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Association catholique Théotime: Actualités, éditions, forum, doctrine, homélies dominicales
13 Oct 2008
 

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Site religieux purement catholique, dont les textes sont des écrits reconnus par le Magistère de l'Eglise Catholique ou le produit de prêtres en charge d'une mission par leur évêque ou supérieur religieux. Ces prêtres n'ont d'autre but que de faire aimer la Vérité qui est Jésus-Christ. 
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Préface


Chapitre 1 : L’appel du coeur

Chapitre 2 : L’emprise

Chapitre 3 : Mystérieux pressentiments

Chapitre 4 : Vous qui pleurez

Chapitre 5 : Je n’irai pas à Lourdes...

Chapitre 6 : Sens unique







Préface



Ce livret sur le cœur de Lourdes reprend des passages d’un livre que l’abbé René Gaëll a publié au début des années 1930. Dans ce livre, l’auteur rapportait le témoignage de personnes qui avaient été touchées intimement par la grâce de Lourdes, par cette grâce qui nous révèle à travers l’amour maternel de Marie, l’amour de Dieu pour les hommes.

Les plus grands miracles de Lourdes ne sont pas toujours ceux que l’on voit ou qui ont été enregistrés par le Bureau médical et qui, à juste titre, font l’admiration des pèlerins. Il y a aussi des miracles secrets qui se produisent dans les cœurs et qui les transforment en les élevant ou en les obligeant à se dépasser eux-mêmes jusqu’à l’héroïsme. C’est de ces derniers qu’il est question dans cette brochure. En donnant la parole à ces témoins, on veut répondre à cette soif que nos contemporains ont de connaître le merveilleux travail de la grâce divine à travers des exemples concrets et vivants. De tels faits remplissent de ferveur et raniment le courage pour plus de fidélité et de générosité dans la pratique des vertus chrétiennes.

Bien que déjà anciens, ces témoignages gardent une jeunesse toujours fraîche qui fait comprendre qu’à Lourdes il se produit toujours des prodiges où Dieu est glorifié et les âmes sanctifiées.

Le livre de l’abbé René Gaëll est divisé en deux parties. Nous en avons ici des extraits de la première partie qui traite de la « découverte » de Lourdes. Pour compléter cette brochure, il en est prévu une deuxième qui correspondra à la suite du livre de l’abbé Gaëll, et qui, nous l’espérons, sera prochainement édité.



Philippe NAHAN







Chapitre 1

L’appel du cœur



Ce soir-là, 9 août 1925, fêtais allé attendre mon ami le Docteur M... à la gare. Comme chaque année à pareille époque, il venait passer trois semaines à Lourdes pour se délasser de son labeur écrasant et, selon sa jolie expression, y faire une « cure de confiance ».

Son voyage n'était pas de ceux qu'on improvise. Il s'y préparait longuement, jugeant qu'un tel séjour, dans un tel milieu, était la grande grâce qu'on reçoit de la Providence avec gratitude et recueillement.

Pour lui, ce pèlerinage prolongé n'était pas seulement une étape heureuse et profitable au milieu de sa vie trépidante. Médecin, il répondait à l'appel amical des dirigeants du Bureau des Constatations qui savaient la valeur de sa collaboration et la haute probité de sa conscience professionnelle. Mais ce n'était point là l'unique but de son séjour. Ce praticien, qui savait si parfaitement soigner et guérir les corps, était possédé de la passion des âmes malades à sauver. Il gardait toujours en poche une liste dont il se déchargeait au fond de la Grotte, à la place où s'entassent les naïf» et touchants messages des cœurs en peine.

« Ce sont mes clients les plus chers, disait-il, mais leur cas dépasse les efforts de ma science. C'est pourquoi je les confie à l'unique spécialiste capable de diagnostiquer et de guérir les redoutables affections dont ils souffrent. » Pour lui, la spécialiste c’était, naturellement, la Vierge de Lourdes.

Toute l'année il s'évertuait à dépister les misères morales qui ne manquaient pas autour de lui. Souvent, il les rencontrait dans sa clientèle, avec cette chance des collectionneurs qui tombent sur une pièce rare échappée à l'attention des profanes.

A ceux qui voyaient s'aggraver leur mal et désespéraient de guérir ; aux obstinés qui, malgré ses instances, refusaient le prêtre ; aux blasphémateurs acharnés à sacrer furieusement contre Dieu qu'ils prétendaient sourd à leurs plaintes ; à tous les entêtements, à toutes les méfiances, à toutes les révoltes, il imposait ce remède : « Je parlerai de vous à Notre-Dame de Lourdes. »

Et c'était toutes ces détresses de l'âme qu'il apportait en bloc à la Vierge, réclamant avec audace de passer le premier à la « consultation ». D'ailleurs, il ne paraissait point que, d'un tel sans gêne, Elle fût étonnée. Car il arrivait souvent que le docteur trouvait à son retour des rebelles adoucis, des cœurs pacifiés et, parfois, quelques enragés démons réconciliés avec les Sacrements. Et aussi — car il « exerçait » même chez les bien portants — de rudes mécréants voués à l'impénitence finale et qui, soudain, sans savoir pourquoi, se rappelaient leurs prières et retrouvaient le chemin de l'église.

J'ai dit que ce collectionneur de tares humaines avait une chance extraordinaire. Elle ne l'avait point quitté lorsqu'il m'arriva, ce soir du mois d'août, joyeux, bon enfant, optimiste comme de coutume, avec, plus que jamais, la bonté à fleur de cœur.

A peine les coutumières et cordiales embrassades échangées :

— Vous savez, m'annonça-t-il, j'ai trouvé en route tout un lot de « clients », et d'une espèce plutôt rare. Que voulez-vous, c'est ma veine qui continue ». Mon sourire indulgent lui parut sceptique.

— Non, mais..., vous croyez que je plaisante ? Regardez-moi ça ».

Du wagon, à sa suite, cinq voyageurs venaient de descendre, et d'allure, ma foi, très distinguée : le père, la mère, un jeune homme et deux grandes jeunes filles.

— Eh bien, docteur ! dit la dame avec un amical sourire, puisque vous vous êtes chargé de nous, il faut aller jusqu'au bout : nous vous suivons à l'hôtel ». Voyant qu'il allait entamer de longues et inopportunes présentations, je me dérobai. Il n'insista point pour me retenir.

— Alors, vous m'excusez, n'est-ce pas ? Vous me voyez en ce moment très occupé. Devoir de courtoisie et aussi, question d'affaires. Rendez-vous, demain matin ».

Affaires spirituelles, bien entendu, car je savais que, venant à Lourdes, il n'emportait avec lui de souci d'aucune autre. Et il ajouta plus bas :

— Étrange rencontre, mon cher, et dont je vous conterai les détails ». Je le vis s'éloigner, surchargé de sacs — les siens et quelques autres — guidant sa petite caravane vers la sortie. Et je songeai, le connaissant si bien : « Tout ce monde-là doit faire partie du bagage annuel qu'il apporte à la Grotte. Mais, cette fois, il a de l'excédent ».

Amitié ? curiosité ? je ne saurai dire laquelle des deux me fit hâter la rencontre matinale du lendemain. En route, je croisai mon docteur impatient de me revoir. Dès qu'il m'aperçut, il se précipita les bras tendus :

— Excusez-moi de vous avoir lâché en vitesse, hier soir, mais vous avez deviné ? Une aventure étonnante et providentielle.

