, une rosée du ciel, un secours et une visite de Dieu obtenus par l'oraison, et dont la nature est de combattre cette difficulté et cet ennui, de bannir cette lâcheté, de communiquer cette promptitude, dont nous avons parlé, de remplir l'âme de bons désirs, d'éclairer l'entendement, de fortifier la volonté, d'allumer l'amour de Dieu, d'éteindre les flammes des mauvais désirs, d'inspirer le dégoût du monde et l'horreur du péché ; enfin, de donner à l'homme une nouvelle ferveur, un nouvel esprit, un nouveau courage et une nouvelle ardeur pour faire le bien. On peut dire que cette vertu est à l'âme ce que les cheveux étaient à Samson. Quand il les avait, il surpassait en force tous les hommes; mais quand ils lui furent coupés, il était aussi faible que les autres. De même, quand l'âme du chrétien a cette dévotion, elle est supérieure à tout ; et elle devient faible, quand elle lui manque. Voilà donc ce que saint Thomas a voulu nous faire entendre par la définition qu'il a donnée de la dévotion. Ce que l'on peut dire de plus beau à la louange de cette vertu, c'est qu’à elle seule, elle est comme un stimulant et un aiguillon pour toutes les autres vertus. C'est pourquoi quiconque a un vrai désir de marcher dans le chemin des vertus, ne doit point entreprendre de le faire sans ce puissant secours ; car, s'il fait défaut, on ne se tirera jamais des grandes difficultés qui s’y rencontrent.
On voit clairement, par ce qui vient d'être dit, quelle est l'essence de la véritable dévotion. Elle ne consiste donc pas dans cette tendresse de cœur ou dans cette douce consolation que ressentent quelquefois ceux qui prient, mais dans cette promptitude et dans cette ardeur, que l'on met à faire le bien. Il résulte de là que souvent l'un se trouve sans l'autre, lorsqu'il plaît au Seigneur d'éprouver les siens. A la vérité, cette dévotion et cette promptitude répandent très souvent dans l'âme cette douce consolation ; et, à leur tour, cette consolation et ce goût spirituel augmentent la dévotion essentielle qui consiste dans cette promptitude et cette ardeur à faire le bien. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu peuvent avec beaucoup de raison désirer et demander ces joies et ces consolations, non pour le goût qu'ils y trouvent, mais parce qu'elles accroissent cette dévotion qui nous rend propres à faire le bien. C'est ce que le Prophète nous fait entendre lorsqu'il dit : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, ô mon Dieu, lorsque vous avez dilaté mon cœur¹ » : c'est-à-dire, quand vous y avez versé cette allégresse de vos consolations qui a rendu ma course si légère et si rapide.
La nature de la dévotion étant connue, nous allons maintenant traiter des moyens de l'acquérir. Comme cette vertu est inséparable de toutes celles qui ont un rapport particulier avec Dieu, il s'ensuit que traiter des moyens d'acquérir la dévotion, c'est traiter également des moyens d'acquérir la parfaite oraison et la contemplation, les consolations de l'Esprit-Saint, l'amour de Dieu, la sagesse du ciel, et cette union de notre esprit avec Dieu, qui est le but de toute la vie spirituelle ; enfin, c'est traiter des moyens d'arriver à la possession de Dieu lui-même en cette vie, en quoi consistent ce trésor de l'Évangile et cette précieuse perle pour l'acquisition de laquelle le sage marchand vendit avec joie tous les autres biens qu'il avait. Vous voyez donc que c'est là une très haute théologie, puisqu'elle nous enseigne le chemin qui conduit au souverain bien, et qu'elle dresse devant nous l’échelle qu’il nous faut gravir pour atteindre le fruit de la félicité, et pour en savourer les délices autant qu'il est possible en cette vie.