— Mieux que ça, sans doute, une conquête.

— Du moins, je le désire. En tous cas, pour le moment, une belle espérance ». Il avait dans le regard cette clarté spéciale qui révèle les grandes émotions, et, dans la voix, cette exaltation d'allégresse souvent observée chez lui quand il recevait de la Vierge une réponse à ses infatigables requêtes. Car, vraiment, elle ne ménageait pas ses faveurs à l'audacieux qui connaissait si bien la manière de l'attendrir. Et voilà ce qu'il me révéla :

« A Bordeaux, par hasard — est-il des hasards sur les chemins qui mènent à Lourdes ? — il avait rencontré cette famille. D'abord la réserve un peu froide et distante, comme il est d'usage entre inconnus. Et puis, les journaux lus, une réflexion insignifiante, jetée à la volée, entre soi. La dame à son mari ;

— Tu m'as dit, je crois, qu'on passe à Lourdes ?

— Il me semble.

— C'est curieux.

— Mais non, très banal : simple question d'itinéraire. Lourdes, bifurcation pour Cauterets. Affaire d'indicateur : c'est tout.

— Pas si banal que vous le croyez », intervient mon docteur, chez qui la parole met la pensée en marche. Réflexion sans aigreur et faite sur ce ton plein d'aménité qui gagne tout de suite la confiance. Il poursuit :

— Lourdes, ville banale ? On voit bien que vous ne la connaissez pas.

— Bien sûr que non 1

— Et c'est grand dommage.

— Pourquoi ?

— Parce que nul homme intelligent, quand il l'a vue, ne peut résister à l'emprise de son charme.

— Oh ! on dit ça... les croyants...

— Et les autres.

— Vous y allez sans doute ?

— Avec une joie toujours nouvelle et croissante, depuis vingt ans.

— Comme touriste ?

— Mieux, comme pèlerin.

— Et vous jugez Lourdes ?

— En homme de bonne foi.

— Et les fameux miracles ?

— En médecin.

— Ah ! vous êtes médecin ? »...

...Il y a loin de Bordeaux à Lourdes, même depuis la traction électrique. Une conversation qui s'amorce en Gironde, se poursuit après Dax, dure encore à Pau et se conclut dans les Hautes-Pyrénées, a toutes chances d'être riche en imprévus. Surtout quand elle tient en éveil des intelligences sans parti pris. Les auditeurs étaient gens que les questions d'actualité, sous tous leurs aspects, intéressent, toute préoccupation confessionnelle mise à part.

Et chacun sait que Lourdes s'impose trop à l'attention — croyante ou sceptique — pour qu'on la relègue brutalement, sans examen, au rang des fables puériles. Le monsieur était ingénieur au Caire ; sa femme licenciée ès-lettres ; leur fils élève à Polytechnique ; les deux jeunes filles étudiantes en médecine. Une famille d'intellectuels. Areligieux sûrement, mais d'esprit large et ouvert à toute vérité d'où qu'elle vienne.

Le docteur fut éloquent, comme ceux qui croient et qui ont vu. Il leur parla de Lourdes, de ses guérisons avec une conviction ardente et le regret qu'elle fût encore, en tant de milieux, si peu connue.

— Pourquoi, lorsqu'on vient de si loin et que l'itinéraire d'un voyage vous en permet la visite, ne pas s'y arrêter ?

— En somme, observa la dame, oui, pourquoi pas ? »

Ébranlé, l'ingénieur consentit : « Moi, je n'y vois pas d'inconvénients ». Le polytechnicien jugea l'idée heureuse : « Au moins plus tard, nous pourrons en parler ». Les jeunes filles : «Il nous sera plus facile de comparer avec les villes saintes de l'Islamisme ».

L'accord étant conclu, l'arrêt fut décidé et le docteur chargé de se débrouiller pour loger « ses pèlerins ». Car c'était l'époque des grandes affluences où les hôtels sont envahis et les gîtes difficiles à trouver. Mais pour cela comme pour le reste, il comptait sur sa chance que la Vierge de Lourdes dirigeait visiblement. Il m'annonça, triomphant :

— Les voilà casés pour vingt-quatre heures. Naturellement c'est moi leur guide, et je vais les présenter en douceur à la « Patronne », comme de braves touristes que je m'engage à promener, mais pas à convertir. C'est son affaire, si Elle juge la chose opportune. Je lui dirai : « Voici des visiteurs, faites-en, si cela vous plaît, des croyants. Je les ai accrochés ; à vous de les garder ».

Ils demeurèrent trois jours, ayant largement dépassé le délai prévu. Je ne prétends pas affirmer qu'ils y reçurent le classique coup de foudre. Ce n'est pas à nous de préjuger les effets de la grâce invisible qui chemine dans les cœurs par des voies inconnues de nos pauvres intelligences. Mais ce que je puis assurer, c'est qu'ils ont regardé longuement, et reçu, dans leurs âmes loyales, le premier rayon de vérité qui prélude à la lumière complète.

De cela j'ai eu la preuve lorsque je leur fus présenté, avant le départ, et que je les priai de me confier leurs impressions. Chose étrange et qui d'abord me déconcerta. De toutes les découvertes qui les avaient d'abord étonnés puis enchantés, il en était une qui émergeait de leurs souvenirs, retenait leur admiration et revenait obstinément, sous les formes les plus imprévues, dans leurs confidences sincères. Sans doute, en compagnie du docteur, ils avaient examiné quelques cas célèbres de guérisons et ils en demeuraient troublés. La bénédiction des malades dans l'élan spontané d'une foi conquérante qui implore le miracle les avait émus jusqu'à leur arracher des larmes qu'ils ne songeaient point à cacher. La procession aux flambeaux leur paraissait plus belle et séduisante que toutes les fêtes jusqu'ici contemplées. Leurs doutes s'étaient ébranlés dans le recueillement de la Grotte et sous l'emprise étrange du pénétrant mystère qui l'enveloppe. Le prodige des foules inépuisables leur était apparu comme un événement hors des possibilités humaines, évoquant une puissance d'attraction que le monde n'a jamais connue, mais....

Mais une réalité plus objective encore les avait frappés au cœur, dont la pensée dominait l'expression émue de leur étonnement ravi — un sentiment unanime, profond, impérieux et qui dépassait tous les autres : celui de la charité, forme suprême de l'amour qui règne et triomphe dans cette assemblée immense de croyants. Pour la femme, c'était, plus encore que le miracle, la bonté prévenante qui l'accorde et la pitié souveraine qui en dispense le bienfait. Pour l'ingénieur, la fraternité des peuples, manifestée à chaque heure du jour, et le soir — oh ! le soir surtout ! — dans le concert unanime du même Credo. Chez le jeune homme, la belle générosité de ceux et de celles qui se vouent au service de la pauvreté souffrante et l'assistent d'un cœur fraternel. Pour les jeunes filles, la vision permanente, inexpliquée d'une multitude dont les flots tumultueux se mêlent sans cesse et ne se heurtent jamais ; l'amabilité entre ces inconnus d'hier et qui, aujourd'hui, fraternisent, comme s'ils étaient de la même famille. Et aussi la sérénité des malades, leur sourire dans la douleur acceptée et cet inexplicable désir d'être ceux qui méritent et qui rachètent.

Et c'était de cela surtout, de cette charité vivante, aux multiples formes, partout rencontrée, jamais en défaut, qu'ils se disaient émerveillés. Éloignés par leur formation intellectuelle des conceptions religieuses et de la foi qui les inspire, ils n'avaient pu se soustraire à l'influence de la bonté qui flotte dans l'air, saisit les cœurs et dont l'âme, quoiqu'elle tente pour s'y soustraire, demeure obsédée. Rebelles encore à la grâce, toujours en marge de ses voies et hors de son atteinte, ils avaient été touchés, fatalement, du premier rayon éblouissant qui émane de la Grotte : celui de la tendresse à quoi nul être humain ne peut demeurer indifférent. De leur âme avait jailli le même cri spontané d'admiration qui suscitait l'étonnement des païens devant le prodige incompris de la charité chrétienne : « Voyez comme ils s'aiment ». On a dit, et nous le savons par une quotidienne expérience, que la Vierge apparue à Massabielle a renouvelé l'Évangile et ravivé, dans un siècle près de les oublier, la grandeur et la beauté de ses enseignements. Ces néophytes, indifférents de la veille, venaient d'incliner leur ignorance — peut-être aussi leur orgueil d'incroyants — devant la consigne impérieuse de la loi d'amour que Lourdes annonce et fait resplendir. Surpris et troublés, puis entraînés malgré eux vers la lumière, ils s'étaient arrêtés, confondus devant cette merveille insoupçonnée et divine qui est le Cœur de Lourdes.















Chapitre 2

L’emprise



Tous ceux qui ont approché la Grotte, foyer de vie rayonnante, n'ont pu résister à la fascination de son charme. On y vient avec une familiarité déconcertante ; on s'y présente et on y demeure avec un sans-gêne qui étonne ceux-là même qui n'en savent point reconnaître la sainteté. Quelle heureuse inspiration d'avoir laissé la Roche de Massabielle ouverte en plein air, sans l'enchâsser dans un temple où elle aurait perdu la douceur et la grâce de son accueil. Et aussi de lui avoir gardé son aspect d'abri ouvert à tous, même à ces passants de hasard que la seule curiosité attire et qui n'entendent point s'y agenouiller.

Si, pour les croyants, le sol, la Roche et l'air même qu'on y respire sont sacrés pour les autres, cette niche creusée au flanc du coteau n'est qu'un caprice de la nature dont la foi au grand souvenir a fait un Sanctuaire. Elle ne leur inspire ni contrainte, ni effroi. Ils y passent et y séjournent sans éprouver la gêne inévitable qui pèse sur les épaules de ceux qui pénètrent dans un temple chrétien sans vouloir y prier.

J'ai entendu, un jour, ce dialogue entre une femme qui s'agenouillait et son mari, debout près d'elle, et qu'on devinait résolu à ne pas se découvrir.

— Au moins enlève ton chapeau.

— Mais, nous ne sommes pas dans une église.

— Non, mais il y a tout de même la Vierge ». Sa main montrait la statue. Et l'homme de répliquer :

— Puisque tu m'as déclaré que ça n'engageait à rien ». On devine l'entretien de tout à l'heure et la résistance de l'incroyant qui refusait d'accompagner sa femme:

— Tu sais bien que je ne fréquente pas ces endroits-là ». Alors se souvenant que la Grotte avec son décor familier de plein air n'a rien qui puisse effaroucher l'indifférent bloqué dans son parti-pris ombrageux, elle l'avait entraîné : « Viens tout de même, pour voir, puisque ça ne t'oblige à rien ». Cette femme savait, sans doute, combien d'orgueilleux furent saisis, soudain, par la grâce et enlacés dans le charme d'une bonté captivante à laquelle rien ne résiste, quand elle s'est ouvert le chemin des cœurs. « Le Christ demeure sans doute en chacune des deux basiliques et dans la Crypte qui se tapit entre elles, écrivait l'abbé Thellier de Poncheville, mais il y a une autre présence plus répandue à travers cet enclos, une personnalité plus communicative à ces visiteurs, fussent-ils à peine croyants : c'est Elle. »

Et la Grotte est bien le lieu où se concentrent toutes ses puissances d'attraction et -d'où jaillissent les appels silencieux auxquels tant de cœurs étonnés prêtent l'oreille, comme on écoute des harmonies lointaines. Je n'entends point affirmer que nul n'y puisse résister. Beaucoup se sont arrêtés et s'arrêteront encore devant le Rocher, sans éprouver le mystérieux frisson qui annonce la victoire de la grâce. Mais je sais bien aussi qu'un grand nombre, venus là par hasard, indifférents, railleurs ou hostiles, ont dû s'incliner devant Dieu dont ils avaient évité jusqu'alors la rencontre..

Le célèbre Père Marie-Antoine, cet audacieux familier de la Vierge, de qui son étonnante confiance obtint des prodiges, prétendait que l'air de Massabielle est miraculeux pour quiconque le respire. Alors que partout ailleurs, il voyait parfois ses efforts se briser contre des volontés rebelles à la grâce, jamais il ne « manquait » les obstinés qui se risquaient à le suivre jusqu'à la Grotte. « Là, disait-il, ce n'est plus moi qui travaille. Inutiles les raisonnements et les discussions. Tandis que l'esprit s'embrouille en de vaines chicanes et s'empêtre d'objections puériles, le cœur tout à coup s'émeut et c'est par cette porte grande ouverte que la Vierge entre dans la place et s'y installe en Conquérante pour ne plus la quitter. »

Et comme cela s'accorde bien avec l'originale réflexion de ce vieux prêtre à qui un mécréant demandait si l'accès de la Grotte était permis à ceux qui n'ont pas le désir d'y prier :

— Pourquoi pas ? répondit-il. Vous ne trouverez point à l'entrée un contrôleur qui vous réclame votre ticket. Le spectacle est gratuit, mais je vous préviens que cette curiosité vous coûtera cher.

— Combien ?

— Peut-être la conversion.

— Oh ! pour ça je suis bien tranquille ». Le lendemain ils se retrouvèrent. L'homme révéla au prêtre son étrange aventure.

— Moi qui ne pleure jamais, j'ai senti, à la première minute, les larmes monter à mes yeux, sans savoir pourquoi. Me jugeant ridicule, je tentai de me soustraire à cet attendrissement dont je ne pouvais m'expliquer la cause. Efforts inutiles ! D'ailleurs, contre qui protester, me raidir et m'insurger ? L'émotion s'infiltrait en moi sans qu'il me fût possible d'en déceler la source. Et pourtant je sentais qu'une présence me dominait, prenait possession de mon être avec cette autorité souveraine et irrésistible contre laquelle on ne peut ni se révolter ni se cabrer. J'éprouvais la joie du retour après une longue absence et il me semblait qu'au-dessus des regrets subitement éveillés par le souvenir de mon infidélité passée, planait la grâce accueillante d'un sourire qui rassure. Faut-il vous dire que, maintenant... ?