CHAPITRE 4
COMMENT ACQUERIR LA DEVOTION
Beaucoup de choses nous aident à acquérir la dévotion ; nous n'en signalerons que neuf.
La première, et une des plus importantes, c'est d'embrasser ces saints exercices avec beaucoup de résolution et de courage, avec le cœur déterminé et prêt à supporter tout ce qui sera nécessaire pour acquérir cette précieuse perle, si ardu et difficile que cela puisse être. Il n'y a point de grande chose en ce monde qui ne soit difficile, et celle-ci est du nombre, du moins dans les commencements.
La deuxième, c'est de conserver son cœur de toutes pensées vaines et inutiles, de toute affection et de tout attachement étranger à Dieu, de tous les troubles et de tous les mouvements des passions ; car il est clair que chacune de ces choses empêche la dévotion, et qu'il n'est pas moins nécessaire d'accorder le cœur avant de prier, que d’accorder la guitare avant d’en jouer.
La troisième, c'est la garde des sens, spécialement des yeux, des oreilles et de la langue, parce que par la langue le cœur se dissipe, et par les yeux et les oreilles il se remplit de divers objets et de diverses images qui troublent la paix et le repos de l'âme. C'est pourquoi l'on dit avec raison que le contemplatif doit être sourd, aveugle et muet, parce que moins il se répand au dehors, plus il sera recueilli au-dedans de lui-même.
La quatrième, c'est la solitude, parce que, non seulement elle sèvre les sens et le cœur des occasions de distractions et de péchés, mais encore parce qu'elle convie l'homme à demeurer en Dieu et en lui-même ; ce à quoi il se sent porté par la nature même de l'endroit solitaire qui n'admet point d'autre compagnie que celle de Dieu.
La cinquième, c'est la lecture des livres spirituels et dévots. Ils donnent des sujets de considération, ils recueillent le cœur, ils réveillent la dévotion, et font que l'homme pense avec plaisir à ce qu'il a le plus goûté dans une lecture ; car ce qui se présente avant tout à la mémoire, c'est toujours ce qui remplit le plus le cœur.
La sixième, c'est le souvenir continuel de Dieu, le soin de marcher toujours en sa présence, et la pratique de ces courtes oraisons que saint Augustin appelle jaculatoires. Ces oraisons gardent la maison du cœur et conservent la chaleur de la dévotion, dans le sens où nous l'avons dit plus haut ; et ainsi l'homme se trouve prêt, à toute heure, à entrer en oraison. C'est une des principales règles de la vie spirituelle, et un des plus puissants remèdes pour ceux qui n'ont ni temps ni lieu favorables pour faire oraison. Celui qui sera toujours fidèle à cette pratique, avancera beaucoup en peu de temps.
La septième est l'assiduité et la persévérance dans les bons exercices, aux lieux et aux temps marqués pour cela, principalement la nuit ou le matin, qui sont les temps les plus convenables pour l'oraison, comme toute l'Écriture nous l'enseigne.
La huitième, ce sont les austérités et les abstinences corporelles, la table pauvre, le lit dur, le cilice et la discipline, et autres mortifications de ce genre. Car, de même que toutes ces choses sont inspirées par un principe de dévotion, de même aussi elles fortifient, elles conservent et elles fécondent la racine d'où elles naissent.
La neuvième, ce sont les œuvres de miséricorde. Elles nous donnent de la confiance pour paraître devant Dieu : comme elles joignent quelques petits services à nos oraisons, celles-ci ne peuvent plus s'appeler de simples demandes sèches; et elles méritent que la prière qui part d'un cœur miséricordieux soit miséricordieusement entendue.






CHAPITRE 5
CE QUI NUIT A LA DEVOTION
Comme il y a des choses qui favorisent la dévotion, de même aussi il y en a qui l’entravent. De ces dernières, nous allons en indiquer dix.
La première, celle qui forme le plus grand obstacle à la dévotion, ce sont les péchés, non seulement les mortels, mais encore les véniels ; car, quoique ceux-ci ne fassent pas perdre la charité, ils font, néanmoins, perdre la ferveur de la charité, qui est presque la même chose que la dévotion. C'est pourquoi il faut les éviter avec un très grand soin ; et quand ce ne serait pas à cause du mal qu'ils nous font, du moins faudrait-il le faire à cause du grand bien qu'ils nous empêchent d'acquérir.
La deuxième, c'est le remords de la conscience qui procède de ces mêmes péchés, quand ce remords est excessif ; car il rend l'âme inquiète, abattue, et lui enlève le courage et la force pour tous les bons exercices.
La troisième, ce sont les scrupules ; comme le remords, et pour la même cause, ils troublent et abattent l'âme ; car ils sont comme des épines qui piquent la conscience, qui l'inquiètent, qui ne lui laissent point de trêve, et enfin qui l'empêchent de se reposer en Dieu et de goûter la véritable paix.
La quatrième, c'est toute amertume, tout dégoût du cœur, et toute tristesse désordonnée; car il est très difficile que l'âme, dans un pareil état, puisse goûter les délices de la bonne conscience et de l'allégresse spirituelle.
La cinquième, ce sont les soucis excessifs ; comme ces moucherons d'Égypte, ils inquiètent l'âme et ne lui permettent pas de prendre ce doux sommeil spirituel que l'on goûte dans l'oraison ; au contraire, c'est là, plus qu'ailleurs, qu'ils l'inquiètent et la détournent de son exercice.
La sixième, ce sont les occupations excessives, parce qu'elles absorbent le temps et étouffent l'esprit, et ainsi laissent l'homme sans loisir et sans cœur pour vaquer à Dieu.
La septième, ce sont les délices et les consolations sensuelles, quand l'homme s'y livre avec excès. « Celui qui s'adonne beaucoup aux consolations du monde, ne mérite pas celles de l'Esprit-Saint, » nous dit saint Bernard.
La huitième, ce sont les plaisirs de la table, l’excès dans le boire et dans le manger, et surtout les longs repas ; car ils sont une très mauvaise préparation pour les exercices spirituels et pour les veilles sacrées, attendu qu'avec un corps appesanti et chargé de nourriture, l'esprit est très mal disposé pour prendre son envol vers les hauteurs.
La neuvième, c'est le vice de la curiosité, tant des sens que de l'esprit, qui fait que l'on désire entendre, voir, et savoir une multitude de choses ; que l'on souhaite posséder celles qui sont artistement travaillées, recherchées et vantées dans le monde. Tout cela occupe le temps, embarrasse les sens, inquiète l'âme, la répand sur divers objets, et ainsi met obstacle à la dévotion.
Enfin, la dixième, c'est l'interruption de tous ces saints exercices, à moins qu'on ne les quitte pour un motif de charité envers le prochain, ou pour une juste nécessité. Car, comme dit un docteur, l'esprit de la dévotion est fort délicat ; lorsqu'il s'en est allé, ou il ne revient plus, ou s'il revient, ce n'est qu’avec beaucoup de difficulté. De même que les arbres demandent d'être arrosés en leur saison, et que les corps humains réclament tout ce qui est nécessaire à leur entretien, et que si ces secours viennent à leur manquer, on les voit bientôt dépérir et mourir ; de même aussi voit-on la dévotion diminuer et périr, dès qu'elle manque de l'eau vivifiante et du soutien qu'elle tire de la considération.
Tout ceci a été dit en peu de mots, afin que chacun puisse mieux le graver dans sa mémoire. L'expérience et le long exercice feront voir à quiconque le voudra, qu'il n'y a rien de plus assuré, ni de plus véritable.





CHAPITRE 6
TENTATIONS DANS L’ORAISON
Il sera bien de traiter maintenant des tentations les plus communes qui fatiguent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, et de leurs remèdes. Ces tentations sont le plus souvent les suivantes : le défaut de consolations spirituelles ; la guerre des pensées importunes; les pensées de blasphème et d'infidélité ; la crainte désordonnée ; l'excès dans le sommeil ; la défiance et le découragement dans le service de Dieu ; la présomption d'être déjà très avancé ; le désir désordonné de savoir ; le zèle indiscret pour l'avancement du prochain. Voilà les tentations les plus ordinaires qui se rencontrent sur le chemin de l'oraison; nous allons indiquer les moyens de les combattre et de les faire tourner au profit de l'âme.

PREMIER AVIS
Remède contre les sécheresses, la persévérance dans le saint exercice de l'oraison. — Mérite de cette persévérance. — Ressemblance avec Jésus-Christ qui a voulu souffrir sans consolation.
Voici le remède contre l’absence de consolations spirituelles : qu'on ne laisse pas pour cela l'exercice ordinaire de l'oraison, bien qu’il soit sans goût et paraisse de peu de fruit ; mais il faut se mettre en la présence de Dieu comme un coupable et un criminel, examiner sa conscience, et voir si ce n'est point par sa faute qu'on a perdu cette grâce; qu'on supplie le Seigneur, avec une entière confiance, de nous pardonner, et de faire éclater les richesses inestimables de sa patience et de sa miséricorde en nous supportant, et en accordant le pardon à qui ne sait que l'offenser. De cette manière, on tirera du profit de sa sécheresse, prenant occasion de s'humilier davantage à la vue de ses nombreux péchés, et d'aimer Dieu d'un plus grand amour à la vue de cette bonté infinie qui les lui pardonne. Et quoiqu'on ne trouve pas de goût dans ces exercices, qu'on se garde bien de les quitter, parce qu'il n'est pas nécessaire que ce qui doit nous être avantageux, soit toujours accompagné de goût et de consolation. Du moins l'expérience montre-t-elle que toutes les fois que l'homme persévère dans l'oraison avec un peu d'attention et de soin, faisant bonnement le peu qu’il peut, il en sort à la fin consolé et joyeux, voyant que de son côté il a fait ce peu qui était en son pouvoir. Celui-là fait beaucoup, aux yeux de Dieu, qui fait tout ce qu'il peut, quoiqu’il puisse peu. Notre-Seigneur ne regarde pas tant les richesses de l'homme, que son pouvoir et sa volonté.
Celui-là donne beaucoup, qui désire donner beaucoup, qui donne tout ce qu'il a, et qui ne se réserve rien pour lui. Ce n'est pas beaucoup que de rester longtemps en oraison, lorsqu'on y trouve de grandes consolations. Ce qui est vraiment beaucoup, c'est que, lorsque la dévotion est petite, l'oraison soit longue, et qu'elle soit accompagnée de beaucoup plus d'humilité, de patience et de persévérance dans les bonnes œuvres.
Il est également nécessaire, durant ce temps, de veiller sur soi avec plus de soin et de sollicitude que dans les autres, ne se perdant point de vue, et examinant avec grande attention ses pensées, ses paroles et ses œuvres. L'essentiel alors, c'est que la joie de l'esprit, qui, dans cette navigation, est la principale rame, ne nous manque pas ; et quant à ce qui nous manque du côté de la grâce, il faut y suppléer par nos soins et notre diligence. Lorsque vous vous verrez dans cet état, vous devez penser, comme dit saint Bernard, que les sentinelles vigilantes qui vous gardaient, se sont endormies, que les murailles qui vous défendaient sont tombées, et que par conséquent toute l'espérance de votre salut est dans les armes, attendu que ce ne sont plus les murailles, mais l'épée et l'adresse à combattre qui doivent vous défendre. Oh ! qu'elle est grande la gloire d'une âme qui combat de cette manière, qui sans bouclier se défend, qui sans armes soutient l'attaque, qui sans force se montre forte, et qui, se trouvant seule dans le combat, prend pour compagnons d'armes sa résolution et son courage !
Il n'y a pas de plus grande gloire au monde, que d'imiter le Sauveur dans les vertus. Or, parmi celles-ci, une qui tient un rang très éminent c'est d'avoir enduré tout ce qu'il a souffert, sans recevoir dans son âme aucun genre de consolation. Ainsi, quiconque souffrira et combattra de la sorte, sera un imitateur d'autant plus insigne de Jésus-Christ, qu'il se verra plus complètement privé de tout genre de consolation. C'est là boire le calice de l'obéissance tout pur, sans mélange d'aucune autre liqueur. C'est l'épreuve principale, où se révèle la fidélité des amis, et où l'on voit s'ils sont véritables ou non.