— Inutile, interrompit le prêtre. Je vous prie simplement de ne pas oublier, quand vous conterez votre conversion, d'ajouter ceci : « La Vierge a fait dévier vers Lourdes le chemin de Damas ; et le coup de tonnerre qui terrasse est remplacé par le sourire qui ouvre la source des larmes. Le résultat e&t le même : la main de Dieu frappe fort et jette à terre le révolté ; celle de Notre-Dame de Lourdes le relève et lui apporte le pardon dans une caresse. »













Chapitre 3

Mystérieux pressentiments



J'ai reçu, l'été dernier, cette délicieuse et émouvante confidence d'une jeune mère qui, bouleversée et tout en larmes, me conta ceci, qu'elle nommait dans son cœur un miracle.

Tandis que son mari voyageait en auto, dans le Midi, pour ses affaires, elle était venue à Lourdes afin d'y présenter à la Vierge sa petite fille de quatre ans. Tout de suite la Grotte l'avait séduite par le calme et l'intimité de ses abords ; peut-être aussi par la fraîcheur de ses allées tranquilles, accueillantes aux tout petits qui peuvent y prendre leurs ébats sans risquer de s'égarer dans la foule. Une après-midi, assise au bord du Gave, elle récitait le chapelet, tandis que grondait aux échos de l'Esplanade la clameur du peuple qui implorait le Saint-Sacrement.

« Jamais, me dit-elle, je n'avais éprouvé, comme à ce moment, le besoin de me confier à la Vierge. Une vague et persistante inquiétude me comprimait le cœur, sans qu'il me fût possible d'en discerner la cause. Pourquoi cette tristesse soudaine ? J'étais parfaitement heureuse, avec un mari tendrement aimé et une fillette en belle santé qui faisait notre joie. J'avais beau m'évertuer à chasser de mon esprit l'obsession de cette angoisse bizarre, l'étreinte se resserrait de minute en minute. Était-ce simple répercussion d'un malaise physique insoupçonné, ou quelqu'un de ces obscurs pressentiments dont certains prétendent qu'ils sont l'ombre du malheur ? D'abord je me raillai moi-même de cette crainte injustifiée, et, mon chapelet terminé, je me levai pour changer le cours de mes pensées.

« Mon premier mouvement fut pour chercher ma petite fille que j'avais installée sur un banc, tout près de moi, en compagnie d'une poupée. Elle avait disparu. Agitée d'une inquiétude que mon état d'âme rendait plus impatiente, je me mis à la recherche de l'enfant. D'ailleurs, je ne fus pas longue à la découvrir, à quelques pas de là, mais dans quelle étrange attitude ! Debout, immobile, les yeux fixés sur la statue — ces yeux toujours rieurs et, à ce moment, pleins de larmes. Troublée comme à l'approche d'un malheur, j'eus pourtant la force de retenir le geste de mes bras tendus vers elle pour la saisir et l'emporter. Absorbée dans une contemplation inexplicable à son âge, elle semblait inattentive à ce qui l'entourait. M'étant approchée, je vis avec stupéfaction ses lèvres s'agiter au murmure d'une prière. J'étais bouleversée. Plus fort et plus obsédant, le vague et mystérieux pressentiment grandissait encore mon trouble. Etait-il vraisemblable qu'une enfant de quatre ans pût ainsi demeurer dans une méditation prolongée ? Et ce visage empreint d'une tristesse navrante ? mon Dieu ! que se passait-il donc ?

« Près d'elle, les pèlerins attendris et silencieux s'arrêtaient. Le spectacle semblait rare, en effet, de cette charmante fillette en larmes, dont les regards étaient si obstinément fixés sur la Vierge qu'on l'eût dite en extase.

— Simone, ma chérie !’

« Elle me regarda, l'air étonné, comme au sortir d'un long sommeil ; puis, voyant que je pleurais, incapable de contenir l'émotion qui me brisait : ‘ Oh ! maman, pleure pas, ma petite maman. Il a un peu du mal, mais il guérira vite, vite… ’ Et comme je demeurais sans voix, épouvantée en face de ce mystère dont je craignais déjà de découvrir la tragique réalité, ma petite fille m'enlaça de ses bras caressants et, d'une voix rassurée : ‘ Moi aussi, j'ai eu peur... mais non, va, il a pas beaucoup du mal ’. Il ! comme un éclair, un nom traversa mon doute affolé, un nom que je n'osais prononcer.

— Que veux-tu dire, ma chérie ? ’ Elle pencha la tête calmement : ‘ Mais tu sais bien, papa... mon petit papa... que son auto il est tombé avec ’. Je crus que j'allais m'évanouir. Pourtant, d'un violent effort, je maîtrisai ma pensée en déroute. Mon mari!1 un accident ! était-ce possible ? Par qui cette enfant l'aurait-elle appris sans que moi-même je n'en aie rien su ? Alors ? fantaisie de son imagination surexcitée ? Cependant, son attitude de tout à l'heure, cette prière — car elle priait, je n'en pouvais douter — ...et ces larmes ?… Je la posai à terre. Comme si elle eût déjà tout oublié, elle s'empara de sa poupée et se mit à la bercer en chantant ! Le désir de l'interroger, de savoir le pourquoi de ces propos inouïs tourmentait mon impatience. Avec une cruelle obstination, le rapprochement brutal s'imposait à mon esprit, entre l'angoisse inexpliquée de tout à l'heure et ces révélations étranges de ma petite fille, succédant à son geste troublant. Qu'avait-elle vu ou entendu, et comment ?

J'essayai de jouer l'assurance :

— Mais non, papa ne s'est pas fait mal, ma chérie ’. Elle se redressa et, subitement sérieuse :

— Eh bien ! pourquoi tu as demandé à la maman du petit Jésus de le pas faire mourir ?

— Moi ? je ne lui ai pas demandé ça !

— Oh ! que si !... moi je sais, et j'ai entendu qu'on m'a dit : ‘Simone il faut prier Madame de Lourdes pour papa.’

— Mais, ma mignonne, qui t'a dit ça ?’ Ses grands yeux étonnés fixèrent les miens avec un délicieux sourire : ‘ Sais pas…’ Puis, très affairée autour de sa poupée, elle sembla ne plus songer à ce qui venait de se passer, ni seulement s'en souvenir.

« Je ne dormis guère la nuit suivante, et, durant des heures, je restai aux prises avec la douloureuse préoccupation qui m'assaillait. Le lendemain, je me jugeais ridicule d'avoir ajouté foi aux propos de ma fillette. Pourtant je me hâtai de retourner à la Grotte. Chose étrange ! à l'inquiétude inconsciente de la veille avait succédé en moi un sentiment de joie que je ne m'expliquais pas davantage. Comme j'avais prié dans le désarroi de mon âme désemparée, je priais maintenant dans l'exaltation d'une véritable allégresse. Et toujours sans savoir pourquoi !… Ce pourquoi, je le trouvai dans un télégramme qui me fut remis à mon arrivée à l'hôtel, vers onze heures. D'abord, la vue du message me bouleversa. Toutes mes craintes, tous mes pressentiments douloureux affluèrent à mon esprit. Et cependant, même à cette minute angoissante, mon cœur était soulevé d'une étrange espérance. Mes mains tremblaient d'impatience et d'énervement mais point de frayeur. Plus encore ; à mesure que je déchirais maladroitement ce papier bleu si lourd de mystère, je sentais monter en moi la certitude absolue que ce n'était pas l'annonce d'un malheur. Enfin, ces mots emplirent mes yeux : ‘Sois sans inquiétude. Echappé par miracle à terrible accident auto, hier soir cinq heures. Contusions légères. Affectueuses pensées. Lettre suit’. Un cri de joie ; puis, soudain cette pensée qui jaillit en pleine lumière : Cinq heures ! le moment précis où, le cœur obsédé d'une peine incomprise, je priais à la Grotte. Et celui où ma petite Simone, âme plus proche du Ciel que la mienne, avait vu l'accident et reçu la révélation providentielle qui l'avait, à la fois, affolée et rassurée. Les précisions que m'apporta la lettre attendue n'ont n’en ajouté ni à ma surprise, ni à ma reconnaissance. Elles m'ont permis seulement de mesurer l'importance du danger et de mieux sentir la bonté prévenante qui en avait écarté le risque mortel.