DEUXIÈME AVIS
Remède contre les pensées importunes, la constance à les combattre courageusement et l'humilité devant Dieu.
Le remède contre les tentations des pensées importunes qui ont coutume de nous assaillir dans l'oraison, est de les combattre avec courage et avec persévérance. Toutefois cette résistance ne doit pas se faire avec trop de fatigue et d'angoisse d'esprit, parce que ce n'est pas tant une œuvre de la force que de la grâce et de l'humilité. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un se trouve dans cet état, attendu qu'en cela il n'y a point de sa faute, ou qu'elle est très légère, il doit, sans scrupule et sans désespoir, se tourner vers Dieu, et lui dire en toute humilité et dévotion : « Vous voyez ici, ô Seigneur de mon âme, ce que je suis. Que pouvait-on attendre de ce fumier, sinon de semblables odeurs ? Que pouvait-on espérer de cette terre que vous avez maudite, sinon des ronces et des épines ? Voilà, Seigneur, le fruit qu'elle peut produire, si vous n'avez la bonté de la purifier. » Et cela dit, qu'il reprenne le fil de son oraison comme auparavant, et qu'il attende avec patience la visite du Seigneur qui jamais ne manque aux humbles. Si cependant les pensées continuent de vous inquiéter, et si de votre côté vous leur résistez avec persévérance, faisant ce qui dépend de vous, vous devez tenir pour certain que vous avancez beaucoup plus par cette résistance, que si vous étiez à jouir de Dieu, le cœur tout inondé de délices.

TROISIÈME AVIS
Remède contre les tentations de blasphème.
Pour vous délivrer des tentations de blasphème, vous devez savoir que s'il n'en est point qui donnent plus de peine, de même il n'en est point qui offrent moins de danger. Ainsi, le remède contre ces tentations, c'est de n'en point faire de cas, attendu que le péché n'est pas dans le sentiment, mais dans le consentement et dans le plaisir ; et quant au plaisir, loin de se rencontrer ici, c'est plutôt le contraire. Ainsi cela peut plutôt s'appeler peine que faute, parce qu'autant l'homme est éloigné de recevoir du plaisir de ces tentations, autant est-il éloigné de commettre de faute, quand elles arrivent. C'est pourquoi, le meilleur remède, comme je l'ai dit, est de les mépriser et de ne pas les craindre. Car quand on les craint avec excès, la seule crainte les réveille et les provoque.

QUATRIÈME AVIS
Remède contre les tentations d'infidélité.
Pour vaincre les tentations d'infidélité, que l'homme, se souvenant d'une part de sa petitesse, et d'autre part de la grandeur de Dieu, s'occupe de ce que Dieu lui commande, et n'ait pas la curiosité d'approfondir les raisons des œuvres divines, dont la plupart surpassent infiniment tout ce que nous pouvons comprendre. Ainsi donc, celui qui a le dessein d'entrer dans le sanctuaire des œuvres divines, doit le faire avec beaucoup d'humilité et de respect ; il doit le regarder avec des yeux simples, comme ceux de la colombe, et non pas avec ceux du serpent plein de malice, avec le cœur d'un disciple, et non pas avec celui d'un juge téméraire. Qu'il se fasse petit enfant, parce que c'est à ceux qui sont tels que Dieu enseigne ses secrets. Qu'il ne se mette point en peine de savoir le pourquoi des œuvres divines ; qu'il ferme l'œil de la raison, et qu'il ouvre seulement celui de la foi, parce qu'il est l'instrument avec lequel se doivent sonder les œuvres de Dieu. Pour étudier les œuvres humaines, l'œil de la raison humaine est excellent ; mais pour examiner les œuvres divines, rien n’est plus disproportionné que lui.
Mais parce que d'ordinaire cette tentation est pour l'homme un très grand sujet de peine, le remède est celui que nous avons indiqué pour la tentation du blasphème, c'est-à-dire qu'il ne faut point en faire cas, et qu'il faut plutôt considérer cela comme une peine que comme une faute, attendu qu'il ne peut y avoir de faute en une chose que la volonté combat, ainsi que nous l'avons expliqué dans l'avis précédent.

CINQUIÈME AVIS
Remède contre la tentation d'une crainte désordonnée.
Il est quelques personnes qui sont saisies de grandes frayeurs quand, la nuit, elles s'éloignent des autres pour prier. Le remède contre cette tentation, c'est de se faire violence et de persévérer dans ce saint exercice. Car la crainte s'augmente en fuyant, et le courage en combattant. Il est encore utile de considérer que ni le démon, ni aucune autre chose, quelle qu'elle soit, ne peuvent nous nuire sans la permission de Notre-Seigneur. Une autre considération également propre à dissiper ces frayeurs, c'est de penser que nous avons notre ange gardien à côté de nous, et que dans l'oraison il est plus près de nous que partout ailleurs: car il s'y trouve présent pour nous aider, pour porter nos prières au ciel, pour nous défendre contre l'ennemi et l'empêcher de nous faire du mal.

SIXIÈME AVIS
Remède contre la tentation du sommeil.
Le remède contre le sommeil excessif est de considérer que quelquefois il provient de la nécessité, et en ce cas il ne faut point refuser au corps ce qui lui est nécessaire, afin qu'il laisse à l'âme la liberté d'agir. D'autres fois il vient de quelque infirmité ; et alors nous ne devons pas nous en affliger, puisqu'il n'y a pas de notre faute. Nous ne devons pas non plus céder entièrement, mais faire bonnement de notre côté tout ce qui sera en notre pouvoir, afin de ne pas perdre entièrement l'oraison, sans laquelle nous n'avons ni assurance ni véritable joie en cette vie.
D'autres fois, le sommeil vient de la paresse et du démon qui l'exacerbe. En ces cas, le remède est le jeûne ; c’est de ne pas boire de vin, mais de l'eau, de se tenir à genoux ou debout, ou les bras en croix, et sans s’appuyer, de prendre quelque discipline, ou de pratiquer quelque autre pénitence qui réveille et qui mortifie la chair. Enfin, l'unique et général remède contre ce mal comme contre tous les autres, c’est d’en demander la délivrance à Celui qui est toujours disposé à donner, dès qu'il rencontre des cœurs qui ne se lassent pas de prier.