« Car dans cette chute effroyable, mon mari devait fatalement perdre la vie, et les témoins de la scène tragique se demandent encore pourquoi et comment il ne fut pas broyé sous le poids énorme de la voiture complètement retournée sur lui. A cette troublante question, j'ai la réponse : Devant cette Grotte où, presque malgré moi, j'avais senti une force mystérieuse m'entraîner, la tendresse vigilante de la Vierge inspirait ma prière, exaucée à l'heure même où elle s'exprimait. Ma prière et celle jaillie de l'âme innocente de ma petite Simone, dont l'angoisse inconsciente et les larmes imploraient le secours du Ciel et décidaient le salut de celui que nous aimons. »













Chapitre 4

Vous qui pleurez



Chaque année, je pourrais dire chaque mois, je rencontrais à Lourdes une dame en deuil qui n'était pas une pèlerine ordinaire. Son aspect était de ceux qui révèlent cette chose étrange et si rare : une immense douleur humainement inconsolable et qui reflète la clarté d'une immuable paix. J'ai toujours hésité à lever le voile dont elle cachait aux yeux des passants le mystère d'une souffrance sacrée, par crainte d'en diminuer la grandeur. Pourtant, il est des secrets qu'il faut dire, parce que les révéler c'est ouvrir un horizon nouveau sur l'attendrissante bonté de notre Grande Miséricordieuse. Ses triomphes les plus éclatants ne sont pas ceux que proclament les Magnificat des « ressuscités » à la vie physique. Il est un autre miracle dont la Vierge est ici coutumière : celui de faire aimer l'épreuve et d'encourager les âmes à bénir la main de Dieu qui fait saigner les cœurs maternels.

Elle m'a permis de la nommer « si vraiment cela doit être utile à la gloire de Notre-Dame de Lourdes ». Et je n'hésite plus, car une quatrième blessure est venue de s'ajouter à celles, effroyables, qui auraient dû la précipiter dans la désolation sans espoir. Elle a grandi encore sa foi et revigoré sa confiance. Cette obstinée de la résignation semblait défier tout ce qui peut meurtrir — et tuer — une mère. Sous les yeux de la Reine des Martyrs, et soutenue par son regard, elle tenaitt dans l'épreuve toujours debout, avec, sur les lèvres, plus que les paroles du renoncement sublime, le merci pour la douleur accrue et l'amer calice qui déborde.

Le 23 août 1919, l'express de Bordeaux, qui avait quitté Lourdes à cinq heures du soir, déraillait à l'aiguillage de la gare d'Artix (Hautes-Pyrénées) et broyait deux de ses voitures sur un train de marchandises en stationnement. Dans l'une d'elles se trouvait une famille heureuse dont toutes les âmes demeuraient imprégnées des grâces du pèlerinage : M. F..., confiseur à Bordeaux, sa femme, la mère de celle-ci, trois enfants : Marie-Louise, Elisée, Lucienne. Ce fut une boucherie effroyable, une horreur dont les témoins, treize ans après, gardaient encore la vision terrifiante. « Ma mère, nous conte Mme F... — qu'il me faut bien mettre en scène — fut tuée sur le coup. Mon mari, blessé mortellement, fut transporté avec moi, qui avais les deux jambes et une épaule fracturées, dans une grange voisine. Meurtrie, mais en pleine possession de mes facultés, j'assistai à son agonie, qui dura huit heures. Et je ne savais pas encore ce qu'étaient devenus mes enfants ! » Alors, dans l'angoisse d'une nuit de cauchemar, cette grande blessée trouva la force d'assister son cher mourant. Étendue près de lui, elle oublia ses souffrances atroces pour ne songer qu'à son âme. Durant ces heures affreuses, elle lui parla de Dieu et de cette Vierge qu'ils avaient quittée dans la joie, et dont la pensée rayonnait sur leur infinie détresse. Elle eut la sublime vaillance — elle dont les membres étaient brisés — de murmurer, dans l'ombre tragique, les invocations de Lourdes : « Seigneur ! celui que vous aimez est malade ! » Et lui, déjà vaincu par la mort, trouvait encore le courage de serrer la main de son héroïque compagne pour lui faire entendre qu'il comprenait la nécessité du sacrifice et qu'il l'acceptait. Vers trois heures du matin, il expirait.

Ce fut alors une étape nouvelle dans cette montée au Calvaire. Le matin du 24, Mme F... est transportée à Pau, près de ses enfants, laissant son cher mort aux soins dévoués du curé qui se montra, dans cette circonstance, le plus délicat des consolateurs. Voici la mère et ses trois enfants, blessés, sanglants, douloureux, dans un hôpital : Marie-Louise et Élisée, le crâne fracturé, ce dernier dans le coma, jugé mourant. Et puis, la petite Lucienne, douze ans, la colonne vertébrale broyée, trouvant encore, l'admirable enfant, la force de sourire à la sœur infirmière et de répondre, alors qu'on lui demandait si elle voulait se confesser, qu'elle ne croyait pas avoir commis de péchés, « puisqu'elle aimait Dieu de tout son cœur ». Et suppliant qu'on n'amenât pas sa mère près d'elle, « parce que, de me voir ainsi, maman serait obligée de pleurer ». Le soir du même jour, 24 août, Notre-Dame de Lourdes délivrait cet ange, et son dernier soupir fut un cri d'amour pour Elle.

Dieu laissa la vie à la mère et aux deux enfants qui restaient : la vie avec les lenteurs douloureuses d'une longue immobilité. Enfin, ce fut la guérison du corps, mais point du cœur. Une année passa, durant laquelle Mme F... se demandait quelle décision prendre pour la sépulture définitive des siens. Guérie, elle revint à Lourdes, implorer la force pour supporter l'épreuve, et aussi le conseil à la grande Consolatrice plus que jamais bénie. « Ma confiance, écrivait-elle, grandissait à chaque contact avec la Grotte, et à chaque visite — elle y revint cette année-là six fois — je me sentais plus forte pour accomplir la lourde tâche qui, depuis la mort de mon mari, m'incombait tout entière. Dès lors, ma décision fut prise : C'est à Lourdes que je ferais transporter mes bien-aimés. C'est dans ce cimetière que je reposerais moi-même, plus tard, au milieu de ceux que j'aime. La Vierge nous aurait près d'elle; ce serait le rendez-vous de nos dépouilles mortelles. Je lui donnerais tout : nos corps et nos âmes.

« Ainsi, me disais-je, l'écho des Ave Maria viendra bercer notre repos, et ce ne sera plus la mort, mais la vie de Lourdes continuée sous les regards de Celle qui peut tout me demander, parce que je lui ai, d'avance, tout offert. »

Admirable et fière réponse aux insinuations perfides que les aveugles et stupides rancunes ne manquent pas d'inspirer à ceux qui réclament du ciel des préservations miraculeuses avec tant d'inconsciente audace : « Joli cadeau que vous a fait la Vierge, alors que vous veniez de solliciter sa protection ! » A ces divagations de la folie humaine, Mme F... répondit : « Notre-Dame de Lourdes a promis à ses fidèles le bonheur de l'autre vie, le seul qui dure. Je suis certaine que mes chers morts le possèdent aujourd'hui. Je La bénis pour m'avoir si pleinement exaucée. » Désormais, Lourdes fut l'asile de sa douleur et le repos de son âme pacifiée.

Je l'y ai rencontrée souvent, toujours en deuil, mais le visage empreint d'une magnifique sérénité. J'ai fait aussi mon pèlerinage à la tombe de ses morts. Et c'est là, peut-être, que me vint, pour la première fois, la pensée de révéler aux amis de Lourdes cette âme en qui la Vierge a résumé la plus émouvante leçon de son amour consolateur.

Un jour, elle me fit part d'une peine nouvelle qui s'ajoutait à l'autre, la grande, l'inconsolable. L'état de son fils, rescapé de la catastrophe, mais atteint plus profondément que sa sollicitude maternelle n'osait se l'avouer, lui inspirait des craintes, hélas trop justifiées. Sa blessure à la tête avait ébranlé le cerveau. Vainement, il s'efforçait de travailler, de se ressaisir et d'enrayer l'offensive du mal. De ces efforts inutiles, il demeurait accablé. Pour la pauvre mère inquiète, le sacrifice continuait. Mais sa confiance en la Vierge ne désarmait pas. A la prière pour ses disparus, elle joignait la supplication pour le vivant qu'elle sentait lui échapper. Jamais une plainte ni un murmure. Au cours de ses visites plus fréquentes à la Grotte, elle disait à la Consolatrice ; « Je ne vous demande rien autre chose que de rendre mon cœur assez fort pour me soumettre à la volonté de Dieu, qui est le Maître ».

Enfin, l'heure sonna de la séparation. La catastrophe d'Artix avait tué lentement la quatrième victime. Lorsque, un 7 mars, au matin, on lui rapporta son fils, terrassé par une syncope, Mme F... comprit que la main de Dieu cherchait son cœur pour élargir encore la plaie toujours saignante. Dix jours après, l'ancienne blessure dessinait près de la tempe droite ses contours visibles. La fracture, mal fermée, se rouvrait violemment et provoquait la congestion mortelle. « C'était le 22 mars, m'a conté la mère douloureuse, que mon fils accomplissait, dans un cercueil, son dernier pèlerinage à Lourdes, victime lui aussi de l'affreux accident qui m'en avait déjà pris trois. Et malgré tout, je continue plus que jamais d'apporter à la Vierge l'hommage de mon cœur brisé. Près d'Elle, je trouve un remède à ma douleur et la force, en priant pour mes bien-aimés, de prier pour les malades, dont je sais, maintenant, comprendre et mesurer l'épreuve. »

Accompagnant des amis au cimetière, je leur ai montré la tombe. Est-il possible de passer près d'elle sans évoquer la sublime leçon qui jaillit de ce marbre, symbole d'amour encore plus que de tristesse ? A mesure que je contais les phases douloureuses de ce drame où passe le sourire de la Vierge comme un rayon dans la nuit, je voyais des larmes dans les yeux attendris. Un docteur qui nous accompagnait s'agenouilla silencieusement, puis, les regards obstinément fixés sur l'épitaphe : « Voilà, nous dit-il, le plus bel ex-voto que la Vierge de Lourdes ait jamais reçu ». Ces mots traduisaient la pensée de tous. Ils résument la grandeur du geste et la beauté de l'incomparable hommage. Je songeais alors à cette épouse, à cette fille, à cette mère, quatre fois terrassée par une épreuve sans nom, courbée d'abord sous la rafale d'une affreuse détresse, et qui s'est retrouvée meurtrie, face à la Vierge du Calvaire, sans un reproche, sans une plainte, puis relevée par Elle, lui a crié plus fort sa confiance obstinée et sa tendresse plus vivante : « Vous avez permis que je sois brisée, meurtrie, submergée de souffrance : eh bien ! malgré les tortures de mon cœur et le sang intarissable de mes blessures, je vous aime quand même, plus que jamais... et je vous remercie ! Ces reliques précieuses des miens, tout ce qui me reste d'eux en ce monde, je vous les donne. D'autres vous ont présenté de l'or, des diamants, des trésors merveilleux pour vous parer de beauté, ô Reine du Ciel ! Moi, je vous apporte et vous abandonne plus que tout cela : l'hommage total de mon deuil infini, ma couronne d'épines — la richesse la plus grande et la plus rare à vous offrir — ô Mère des Douleurs ! »















Chapitre 5

Je n’irai pas à Lourdes



Septembre 1927. — Je n'irai pas... Ah ! la force de l'habitude ! Comment ? Je n'irai pas ? mais j'y suis allé. J'en reviens, et j'en suis ravi; plus que ravi, émerveillé. Non pas à la façon de celui qui a contemplé de beaux spectacles et en garde le reflet dans son souvenir enchanté. Ravi d'une joie que je ne sais pas exprimer parce que je ne l'avais encore jamais goûtée. Et d'ailleurs, la langue humaine a-t-elle des mots pour dire ces choses-là ?

Comment je suis allé là-bas ? Mon Dieu, il faut bien l'avouer, presque malgré moi, forcé moralement, pour faire plaisir à ma fillette, très malade, clouée sur son lit depuis un an. Quelques jours avant sa première communion, comme je lui promettais un beau cadeau, elle m'a dit : « Papa, je te remercie, mais donne-moi l'argent, ça me fera plus de plaisir ». — « Quelle idée, ma chérie ! Eh ! que veux-tu faire de cet argent ? » Elle sourit : « Donne-le moi, tu verras ».