SEPTIÈME AVIS
Remède contre les tentations de défiance et de présomption.
Pour surmonter les tentations de défiance et de présomption qui sont des vices contraires, il faut de toute nécessité employer des remèdes différents. Pour la défiance, le remède est de considérer que dans l'affaire de la perfection chrétienne, le succès ne dépend pas seulement de nos efforts, mais encore de la grâce divine, laquelle s'obtient d'autant plus vite que l'homme se défie plus de sa propre vertu, et se confie davantage en la seule bonté de Dieu, à qui tout est possible.
Quant à la présomption, le remède est d’observer que la marque la plus sûre d’être éloigné du but, c’est de se croire arrivé, parce que dans la vie spirituelle, ceux qui s’en trouvent le plus éloignés, sont ceux qui se hâtent davantage, entraînés par la grande distance qui leur reste à parcourir. Pour cette raison , ils ne font jamais cas de ce qu'ils possèdent, en comparaison de ce qu'ils désirent. Considérez-vous donc dans le miroir de la vie des saints, et de tant de personnes de vertu insigne qui sont encore sur terre ; vous verrez que vous n'êtes devant elles que comme un nain en présence d'un géant, et vous ne serez pas tenté de présumer de vous-même.
HUITIÈME AVIS
Remède contre la tentation du désir immodéré de savoir.
Le premier remède contre la tentation du désir immodéré de savoir et d'étudier, c’est de considérer combien la vertu est plus excellente que la science, et combien la sagesse divine surpasse la sagesse humaine, afin que l'homme comprenne avec combien plus de cœur il doit travailler et s'exercer à acquérir l'une plutôt que l'autre. Que la science du monde ait tous les honneurs et toutes les richesses qu'elle peut souhaiter, ces honneurs et ces richesses finiront avec la vie. Qu'y a-t-il donc de plus misérable que d'acquérir, au prix d'un si grand labeur, ce dont on doit jouir si peu de temps ? Tout ce que tu peux savoir ici-bas n'est rien. Et si tu t'exerces dans l'amour de Dieu, tu iras bientôt le contempler face à face, et en lui, tu verras toutes choses. Au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; ni si nous avons bien parlé ou prêché, mais si nous avons fait de bonnes actions.

NEUVIÈME AVIS
Remède contre la tentation du zèle indiscret pour l'avancement du prochain.
Le principal remède contre la tentation qui nous porte à travailler avec un zèle indiscret au bien des autres, est de nous appliquer à l'avancement du prochain de telle manière que cela ne tourne pas à notre préjudice, et de nous occuper de la direction des consciences, en prenant aussi du temps pour la nôtre. Ce soin de soi-même doit être suffisamment important pour maintenir continuellement notre cœur fervent et recueilli C'est cela, comme dit l'Apôtre, marcher en esprit, ce qui veut dire que l'homme marche plus en Dieu qu'en lui-même. Et puisque c'est un point qui doit être la racine et le principe de tout notre bien, c'est à nous d'employer toutes nos forces et tout notre travail pour nous tenir dans une telle union avec Dieu, qu'elle mette toujours notre cœur dans cette sorte de solitude et de ferveur. Or, pour le mettre en cet heureux état, n’importe quel recueillement ne suffit pas ; mais il faut une longue et profonde expérience de l’oraison.





CHAPITRE 7
CONSEILS POUR CEUX QUI S’ADONNENT A L’ORAISON
Une des choses les plus ardues et les plus difficiles de la vie spirituelle, c’est de savoir comment aller à Dieu et traiter familièrement avec lui. C'est pourquoi, pour marcher sur ce chemin sans s'égarer, il faut d'abord à l'âme un bon guide, et ensuite quelques avis. C'est ce qui nous détermine à en donner ici quelques-uns avec notre brièveté accoutumée.