Son sourire était de ceux qui viennent des profondeurs de l'âme, comme d'un foyer invisible, mais qu'on devine plein de chaleur et de flamme. Intrigué, je lui remets les quatre cents francs. Alors, d'un geste si gentil, si câlin, si touchant elle place les billets dans ma main : « Mon petit papa, je veux, tu entends : je veux que tu ailles à Lourdes, cette année ». — « A Lourdes ! mais, ma mignonne, je n'ai pas besoin de cela pour être un bon chrétien. Voyons, tu sais bien »— « Oui, oui, je sais, fit-elle volontaire et obstinée, mais je suis très sûre que tu as besoin d'aller à Lourdes. Je t'en prie, fais-moi ce plaisir. Tu ne voudrais pas me le refuser, maintenant surtout. J'ai mon cadeau, je te le passe. » Puis, les bras autour de mon cou et sentant bien que j'étais faible et désarmé devant ce désir impérieux : « C'est entendu, pour me rendre heureuse. Tu iras, mon petit père chéri, mais avec cet argent qui est à moi et pas d'autre. »

Terrible et chère enfant ! L'année dernière, elle est allée à Lourdes. Ce fut pour elle une joie magnifique. Plus que du charme qu'on y goûte et des surprises émerveillées qui ravissent les enfants, elle est revenue pénétrée de son utilité féconde pour les âmes. Ce fut à son retour qu'elle tomba malade et je ne pus m'empêcher de noter cette déplorable coïncidence. Elle savait mes préventions qui l'attristaient. Pour elle, ne pas comprendre la grâce d'un pèlerinage était plus qu'une erreur, une faute, presque un sacrilège. Cependant, obstiné dans mon préjugé ridicule, je tentai de me dérober : « Mais, ma chère mignonne, je ne puis, en conscience, accepter que tu te prives de ce cadeau offert en mémoire du grand jour. Tu ne voudrais pas m'ôter ce plaisir ? » — « Eh bien, fit-elle, on peut tout arranger. Ce cadeau, que j'accepte, tu me le rapporteras de Lourdes après l'avoir fait toucher toi-même à la Grotte. »Logique implacable ! Comment, cette fois, refuser ? Pourtant, j'hésitais encore. Un regard de ma femme joignit sa supplication muette à celle de ma fille.

La semaine suivante, je partis, sans entrain, comme on accomplit une tâche nécessaire, une lassante corvée. Ah t les caprices des enfants malades ! Mais pendant le voyage, dans mon obstination qui était, je le comprends aujourd'hui, de l'orgueil, je songeais aux jours sans joie, aux heures fastidieuses que j'allais vivre là-bas. D'abord, je résistai à l'entraînement de la foule, l'âme rebelle, le cœur presque en révolte. J'aurais tout aussi bien prié chez moi et cent fois mieux, tandis qu'au milieu de ce tintamarre... Tout me fatiguait, m'indignait, m'écœurait : la multitude et son sans-gêne ; la familiarité des prières, l'exubérance des chants, le mouvement, les heurts inévitables, les bousculades et même la « mise en scène » de la procession aux flambeaux.

Un ami à qui je confiai ma lassitude et mon trouble me déclara en souriant : « Je connais ça. Toutes les cures salutaires — celles du corps et de l'âme — commencent ainsi. Fatigue au début, désarroi des pensées en déroute, révolte du moi qui ne comprend pas. Mais, après, bientôt pour qui persiste, détente, douceur inconnue, réconfort, guérison. » Je me récriai : « Quelle guérison ?» — « La meilleure, la plus utile, celle dont vous croyez ne pas avoir besoin. Continuez avec courage, avec humilité ; cherchez la lumière et, même, croyant la posséder, réclamez à la Vierge la grâce de Lourdes qui les renferme toutes. »

J'ai continué. Ce fut court, étrange et définitif. Peu à peu, les chants, les appels bruyants, les acclamations qui me semblaient, tout d'abord, les cris égoïstes de la misère humaine, la prière collective et tumultueuse retentissaient à mes oreilles en accents moins rudes et faisaient vibrer mon cœur d'échos attendrissants. Muet tout d'abord, et obstiné dans mon silence, je me surpris soudain à chanter, à implorer avec tous et presque malgré moi. Je me sentais incapable de résistance, docile et soumis comme un enfant. J'entendais au fond de mon être, mais déjà très loin, comme le fracas des branches mortes qui tombent des arbres, sous l'effort dominateur de la tempête. C'étaient mes vieux préjugés brisés par le souffle victorieux de la grâce— la « grâce de Lourdes » comme dit ma fille. Hier, j'avais haussé les épaules, en écoutant dédaigneux le refrain d'un cantique populaire qui me semblait plus naïf : « Lourdes, si tu n'es pas le ciel, tu nous en fais goûter les charmes... » Je me disais alors : « Ce sont des mots... » Aujourd'hui, cette même prière me ravissait. J'y trouvais la formule exacte de mes pensées et l'expression d'une joie qui jaillissait vivante et souveraine dans mon cœur. Deux jours après, devant la Grotte, bercé par le rythme houleux des rosaires en toutes langues et toujours recommencés, une idée impérieuse envahit mon esprit, et si précise qu'il me semblait l'entendre prononcer par une voix lointaine, mais vivante : « Crois-tu aux apparitions ?» — « Oui, comme toujours, mais aujourd'hui plus encore. » « Alors fais comme toute l'humanité que la Vierge assemble ici, chez Elle, en foules, pour la glorifier. Obéis, chante et prie comme tous. Sois comme tous, fidèle avec amour et résolument pèlerin. » Et je me suis livré au flot de grâces, sans discuter, sans résister, docile comme la plus simple des paysannes bretonnes.

Quand j'ai revu ma fille, elle a tout de suite compris. Son délicieux geste d'accueil, son sourire, puis ses larmes de joie ont béni et enchanté mon retour : « Ah ! mon papa chéri, je savais bien que tu retournerais converti ! » — « Mais, ma chérie, j'étais déjà un bon chrétien 1 » Elle insista gentiment : « Oui, mais converti à Lourdes, pour Lourdes ! »

C'était vrai, si vrai que, maintenant, au souvenir de ces quatre jours passés là-bas, il me vient au cœur la nostalgie presque douloureuse de la Grotte. J'y reviendrai, d'instinct, comme on revient irrésistiblement, fatalement, vers ce qu'on aime. J'y reviendrai, comme les altérés, pour y boire la vie surnaturelle dont la source, à Massa-bielle, est vivante et jaillissante. Et aussi pour la grâce entre toutes désirée, et possible seulement à Lourdes et par Lourdes : la guérison de mon enfant.

Octobre 1931.— Je suis aujourd'hui plus que pèlerin : entraîneur de fidèles vers notre doux sanctuaire : apôtre passionné dans la mesure de mes pauvres forces, avec la grâce d'En-Haut. J'y suis revenu six fois depuis le jour de ma « conversion », et j'ai jeté mes implorations dans le torrent des prières immenses auxquelles la Vierge ne résiste pas.

Je suis brancardier ; la Bonne Mère m'a conquis corps et âme. Mon cœur est submergé d'allégresse. J'ai obtenu tout ce que je demandais et plus que je ne méritais. Car j'ai trouvé mon étoile et ma fille est guérie.











Chapitre 6

Sens unique

1

Gare de Bordeaux, fin juillet. Les trains Côte d'Argent et Pyrénées sont envahis. Même il a fallu dédoubler les plus rapides. La mer, la montagne ! Il en est tant qui ont rêvé à leur soleil, à leur azur, à leurs sommets, à leurs vallées. C'est la ruée vers le grand air et la détente, vers la vie nettoyée des poussières de l'existence monotone encagée en des logis sans air, étouffée sous les vitrages d'un bureau, haletante de l'effort épuisant pour les affaires.

13 h. 27 ! Les portières claquent. Mais il y a toujours ceux de la dernière minute, les voyageurs jamais pressés qui ne veulent pas passer pour des bleus et qui maintenant trépignent sur le quai, les yeux désorbités, stupéfaits et scandalisés de voir que le train part... Déjà ! II en est trois qu'on bouscule par la seule portière demeurée ouverte¹ : un ménage ruisselant et un monsieur très digne qui résiste à la poussée de l'employé : « Ah ! mais dites, je ne suis pas un colis ! » Et les voilà casés, encore grognons, heureux tout de même de n'être plus, sur l'asphalte, des épaves flottantes, avec cet air dévasté de maladroits qui ont manqué le train par leur faute.