PREMIER AVIS
De la fin que nous devons nous proposer dans tous nos exercices, et en quoi consiste notre avancement spirituel.
Parmi ces avis, le premier vise la fin que nous devons nous proposer dans ces exercices. Pour bien comprendre quelle est cette fin, il faut se rappeler que la communication avec Dieu étant une chose pleine de douceur et de délices, comme dit le Sage, il en résulte que plusieurs personnes attirées par la force de cette merveilleuse suavité qui surpasse tout ce que l'on peut en dire, s'approchent de Dieu et s'adonnent à tous les exercices spirituels, à la lecture des bons livres, à l'oraison, à l'usage des sacrements, à cause du goût extraordinaire qu'elles y trouvent, de telle sorte que la principale fin qui les porte à ces exercices est le désir de cette merveilleuse suavité. Or, c'est là une très grande erreur, et où malheureusement l'on voit tomber un grand nombre de personnes. La fin principale de toutes nos œuvres devant être d'aimer Dieu et de chercher Dieu, ces âmes montrent par leur conduite qu'elles s'aiment, et se cherchent elles-mêmes plutôt que Dieu, c'est-à-dire qu'elles cherchent leur propre goût et leur contentement, ce qui est la fin que se proposaient les philosophes dans leur contemplation. Cette conduite, comme dit un docteur, est une espèce d'avarice, d'incontinence, et de gourmandise spirituelle, qui n'est pas moins dangereuse que celle des sens.
Ce qui est encore plus grave, c'est qu'il résulte de cette erreur une autre qui n'est pas moins grave, et qui fait que l'homme juge de lui-même et des autres par ces goûts et par ces sentiments, croyant que chacun a plus ou moins de perfection, selon qu'il a plus ou moins le goût de Dieu, ce qui est se tromper de la manière la plus grossière. Or, contre ces deux erreurs, un remède efficace sera cet avis et cette règle générale : Que chacun comprenne bien que la fin de tous ces exercices et de toute la vie spirituelle est l'obéissance aux commandements de Dieu et l'accomplissement de la divine volonté ; et pour cela il est nécessaire que la volonté propre, qui lui est si contraire, meure, afin que de cette manière la volonté divine vive et règne en nous.
Mais comme une si grande victoire ne peut se remporter sans de grandes faveurs et de grandes consolations de Dieu, une des fins principales pour lesquelles on doit pratiquer l'oraison est d'obtenir ces faveurs et de sentir ces délices qui nous feront réussir dans cette entreprise. Quand on se conduit de cette manière, et que c'est pour une pareille fin qu'on demande et recherche les délices de l'oraison, cela est tout à fait permis, comme nous l'avons dit plus haut ; et c'est ainsi que David les demandait, quand il disait : « Rendez-moi, Seigneur, la joie de votre salut, et affermissez-moi par votre esprit généreux.¹ » C'est donc à la lumière de cette vérité que l'homme comprendra la fin qu'il doit se proposer dans ces exercices ; et c'est encore à la lumière de cette vérité qu'il comprendra ce par quoi il doit estimer et mesurer son avancement et celui des autres : ce ne doit point être sur les goûts qu'il aura reçus de Dieu, mais sur ce qu'il aura souffert pour l'amour de lui tant en faisant la volonté divine qu'en renonçant à la sienne propre.
Que ce doive être là la fin de toutes nos lectures et de toutes nos oraisons, je n'en veux point d'autre preuve que cette divine oraison contenue dans le psaume Beati immaculati in via². Ce psaume composé de soixante et seize versets, est le plus long du psautier. Or il ne renferme pas un verset qui ne parle de la loi de Dieu, et de l'observance exacte de ses commandements. Le Saint-Esprit a voulu qu'il en fût ainsi, afin que les hommes vissent clairement par là comment toutes leurs oraisons et leurs méditations devaient se rapporter en tout et en partie à cette fin, c'est-à-dire, à la garde et à l'accomplissement de la loi de Dieu. Tout ce qui s'écarte de ce principe, est un des plus subtils et des plus spécieux artifices de l'ennemi, qui cherche à faire croire aux hommes qu'ils sont quelque chose alors qu’ils ne sont véritablement rien. C'est pourquoi les saints disent très bien que la véritable preuve de l'avancement spirituel de l'homme n'est pas le goût de l'oraison, mais la patience dans les tribulations, le renoncement à soi-même, et l'accomplissement de la loi divine, bien que pour tout cela, l'oraison, ainsi que les goûts et les consolations qui s'y rencontrent, soient d'un très grand secours.
Conformément à cette vérité, celui qui veut connaître son avancement dans ce chemin spirituel, doit considérer chaque jour son progrès dans l'humilité intérieure et extérieure ; comment il supporte les injures que les autres lui peuvent faire; comment il sait excuser les faiblesses d'autrui; avec quelle affection il va au secours des nécessités du prochain; comment il est ému de compassion, au lieu de s'indigner des défauts des autres; comment il sait espérer en Dieu dans les tribulations ; comment il gouverne sa langue, comment il garde son cœur, comment il tient sa chair domptée avec tous ses appétits et ses sentiments ; comment il sait tirer profit des prospérités et des adversités; de quelle manière et avec quelle gravité, quelle discrétion, il se conduit en toutes choses ; par-dessus tout, qu'il considère s'il est mort à l'amour de l'honneur, du plaisir et du monde ; qu'il considère jusqu'à quel point il a avancé ou reculé en tout cela : et qu'il se juge là-dessus, et non sur ce qu'il sent ou ce qu'il ne sent pas de Dieu. Pour ce sujet, il doit toujours tenir un œil, et le principal, fixé sur la mortification, et l'autre sur l'oraison, parce que cette même mortification ne peut parfaitement s'obtenir sans le secours de l'oraison.

DEUXIÈME AVIS
Nous ne devons pas désirer les faveurs extraordinaires.
Que si nous ne devons pas désirer des consolations et des délices spirituelles, pour nous y arrêter uniquement, mais à cause des avantages qu'elles nous procurent, beaucoup moins encore devons-nous désirer des visions, des révélations, des ravissements, et choses semblables. Ces faveurs peuvent être très dangereuses pour ceux qui ne sont pas enracinés dans l'humilité. Que l'homme ne craigne pas d'être désobéissant à Dieu en ce point : car quand Dieu veut révéler quelque chose, il sait le découvrir par des voies qui triomphent de toutes les résistances de l'homme, et il le lui fait connaître avec une telle évidence, qu'il lui serait impossible d'en concevoir le moindre doute même s'il se forçait à en avoir.

TROISIÈME AVIS
Tenir secrètes les faveurs que nous recevons dans l'oraison.
De même, il est très à propos de tenir secrètes les faveurs et les consolations que Notre Seigneur nous accorde dans l'oraison, et de ne nous en ouvrir qu'au maître spirituel qui nous dirige. C'est ce qui fait dire à saint Bernard que l'homme dévot doit avoir ces paroles écrites dans sa cellule : « Mon secret est à moi, mon secret est à moi. »

QUATRIÈME AVIS
Avec quelle humilité et quel respect nous devons nous comporter envers Dieu.
L'homme doit encore être fidèle à se comporter envers Dieu avec la plus grande humilité et le plus grand respect possible. Ainsi, que l'âme, alors même qu'elle reçoit de Dieu les plus grandes faveurs et les plus grandes délices, ne manque jamais de tourner les yeux sur son intérieur, de considérer sa bassesse, de replier ses ailes, et de s'humilier devant une si haute Majesté, comme le faisait saint Augustin, de qui il a été dit : qu'il avait appris à se réjouir avec crainte en la présence du Seigneur.

CINQUIÈME AVIS
Outre les exercices quotidiens nous devons prendre de temps en temps quelques jours pour la retraite.
Nous avons dit plus haut que le serviteur de Dieu doit veiller à avoir des temps réglés pour s'entretenir avec lui dans l'oraison. Mais indépendamment du temps qu'il consacre chaque jour à ce commerce, il doit à certaines époques se délivrer de toute espèce d'affaires, même de celles qui seraient saintes, pour se livrer entièrement aux exercices spirituels, et donner à son âme une nourriture abondante qui puisse réparer ce qui se perd par les défauts de chaque jour, et lui donner de nouvelles forces pour aller plus avant. Et bien que ceci doive se faire en d'autres temps, on doit, néanmoins, le pratiquer plus spécialement aux principales fêtes de l'année, dans les temps des tribulations et des peines, après de longs voyages, et après avoir été occupé d'affaires qui ont distrait et dissipé le cœur, afin de le faire revenir dans le recueillement.

SIXIÈME AVIS
De la mesure et de la discrétion dans les exercices spirituels.
Il se rencontre des personnes qui ont peu de mesure et de discrétion dans leurs exercices quand elles sont bien avec Dieu, et à qui leur bonheur même devient une occasion de danger. En effet, ces personnes se figurent que cette grâce leur est donnée à pleines mains ; et comme elles trouvent tant de suavité dans la communication avec le Seigneur, elles s'y abandonnent si fort, elles prolongent tellement l'oraison et les veilles, et augmentent de telle sorte les austérités corporelles, que la nature ne pouvant souffrir la continuité d'une si rude charge, vient à tomber par terre avec elle.
Il arrive de là que plusieurs personnes viennent à se gâter l'estomac et la tête, et par suite se rendent inhabiles, non seulement pour les autres travaux corporels, mais encore pour ces mêmes exercices de l'oraison. C'est pourquoi il convient d'user de beaucoup de mesure et de discrétion dans les exercices de la vie spirituelle, surtout dans les commencements, où les ferveurs et les consolations sont plus grandes, et où l'expérience et la discrétion n'abondent pas, afin de nous accoutumer à marcher de telle sorte, que nous ne nous arrêtions pas en chemin. Il y a une autre extrémité contraire à celle-ci, et c'est celle des délicats qui, sous couleur de ménagement, dérobent leur corps au travail et à la souffrance. Cette extrémité, quoique très nuisible pour toute espèce de personnes, l'est cependant beaucoup plus pour ceux qui commencent. Et saint Bernard en donne ainsi la raison : « II est impossible, dit-il, que celui-là persévère longtemps dans la vie religieuse qui étant novice se ménage déjà, qui ne faisant que commencer, veut être prudent, et qui étant encore nouveau et tout jeune, commence à se traiter et à se soigner comme un vieillard. » II n'est pas facile de juger lequel de ces deux extrêmes est le plus dangereux. Ce qui est sûr, comme le dit très bien Gerson, c'est que l'indiscrétion est plus incurable, parce que tant que le corps est sain, il y a espérance qu'on pourra apporter remède au mal, mais lorsqu'il est déjà ruiné par l'indiscrétion , il est bien malaisé de trouver un remède.

SEPTIÈME AVIS
Qu'avec l'oraison, nous devons faire marcher de front la pratique des vertus.
Il y a encore un autre danger dans le chemin de la vie spirituelle, et plus grand peut-être que tous ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Je m'explique. Bien des personnes ayant diverses fois expérimenté la vertu inestimable de l'oraison, et appris par expérience que toute l’harmonie de la vie spirituelle dépend d'elle, se figurent qu'elle seule est tout, et qu'elle seule suffit pour les mettre en sûreté ; et ainsi elles viennent à oublier la pratique des autres vertus, et à se relâcher en tout le reste. Il s’ensuit que comme toutes les autres vertus concourent à affermir cette vertu de l’oraison, dès que le fondement des vertus s'écroule, tout l'édifice vient à tomber aussi ; et ainsi, plus l'homme s'efforce d'acquérir cette vertu de l'oraison, moins il peut y réussir.
C'est pourquoi le serviteur de Dieu ne doit point fixer ses regards sur une vertu seule, quelque grande qu'elle soit, mais sur toutes les vertus. Car, comme dans une harpe une seule corde, sans le concours de toutes les autres, ne fait point d'harmonie; ainsi, une seule vertu, sans le concours de toutes les autres, ne suffît point pour faire cette harmonie spirituelle aux consonances parfaites. Et comme dans une horloge, si un seul ressort est cassé, toute la mécanique s'arrête ; ainsi en arrive-t-il dans l'horloge de la vie spirituelle si une seule vertu vient à manquer.