— Vous allez à Lourdes, Madame ? » C'est une petite vieille, très émoustillée, que la démangeaison de causer, de « faire connaissance » avec les voisins, tourmente dès qu'on est en route.

— Nous ? Ah ! certainement non ! » proteste la dame en regardant son mari d'un air effaré.

— Mon Dieu, je croyais... parce que cette voiture est directe. » Le monsieur s'agite :

— Allons bon ! c'est bien notre chance... mais non ! nous allons à Saint-Jean-de-Luz. Nous sommes des touristes… » Un voyageur conciliant le rassure :

— Vous n'aurez qu'à changer à Dax et à monter en tête du train. » Changer ! recommencer une expédition vers des voitures aux couloirs bloqués, avec des grappes de valises, de parapluies, d'appareils photographiques sur les bras. Le monsieur éclate :

— Lourdes ! que le bon Dieu les bénisse ! Lourdes ! on n'entend que ça, ici. Qu'ils y aillent par flots, par torrents, si ça leur chante, les pèlerins, mais il y a des trains spéciaux pour eux. » Et l'autre rescapé, l'homme très digne et qui le reste même dans la déception qu'il partage avec le ménage mécontent, proteste avec solennité :

— Lourdes ! on dirait qu'il n'y a que ça dans toutes les Pyrénées ! » Je risquai cette réflexion sans malice : « En tous cas, elle tient assez de place, puisque un million de visiteurs² y vient chaque année. »

— Eh bien je vous assure qu'on ne m'y verra pas.

— Ni moi non plus, » affirmèrent ensemble le monsieur et la dame. La petite vieille insinua d'une voix blanche :

— Qui peut savoir ?...

— Comment ? qui peut savoir ?

— Eh oui ! J'en connais qui ont dit ça : je vais à Biarritz, à Luchon, à Bagnères, mais bien sûr que je ne m'arrêterai pas à Lourdes. Et puis un jour, ça les prend subitement : « Tout de même, si près, on pourrait bien y jeter un coup d'œil. »

— Mais, s'exclama le jeune homme agacé, je suis protestant. Que voudriez-vous que j'y aille faire ? » L'obstinée pèlerine laissa tomber ces mots :

— Voir, comme les autres, et puis, peut-être, dire bonjour à la Vierge, qui est l'amie de tout le monde. » Les trois voyageurs se regardèrent, pris de pitié pour l'insondable naïveté de cette dévote en mal de sermon. A Dax, les trois voyageurs, bougonnant et empêtrés dans les courroies de leurs sacs, s'empressèrent de descendre. Mais comme ils stationnaient sur le quai, cherchant le point de direction, l'enragée petite vieille leur jeta dans un sourire accompagné d'un geste amical :

— Au revoir ! » Ils la regardèrent scandalisés, et j'entendis la femme qui murmurait : « On n'est pas plus ridicule ».

Le train reparti, j'interrogeai du regard ma voisine. Elle comprit ma question silencieuse.

— Mais oui. Monsieur, ceux-là feront comme les autres ; ce sera plus fort qu'eux. Excursions, promenades, la mer, la montagne, ça va bien les premiers jours, mais ça lasse. Au bout d'une semaine ou deux, l'idée s'accroche à leur cerveau : il y a Lourdes tout près. Protestants, libres-penseurs ou indifférents, cette idée les tourmente ou du moins taquine leur curiosité : « Si on allait voir, tout de même ? » Je vous dis que sur le chemin des Pyrénées, c'est comme sur nos grandes routes : Sens unique !

— Comment, sens unique ?

— Eh ! oui, Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, quand on a tout vu de ce côté, il y a la grande montagne : Cauterets, Gavarnie ! Mais le chemin passe par Lourdes.

— Cependant, rien ne vous dit qu'on s'y arrête.

— Et moi je vous assure que la Vierge les retient tous, qu'ils le veuillent ou non... et que ça fait alors des pèlerins malgré eux, mais des pèlerins ! »

... Huit jours après, comme je remontais la rue de la Grotte, deux visages vaguement connus accrochèrent mon regard. De part et d'autre hésitation : où donc ai-je vu ces figures-là ? Ils vinrent à moi souriants, un peu interloqués, pourtant beaux joueurs :

— C'est bien vous. Monsieur, qu'on a rencontré il y a une semaine à Bordeaux, dans le train d'Espagne ? » La dame rectifia éclatant de rire :

— ...Le train de Lourdes ! » Eh oui ! C'étaient mes compagnons de route. Et je me souvins alors des paroles étranges de la petite vieille aux airs de prophète : « Qui peut savoir ? » Eux aussi, d'ailleurs, y songeaient, à la situation bizarre où je les trouvais. Quelques jours auparavant, des protestations indignées, des assurances formelles que jamais on ne les verrait à Lourdes, et puis...

— Ça nous a pris tout d'un coup, avoua le mari. D'ailleurs, ma femme en avait une telle envie… » Elle protesta gaiement : « Et toi ?... »

— Eh bien oui, moi aussi ! A force d'en entendre parler autour de nous, à l'hôtel, en excursion, partout… Ce mot : Lourdes, qui ailleurs vous laisse indifférent, ici, dans les Pyrénées, prend des proportions énormes. Il vous obsède l'esprit, il vous suggestionne, il vous submerge. Alors, on a beau s'écarter de la route qui insensiblement vous y mène, on se retrouve toujours face à ce petit coin de montagnes vers lequel des foules se mettent en marche. »

Eh ! Eh ! je trouvai qu'il ne raisonnait pas si mal, mon mécréant de la semaine passée. Aussi bien, pour demeurer dans la note gaie, je lui répondis :

— Bien sûr ! le sens unique ! » Tous deux s'étonnèrent :

— Vous dites ?

— C'est le mot de notre vieille compagne de voyage. Elle prétend que tous les chemins des Pyrénées passent par Lourdes, et qu'on doit y faire halte, bon gré, mal gré. » Nous causâmes longuement, amicalement. Le monsieur était professeur dans un lycée, beaucoup plus croyant qu'il ne pensait. Il avait cru trouver à Lourdes un spectacle banal ; il y avait rencontré celui « des âmes qui ont vu la lumière et chantent leur allégresse comme les oiseaux quand l'aube se lève ». Mis en confiance et aussi parce qu'il éprouvait l'impérieux désir d'épancher ses impressions, il m'avoua que, ce jour-là, pour la première fois depuis l'âge d'homme, il avait senti s'éveiller en lui les émotions religieuses de son enfance. Et il ajouta, sans même se douter que cette réflexion était un aveu :

— La destinée nous place souvent sur des voies imprévues. » Sa femme, qui avait sûrement retrouvé le souvenir de la foi endormie et l'instinct de la prière répéta d'un ton sérieux et recueilli le mot profond de la petite vieille :

— Sens unique ! » ...Trois jours après, devant la Grotte, je les ai aperçus tous deux : l'homme était debout, tête nue» les yeux baissés, près de sa femme à genoux...
Transmis par Admin Actif Mercredi 13 Avril 2005 (1849 lectures)
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