HUITIÈME AVIS
Qu'il faut considérer les choses de la vie spirituelle non comme une œuvre d'art, mais comme une œuvre de la grâce.
Il convient d'avertir ici que toutes les choses que nous venons de signaler comme favorables à la dévotion, doivent être regardées comme de simples préparatifs par lesquels l'homme se dispose à l'action de la grâce divine, et qu'ainsi, tout en les mettant soigneusement en pratique, il ne doit pas mettre en eux sa confiance, mais en Dieu seul. Je dis ceci, parce qu'il y a quelques personnes qui font comme un art de toutes ces règles et de tous ces enseignements. Il leur semble que, de même que celui qui apprend un métier, s'il en garde bien les règles, doit, en vertu de ces règles, devenir promptement un habile ouvrier ; de même aussi, celui qui observera fidèlement ces règles de la vie spirituelle, doit en vertu de cela acquérir en peu de temps ce qu'il désire. Mais ces personnes ne considèrent pas que c'est là faire un art de la grâce, et attribuer à des règles et à des industries humaines, ce qui est un pur don et une miséricorde du Seigneur.
C'est pourquoi il convient de considérer ces affaires de la vie spirituelle, non comme une chose de l'art, mais comme une chose de la grâce. En les regardant ainsi, l'homme saura que le principal moyen pour obtenir des dons si précieux, est une profonde humilité et une parfaite connaissance de sa propre misère, avec une confiance entière en la miséricorde de Dieu. De la vue simultanée de sa misère et de la miséricorde divine, naîtront de continuelles larmes, et de ferventes oraisons ; et l'homme, entrant ainsi par la porte de l'humilité, obtiendra par l'humilité ce qu'il désire, et le conservera avec humilité, sans se confier en aucune manière ni en la méthode de ses exercices, ni en quoi que ce soit qui vienne de lui.




CONCLUSION
ÉCRIT DE SAINT PIERRE D’ALCANTARA
EN FAVEUR DE SAINTE THERESE D’AVILA

Le dessein de Dieu est d'attirer une âme à soi, et celui du démon est de l'éloigner de Dieu. Notre-Seigneur n'inspire jamais à une âme des craintes qui l'éloignent de lui, et le démon ne lui en inspire jamais qui l'approchent de Dieu. Or, toutes les visions dont la mère Thérèse est favorisée, et toutes les autres choses qui se passent en elle, l'élèvent davantage à Dieu, la rendent plus humble, plus obéissante, etc.
C'est la doctrine de saint Thomas et de tous les saints, que l'on reconnaît l'ange de lumière à la paix et au calme qu'il laisse dans l'âme : or, jamais ces choses ne lui arrivent qu'elle ne se trouve ensuite dans une paix profonde et dans un contentement admirable, à tel point que tous les plaisirs de la terre unis ensemble ne lui semblent rien en comparaison du plus petit de ceux qu'elle ressent.
Il n'est pas en elle une faute, ni une imperfection, dont elle ne soit reprise par Celui qui lui parle intérieurement. Elle n'a jamais demandé, ni désiré ces choses ; mais seulement d'accomplir en tout la volonté du Seigneur. Dans tout ce que lui dit Celui qui lui parle, il n'y a rien qui ne soit très conforme à l'Écriture sainte et à la doctrine de l'Église, et qui ne soit très véritable.
Elle unit à une très grande pureté d'âme une pureté non moins admirable de corps ; elle brûle des plus ardents désirs de plaire à Dieu ; et pour lui plaire, elle renverserait tout ce que la terre pourrait lui opposer d'obstacles. Il lui a été dit que tout ce qu'elle demanderait à Dieu de juste et de raisonnable lui serait accordé. Elle lui a demandé plusieurs choses, dont le récit serait trop long à faire, et elle les a toutes obtenues. Lorsque ces choses sont de Dieu, elles sont ordonnées pour le bien propre, pour le bien commun, ou pour celui de quelque particulier. Or elle connaît par expérience qu'elles ont contribué à son propre avancement et à celui de plusieurs autres personnes.
Nul, à moins d'être mal disposé, ne traite avec elle, qu'il ne se sente pénétré de dévotion par les choses qui se passent en elle, quoiqu'elle ne les dise pas. Chaque jour elle fait de nouveaux progrès dans la perfection des vertus ; et jamais Celui qui lui parle ne lui enseigne rien qui ne la porte à ce qu'il y a de plus parfait. Ainsi, depuis le temps qu'elle a ces visions, elle a progressé de plus en plus, en la manière que dit saint Thomas.
Il ne lui a jamais été rien dit qui fût impertinent, ou qui fut des nouveautés ; mais toujours des choses édifiantes. Il lui a été dit de quelques-uns qu'ils étaient remplis de démons; mais c'était pour lui faire comprendre l'état d'une âme en état de péché mortel.
La manière du démon est de recommander expressément à ceux qu'il veut tromper de tenir secret tout ce qu'il leur dit ; mais quant à elle, il lui est ordonné de communiquer tout ce qu'elle entend à des hommes à la fois doctes et serviteurs de Dieu ; et il lui est dit que s'il lui arrive de cacher quelque chose, elle pourrait bien alors être abusée par le démon.
Les progrès qu'elle fait par cette voie sont si merveilleux, et sa conduite est d'une si grande édification, que son exemple a porté plus de quarante religieuses de son monastère à mener une vie de grand recueillement intérieur et extérieur.
Ces choses lui arrivent d'ordinaire après une longue oraison, lorsqu'elle est enfoncée en Dieu et embrasée de son amour, ou lorsqu'elle communie. Elles fo
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La ferveur de l’esprit par St Pierre d’Alcantara | S'identifier ou créer un nouveau compte | 0 Commentaires
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